[Charles BWELE – Agoravox – 12/09/2008]
Pendant que les listes noires d’Oncle Sam – incluant Nelson Mandela et Edward
Kennedy – franchissent la barre du million, les services secrets de Sa Majesté
dévoilent l’extrême difficulté à établir un profil terroriste.

Punishment Park

Consécutivement aux attentats du 11-Septembre 2001, l’administration Bush Jr recourut massivement aux listes noires d’individus « suspectés » de quelconques liens avec le terrorisme ou le trafic de drogue. Pour peu qu’un citoyen américain ou un ressortissant étranger figure que dans les bases de données du Terrorist Identities Datamart Environment (TIDE), du Office of Foreign Asset Control (OFAC) ou du Transportation Security Administration (TSA), le cauchemar américain s’abattra froidement sur le nouvel ennemi public numéro X : il sera bipé par tous les portiques aéroportuaires voire reçu par le SWAT après l’atterrissage, aura toutes les peines du monde pour obtenir un prêt bancaire, louer un appartement ou une voiture, réserver un billet d’avion, etc.

A moins d’être une Very VIP, il ne pourra espérer être retiré de cette terrorist watchlist, héritage jurisprudentiel des années 60-70 durant lesquelles les autorités américaines photographiaient et mettaient sur écoute tout ce qui militait pour la cause noire, protestait contre la guerre du Vietnam ou portait une barbe et des sandales…

Au sein des administrations concernées, tout retrait d’un blacklisté amoindrit les perspectives de promotion et implique souvent une sanction disciplinaire pour le fonctionnaire contrevenant… Le moindre agent immobilier, loueur de véhicules ou conseiller bancaire outrepassant ces listes noires encourt une peine de trente ans de prison et une amende de 10 millions de dollars.

En 2003, ces listes noires cumulées à huit autres élaborées par le FBI, le Département de la justice, le Département à la sécurité intérieure, la DEA, l’ATF, etc., comptabilisaient environ 300 000 terroristes potentiels dont 5 % de citoyens américains, le reste ne résidant pas ou ne s’étant jamais rendu aux Etats-Unis. A l’été 2008, elles ont franchi la barre symbolique du million, inscrivant mensuellement entre 20 000 à 30 000 individus supplémentaires sur les cinq dernières années selon le American Civil Liberties Union.

Les sénateurs et congressmen Robert Johnson, Gary Smith et Edward M. « Ted » Kennedy furent interceptés et interrogés à plusieurs reprises lors de leurs départs/arrivées dans les aéroports de leur propre pays. Même en requérant une réservation chez d’autres compagnies aériennes, ils se virent opposés une fin de non-recevoir. Motif : ils figurent dans la no-fly list. Chacun d’entre eux mettra plus d’un mois pour échapper à ce fichage aussi arbitraire qu’absurde.

Quelle ne fut pas la surprise des autorités américaines lorsqu’elles réalisèrent que Nelson Mandela, prix Nobel de la paix, ex-président de l’Afrique du Sud, et ses compagnons anti-apartheid de l’African National Congress – alors désigné comme organisation terroriste par Oncle Sam dans les 70-80’s – devaient préalablement obtenir des autorisations spéciales du Département d’Etat pour se rendre sur le territoire américain. Seul l’accès aux bâtiments des Nations unies à New York leur étant autorisé. Le quart de siècle passé derrière les barreaux du grand-père rêvé n’a certainement pas arrangé son cas auprès des ordinateurs de la sécurité nationale américaine. Ambassadrice d’Afrique du Sud aux Etats-Unis en 2002-2006, Barbara Masekela ne put rendre visite à sa famille outre-Atlantique, motif : « Lady, you are no-fly listed ». L’intervention de Condoleeza Rice lèvera rapidement la restriction ciblant Nelson Mandela et ses anciens camarades de l’ANC.

