[Sébastien Fontenelle – 29/11/2007]

(…) klaxonner la voix des maîtres du pays, pour l’anticiper au besoin – et quand deux gamins crèvent dans leurs banlieues, pour ne pas questionner, surtout, la « version policière », un peu comme si le seul fait de l’interroger valait crime de lèse-forces de l’ordre.

Mais quant à nous, camarades?

Est-ce que nous ne savons pas, depuis 2005 et la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, qu’en de telles tragédies la parole officielle n’est (certes) pas d’évangile?

2005, ce n’est pas vieux: et nous n’avons certainement pas oublié qu’alors, un homme qui était, comme disait la presse, « le premier flic de France », Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, a vite présenté, c’était la version policière à son plus haut niveau, Zyed et Bouna, morts, comme des cambrioleurs – et ce n’était pas vrai (2).

(…) En sorte que deux ans plus tard, quand de nouveau deux gamins crèvent dans l’une de ces banlieues où rien n’a changé (3), nous nous sentons assez fondés à vérifier deux fois la version officielle, avant que de l’applaudir: non parce que la vérité serait ailleurs, comme dans une série conspirationniste, mais parce que nous avons retenu que Nicolas Sarkozy avait, par son empressement de novembre 2005, un peu discrédité la parole des autorités.

Or donc.

La version autorisée de la « collision » de Villiers-le-Bel, telle qu’elle fut d’abord diffusée par la presse, mentionnait, rappelle-toi, qu’une « voiture de police » avait été « heurtée sur l’aile gauche » par la moto des gamins, Laramy et Mouhsin – mais dans le même temps un journaliste de l’AFP observait sur la voiture « des traces » d’un violent « choc frontal ».

Et là, nous nous sommes, c’est vrai, demandé, au risque du complotisme, si cette voiture, percutée sur l’aile gauche, n’aurait pas dû porter des traces d’un violent choc sur l’aile gauche, plutôt que d’un violent choc frontal?

Mais cette question, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) se l’est aussi posée – puisqu’elle a très vite répondu, « en se fondant notamment sur le témoignage d’un major pompier présent sur les lieux » (4), que la voiture avait « subi des dégradations à coups de barre de fer après l’accident ».

Cette première évolution de la version policière n’est pas (du tout) anodine: elle montre que l’IGPN a voulu trouver ailleurs que dans la collision une explication aux traces de violent choc frontal relevées par le mec de l’AFP.

Un peu comme si l’IGPN doutait qu’une collision sur l’aile gauche puisse laisser de telles traces.
La suite, géniale comme toujours, sur Vive Le Feu ! (blog indispensable) :

http://vivelefeu.blog.20minutes.fr/archive/2007/11/29/un-temoignage-precis-et-concordant-mais-par-essence-fragile.html

Mais là, derechef, nous nous sommes posé une question, de simple bon sens: comment se fait-il que les casseurs qui d’après l’IGPN ont bousillé cette voiture à coups de barre de fer se sont acharnés uniquement sur le pare-choc avant, qui n’est certes pas l’endroit le plus facilement accessible – sans toucher aux ailes, ni même au gyrophare?

Voilà des casseurs, nous sommes-nous dit, qui ont de la retenue dans le défoulement: généralement, quand ces mecs-là dégradent, c’est moins ciblé.

Moins précautionneux.

Et voilà qu’hier soir, « Le Monde » révèle qu’une vidéo, tournée juste après la collision, montre que déjà la voiture porte des traces d’un violent choc frontal – et contredit par conséquent la version de l’IGPN.

Sur ces images « tournées par un habitant du quartier », en effet: « L’atmosphère est calme, il n’y a aucune agressivité dans l’air » (5).

Nulle barre de fer, à l’horizon.

Et la voiture est dans le même état, déjà, que sur les photos prises beaucoup plus tard.

« Au visionnage (des) séquences (tournées après la collision), il semble que la voiture n’aurait pu être dégradée qu’avant l’arrivée du vidéaste, soit (pendant) les dix premières minutes après l’accident, (mais) le calme de l’attroupement autour de l’accident rend (cette hypothèse) improbable » – souligne ce matin « Le Parisien », qui est peu suspect a priori de parti-pris anti-policier(s).

L’IGPN, cependant, maintient sa version – avant de la changer de nouveau!

En effet, comme le relève ce soir « Le Monde », l’IGPN, après les avoir hier maintenues, est finalement « revenue sur ses premières conclusions ».

Nouvelle évolution, quelque peu stupéfiante, de la version policière: les dégradations-à-coups-de-barre-de-fer-après-l’accident ne sont en définitive « qu’une hypothèse » – et, tenez-vous bien, le témoignage du major pompier reste, certes, « précis et concordant », mais pour autant, n’est plus qu’un témoignage « par essence fragile » (4)…

Dès lors, naturellement, de nouvelles questions se posent.

Question n°1.

Qu’est-ce qu’un témoignage « concordant », quand ce témoignage semble être le seul qui a été recueilli?

Question n°2.

Puisque, apparemment, l’avant de la voiture de police n’a finalement pas été ravagé à coups de barre de fer après la collision, d’où viennent ces traces de violent choc frontal qui ont étonné jusqu’à l’IGPN (sans quoi elle n’aurait pas cherché une explication de type dégradations-à-coups-de-barre-de-fer)?

Question n°3.

Est-il bien normal que la version officielle d’une tragédie où deux gosses ont trouvé la mort, et qui a embrasé une banlieue, évolue ainsi, de jour en jour, passant, à grands coups de « témoignage précis et concordant » mais « fragile » (on croit quand même rêver), d’une hypothèse à une autre, et de tout au contraire de tout?

Question n°4.

Est-ce que la police, par ces modifications de la version qu’elle donnait jusqu’à présent pour certaine (la maintenant hier en dépit des révélations du « Monde »), n’est pas en train de nourrir, mieux que n’importe quelle paranoïa conspirationniste, les soupçons les moins fondés sur ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel?

(1) Dans « Politis ».
(2) As-tu noté comme, dès que deux gosses dorénavant meurent dans une banlieue non loin de policiers, le premier souci de larges pans de notre « élite » politique (et médiatique, tout aussi bien), est de nous suggérer qu’ils étaient hors des lois: revenant dans un cas d’une « tentative de cambriolage », roulant dans l’autre cas sans casques – as-tu noté comme il y avait là de la dignité?
(3) Mais auxquelles un gouvernement qui vient de confectionner pour une poignée de privilégié(e)s un très joli paquet fiscal de 15 (gros) milliards d’euros promet un « plan Marshall » (sic) de 18 (petits) milliards – comme pour mieux leur signifier leur insignifiance…
(4) « Le Monde », ce soir.
(5) « Le Parisien » de ce matin.