[L’Economiste Maghrébin n°  455  — 14 Nov. 2007]

En France, ces dernières années – surtout depuis l’Intifadda II –, tout ce qui touche Israël, les Juifs, l’Islam, les Arabes, les banlieues…, est devenu l’enjeu d’une véritable guerre sémantique. Des agents d’influence ou des « clercs de service » travaillent à valider des thèses inavouables. Guillaume Weill Raynal, avocat de formation – dans son dernier livre «Les nouveaux désinformateurs » (éd. Armand Colin) – traque dans les détails, exemples à l’appui, la désinformation, et démasque ceux qui sont à l’œuvre dans le paysage médiatique français. Entretien.

L’Economiste Maghrébin : Votre nouvel essai «Les nouveaux désinformateurs» s’attaque à un sujet compliqué et difficile, la désinformation. Comment naît-elle ? Quel est son processus de fabrication ? Et pour servir quelle cause ?

Guillaume Weill Raynal : La désinformation n’est qu’une exploitation, théorisée et mise en pratique sous forme systématisée, des ressources éternelles de la mauvaise foi humaine d’un côté, de la crédulité de l’autre. Voilà pourquoi il s’agit d’un phénomène difficile à cerner. Il recèle une part de spontanéité (l’envie qu’ont les gens d’être trompés, de croire à des clichés), et une part de manipulation qui consiste précisément, pour un petit nombre de personnes, à exploiter cette envie. C’est ce mélange qui rend l’analyse et la critique de la désinformation si difficiles.

Il n’y a pas de «cabinet noir» avec des gens qui appuient sur un bouton, et hop, l’opinion est manipulée ! C’est beaucoup plus subtil. Mais il y a effectivement de véritables campagnes de manipulation, pensées, construites et mises en œuvre, où chaque instrument, comme dans un orchestre, joue sa partition. Si vous me permettez cette métaphore, la flûte et le triangle peuvent y avoir autant d’utilité que la grosse caisse ou les cymbales.

Volkoff, le disait déjà il y a vingt ans : la désinformation n’est rien d’autre, en définitive, que l’application à la communication politique des techniques du marketing et de la publicité. Lorsque l’on sait, par exemple, que les thèmes de la campagne électorale de Sarkozy ont été définis lors de réunions de groupes « qualitatifs », calqués sur le modèle des réunions de consommateurs, je ne pense pas qu’évoquer la place grandissante que prend la désinformation dans une société de masse relève d’une vision du monde paranoïaque ou conspirationniste.

Elle peut être mise au service de n’importe quelle cause. Il est impossible d’en décrire les processus de fabrication en quelques lignes. Une étude sommaire de ces processus couvre déjà un chapitre de mon livre.

Pour faire court: le principe est toujours le même. Détourner l’attention, par le biais de l’émotion, des vrais enjeux au profit d’enjeux totalement artificiels. Faire réagir l’opinion aux problèmes de la planète comme s’il s’agissait d’un téléfilm sentimental et manichéen. Il y a une dizaine d’années, un film extraordinaire « Des hommes d’influence », avec Robert de Niro et Dustin Hofmann, mettait en scène ce type d’opérations avec un réalisme saisissant.

Comment expliquez-vous que la lutte contre l’antisémitisme soit instrumentalisée, détournée à ce point en France?

C’est une question que j’ai longuement étudiée dans mon premier livre « Une Haine imaginaire » (éd. Armand Colin), puis dans le deuxième, « Les nouveaux désinformateurs » (même éditeur). Je suis en train de préparer un troisième livre sur le sujet… Disons que la « question juive » hante l’imaginaire occidental. On ne raye pas d’un trait de plume 2000 ans de judéo-christianisme, jalonnés par l’antisémitisme et dont la Shoah a été le point culminant. Le mot « juif » symbolise dans cet imaginaire aussi bien l’image diabolique véhiculée par l’antisémitisme chrétien que la figure de la Victime, avec un V majuscule. L’ambivalence de ce mot en fait un oxymore sidérant : un mot tellement chargé et lourd de sens qu’il en vient à perdre tout sens. On peut utiliser ce mot comme on veut, car il bloque la réflexion. Dans une société qui sacralise la victime et l’émotion dans un registre nivelé à celui de la culture télévisuelle au sens péjoratif du terme, c’est pain béni : les voitures qui brûlent en banlieues, le voile dans les collèges, le conflit israélo-palestinien, la situation en Irak, le nucléaire iranien ne sont plus décryptés qu’à travers le prisme de l’antisémitisme, dont les méchants musulmans, où qu’ils soient à travers le monde, seraient les représentants exclusifs et exemplaires.