D’autres n’auront probablement jamais cette chance. Des citoyens américains ou étrangers originaires d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d’Asie centrale/méridionale et/ou portant des patronymes à consonance islamique, de nombreux opposants à la politique de l’administration Bush Jr résidant aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, des membres d’ONG, d’associations religieuses, des militants de la gauche américaine, d’anciens hauts fonctionnaires de l’administration Clinton, des procureurs et des substituts de divers Etats, plusieurs salariés du Congrès et du Sénat, des experts en technosécurité, des air marshalls (censés neutraliser d’éventuels pirates de l’air à bord d’un jet commercial) et des myriades de citoyens lambda se battent encore avec une machine administrative proprement kafkaïenne…

… Qui, depuis peu, s’est également arrogé le droit de saisir ad nutum le matériel électronique des passagers – ordinateurs portables, téléphones mobiles, appareils photo, etc. – de copier intégralement leurs données personnelles et professionnelles et les distribuer à autant de services que possible (cf. Passeport, mot de passe et code pin, SVP !). Pour peu que le Coran côtoie Windows ou qu’un chapelet enlace un PDA dans votre bagage à main, le golgothe du TSA ou des US Customs vous priera « de bien vouloir le suivre ».

L’URSS s’écroule à l’Est… Et renaît à l’Ouest ?

Sur tous ces points, Canadiens et Européens feraient bien de ne pas trop vite régler leurs comptes avec l’Oncle Sam : des dispositions tacites ou formelles quasiment identiques à celles américaines existent déjà ou bourgeonnent au sein de leurs administrations. Morphobiométrie bientôt à tous les étages et fichiers type Edvige, pour ne citer que cela, démontrent à quel point Amérique du Nord et Europe sont méticuleusement alignées en matières d’hypersurveillance.

De telles pratiques en disent long sur la dérive cyberprétorienne des démocraties post-industrialisées au sein desquelles le citoyen et l’étranger deviennent des ennemis potentiels. Doit-on appréhender cette permanente suspicion généralisée comme un inéluctable dégât collatéral de la sécurité nationale aussi longtemps qu’on n’en est point victime ou qu’on n’ait rien à se reprocher ? Ici, loin de moi toute idée visant à éluder ou à minimiser les menaces bien réelles de notre sulfureux siècle…

Par ailleurs, l’hypersurveillance intérieure et frontalière ne recrée-t-elle pas sournoisement les conditions de la vulnérabilité nationale : obésité informationnelle, ultra-complexité organisationnelle, dégradation des libertés individuelles, nuisances pour la conduite des affaires, les relations diplomatiques, les activités touristiques, les échanges culturels et universitaires, la coopération scientifique et technologique ? Comporte-t-elle des risques cachés de bunkérisation géoéconomique et sociale, voire de néo-soviétisation rampante à mesure que citoyens et voyageurs l’intériorisent par paliers ?

Expert en infosécurité, Bruce Schneier affirmait quelques années plus tôt que cet addictif cyberflicage tous azimuts normalisera surtout les fausses alertes, et qu’en plus, tout système prétendant identifier le risque posé par chaque individu génère d’abord ses propres bogues puis son abyssal déficit budgétaire.

En janvier 2008, un enfant moyen-oriental de 5 ans voyageant en mineur accompagné fut accueilli à sa sortie de l’avion par une brigade du SWAT puis placé en garde-à-vue. Sa tante américaine ne put même pas le réconforter, lui donner un verre d’eau ou un sandwich pour la simple et bonne raison qu’il représentait « un risque pour la sécurité nationale » ! Il fallut huit heures au TSA pour réaliser que le petit garçon derrière la vitre sans teint n’était que l’homonyme d’un individu blacklisté. Tout aussi cocasse et tragique : les parents de Sam Adams (= Saddam ?!), 5 ans, eurent toutes les peines du monde à lui obtenir un passeport, le garçonnet vit systématiquement un calvaire à chaque checkpoint aéroportuaire de son pays. Devra-t-on s’habituer à cet effacement du bon sens derrière la technologie ?

