[Chloé Woitier – Le Figaro – 10/01/2014]

Dieudonné est très populaire sur les sites de partage de vidéos. Mais ces derniers ne sont pas responsables des contenus publiés et n’agissent que sur signalement des internautes ou sur décision de justice.

Après les salles de spectacles, faut-il aussi empêcher la diffusion des spectacles et des vidéos de Dieudonné sur Internet? L‘humoriste controversé rencontre en effet un vif succès sur les plateformes de partage de vidéos. Sa chaîne officielle YouTube, IamDieudo, comptabilise plus de 40 millions de visionnages et près de 250.000 abonnés. En plus de ses sketchs, Dieudonné use de ce canal pour diffuser des droits de réponse (à Manuel Valls, à Elie Semoun, à Yann Barthès…), ou s’adresser directement à ses fans. Plusieurs de ces vidéos se retrouvent de temps à autre en une de YouTube ou, comme ce week-end, en tête de leur newsletter signalant les contenus les plus populaires de la plateforme.

Contactés par LeFigaro, YouTube comme Dailymotion n’ont pas souhaité s’exprimer sur le cas particulier de Dieudonné, mais ont rappelé les prérequis pour qu’une vidéo soit retirée de leurs services: un signalement aux équipes de modération ou une décision de justice. D’après la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN), les deux sites sont considérés comme des hébergeurs, et non comme des éditeurs de contenus: ils ne sont donc pas responsables des vidéos postées par leurs membres. Le statut d’hébergeur avait été confirmé en 2011 par la Cour de cassation en ce qui concerne Dailymotion. La loi les oblige cependant à agir promptement dès qu’un contenu litigieux leur est signalé. Les deux plateformes ont donc mis en place des outils permettant d’avertir les équipes de modération, en poste 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.

● Avertir la modération

«Nous demandons à nos modérateurs d’agir comme des bons pères de famille. Si une vidéo qu’on nous signale est manifestement illicite, on la retire», explique Giuseppe de Martino, directeur général de Dailymotion. «Mais ce ne sont pas des juristes. Si le caractère illicite n’est pas explicite ou est objet à débat, nous laissons la vidéo.» Même philosophie chez YouTube: «Toutes les vidéos mises en ligne sur YouTube doivent se conformer au règlement de la communauté YouTube.» Ce règlement indique que le site «encourage la liberté d’expression» et défend «le droit de chacun à s’exprimer sur des points de vue peu populaires», mais il n’autorise pas «les discours incitant à la haine», notamment ceux qui «attaquent ou rabaissent un groupe en raison de la race, de l’origine ethnique ou de la religion». Le géant américain dispose d’une équipe de modérateurs spécialisés sur l’Europe, et donc sensibles aux contextes politico-sociaux de chaque pays, afin de prendre la meilleure décision possible. Mais pour qu’elle puisse agir, l’équipe de modérateurs doit une nouvelle fois être avertie par les internautes. Sans cela, pas d’action possible.

Les signalements des internautes ont conduit YouTube à afficher un message avant le lancement de la dernière vidéo de Dieudonné, «2014 sera l’année de la quenelle». Le message indique que la vidéo a été «identifiée par la communauté YouTube comme potentiellement offensante ou choquante. Il vous appartient de choisir de la visionner ou pas». L’équipe de modération a donc opté pour l’avertissement plutôt que la suppression pure et simple.

youtube_dieudo

● Saisir le juge

Si les signalements ne donnent rien, «il faut saisir un juge, qui seul pourra nous dire ce qu’il est bon de faire», explique Giuseppe de Martino. Les décisions de justice doivent concerner des vidéos bien précises, associées à leur adresse Internet (URL). Si l’État français souhaite supprimer toutes les vidéos de la chaîne de Dieudonné, il devra donc associer à sa demande auprès des autorités judiciaires l’ensemble des URL concernées, le juge décidant alors au cas par cas lesquelles doivent ou non être supprimées. «Si la justice nous dit de retirer une vidéo, nous nous exécutons immédiatement», souligne Dailymotion. YouTube indique faire de même.

Il n’est donc pas question pour les plateformes de partage de vidéos d’obéir à un coup de téléphone ministériel. En 2009, la secrétaire d’État Valérie Létard avait demandé à Dailymotion et YouTube de «prendre leurs responsabilités» en retirant le clip «Sale pute», du rappeur Orelsan . «Nous avions été convoqués au ministère», se souvient Giuseppe di Martino. «Mais nous avons simplement expliqué que nous étions incapables de dire si la chanson d’Orelsan était illicite et qu’il nous fallait une décision de justice avant d’agir.»

Mais une injonction judiciaire sera bien impuissante à faire retirer toutes les vidéos de Dieudonné sur Internet. Rien n’empêche ce dernier ou ses fans de les republier, et donc de générer de nouvelles URL, ou bien d’héberger les vidéos sur des sites bien moins regardants sur le respect du droit. Prévoyant, Dieudonné a ainsi ouvert en début d’année une deuxième chaîne YouTube «de secours».

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2014/01/10/01007-20140110ARTFIG00373-la-difficile-suppression-des-videos-de-dieudonne-sur-internet.php