Sans pour autant céder à la vision conspirationnisme, qui sert souvent d’alibi, de nombreux intellectuels juifs et parfois non-juifs – Alain Finkielkraut, Jacques Tarnero, Pierre-André Taguieff, et d’autres – participent massivement à valider les argument

C’est l’un des points que j’avais analysés dans « Une haine imaginaire ». Tous ces intellectuels se contentent d’idées toutes faites, maquillées avec de jolis concepts sociologico-philosophiques, et négligent complètement l’examen de la réalité. C’est ainsi qu’entre 2002 et 2005, ils se sont mutuellement cités en boucle pour répéter inlassablement la même affirmation selon laquelle, en France, une déferlante de haine médiatique avait diabolisé, nazifié, Israël et les Juifs. Le problème est qu’aucun d’entre eux n’a jamais cité le moindre exemple précis de ce qu’il avançait. J’ai moi-même cité de très nombreux contre-exemples qui ruinaient totalement leurs thèses. Le rôle de ces intellectuels est particulièrement intéressant car ils constituent ce qu’on appelle, en termes de désinformation, la « caisse de résonance » : en tant que « relais », ils sont à la fois désinformateurs et désinformés. Ils ne sont pas forcément de mauvaise foi car ils partagent avec leur public le besoin de croire à des balivernes. Le problème est qu’ils jouissent sur le plan moral et intellectuel d’un tel prestige que leur public les croit sur parole. C’est la « nouvelle trahison des clercs ».

La frange la plus militante de la communauté juive et ses dirigeants, «travaillés» par des idées néoconservatrices venues notamment d’Amérique, tentent de reproduire en France le modèle d’organisation des juifs US. Tous ceux qui critiquent Israël sont taxés d’antisémite.

J’ai souligné dans « Les nouveaux désinformateurs » comment fonctionnait le «couplage» du thème de l’antisémitisme et de celui de l’antiaméricanisme. La formule n’est pas de moi mais de… Pierre-André Taguieff. Il utilise, précisément, ce couplage (là où je montre comment fonctionne son instrumentalisation, c’est ce qui nous distingue, lui et moi) pour soutenir l’idée que s’opposer à la guerre en Irak ou faire remarquer que George W. Bush n’est pas un génie relèverait peu ou prou d’une démarche antisémite. Cette idée grotesque a été à nouveau exploitée en France, lors des présidentielles. Il s’est trouvé des gens très sérieux pour soutenir que l’antisarkozysme était une forme d’antisémitisme ! Alain Finkielkraut s’est même livré à une démonstration particulièrement tordue pour expliquer que ce qu’il nomme la « passion égalitaire » du parti socialiste (PS) s’apparentait à ce que Benny Levy appelait le « meurtre du pasteur », c’est-à-dire le refus de la loi sinaïtique… Comme disait le sapeur Camembert, quand les bornes sont franchies, il n’y a pas de limites !

Allons plus loin dans l’explication. Dans votre livre, vous vous attardez longuement sur le cas du journaliste d’ARTE, Daniel Leconte, qui serait, selon vous, un « agent d’influence ». Comment fonctionne le « système Leconte » ?

Vladimir Volkoff avait écrit, en 1981, «Le Montage», un roman un peu oublié aujourd’hui (mais qui avait eu le Grand Prix du roman de l’Académie française) consacré à la désinformation soviétique qui sévissait alors en France et en Europe de l’Ouest. On sait que cette fiction avait été nourrie par une documentation très sérieuse sur les agents d’influence que la DGSE avait elle-même fournie à l’auteur. Le héros de ce roman est agent littéraire à Paris. Dessinez son profil sur un calque et superposez celui de Daniel Leconte : la similitude est caricaturale. Daniel Leconte gère un véritable « système », qui passe par une société de production audiovisuelle, qui vend des soirées clés en main à la chaîne ARTE, sur des thèmes toujours très orientés, par une collection de livres qui recycle les reportages diffusés précédemment sur ARTE etc. Daniel Leconte déguise en enquêtes journalistiques des reportages et des livres qui ne sont que des œuvres de propagande. Le tout avec une rare malhonnêteté intellectuelle. Il a été également de ceux qui ont monté de toutes pièces un procès truqué contre France 2 et Charles Enderlin destiné à faire croire que le reportage sur la mort du petit Mohamed Al Dura était un faux.