L’impossible profil terroriste

Outre-Atlantique, les autorités britanniques envisagèrent d’effectuer des contrôles aux frontières « en sélectionnant des gens aux comportements suspects, qui font des trajets inhabituels, ou, de façon plus controversée, qui ont certaines origines ethniques ou religieuses » (cf. Times). Dans la réalité, cela aboutit à extraire des passagers à la physionomie nord-africaine, moyen-orientale ou centre/sud-asiatique des files d’attente. Ex-lieutenant à Scotland Yard, Lord Stevens proposa ouvertement de focaliser les contrôles sur « de jeunes individus musulmans ». En plus clair, jeune + musulman = agent dormant ou terroriste. « De quoi s’aliéner des communautés dont le gouvernement aurait peut-être besoin pour combattre le terrorisme », a indiqué le Muslim Council of Britain.

Dans un document interne paru en août 2008, le Mi-5 conclut « qu’il est impossible d’établir un profil type du terroriste britannique », et qu’en outre « beaucoup de groupuscules extrémistes au Royaume-Uni n’ont rien à voir avec l’islam ».

A partir d’une analyse longitudinale menée sur plusieurs centaines de cas réels, les services de sécurité de Sa Majesté démolissent les clichés usuels associant islam et terrorisme :

  • on ne peut établir quelque suspicion en se basant simplement sur la nationalité, l’origine ethnique ou la confession religieuse ;

  • la très grande majorité des citoyens ou des résidents musulmans en Grande-Bretagne sont des novices religieux qui ne sont « ni fous ni mauvais » ;

  • contrairement à de nombreux a priori, une identité religieuse bien établie éloigne de la dérive extrémiste ou terroriste ;

  • l’influence des clercs musulmans radicaux dans les communautés britanniques est extrêmement réduite ;

  • une pratique fondamentaliste n’implique que trop rarement l’adhésion à une idéologie violente ou terroriste ;

  • l’idée selon laquelle le terrorisme islamiste serait dû à la frustration sexuelle, mu par une quête du martyr et/ou guidé par « le fantasme paradisiaque d’une quarantaine de vierges » n’a aucun sens ;

  • ceux impliqués dans quelque mouvance extrémiste ou violente ne correspondent à aucun profil spécifique ou à aucune typologie particulière sur les plans culturel, socioéconomique ou démographique ;

  • de nombreux citoyens britanniques non-originaires d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient ou d’Asie centrale/méridionale se sont convertis à l’islam depuis plusieurs décennies.

Dans un article précédent, j’avais signalé que la notion de famille dans les communautés issues des régions précitées est beaucoup plus élargie que celle typiquement occidentale, justifiant des déplacements réguliers vers les terres natales. La veille et la lutte anti-terroriste ne doivent donc pas verser dans un balayage discriminatoire – perçu par certains comme un « réajustement d’efficacité » – qui pénaliserait lourdement son fine tuning a fortiori dans une nation traditionnellement et fortement multiethnique comme le Royaume-Uni, la France, les Etats-Unis ou l’Australie.

Malgré tout, les démocraties post-industrialisées ont foncé à la vitesse TGV dans un fétichisme ultra-sécuritaire, sujet à aucune évaluation et à aucun débat public. Comment donc savoir si enlever ses chaussures et sa ceinture, franchir le portique de sécurité en tenant péniblement son pantalon et abandonner sa bouteille d’eau minérale relèvent d’une réelle sécurisation de notre vol ?

Dans quelques années, devra-t-on se déshabiller complètement, se voir prêter une combinaison orange ou bleu rayé dépourvue de toute poche et de tout artifice pour embarquer dans un avion ?

  1. ACLU : Terrorist watchlist hits one million names

  2. Propublica : Million on terrorist watchlist

  3. USA Today : US has Mandela on terrorist list

  4. Washington Post : Sen. Kennedy Flagged by No-Fly List

  5. The Guardian : No single pathway to extremism

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