La première partie de cet article est ici : CE QUI NOUS ATTEND…  Très intéressant l’analyse de Mégret à la fin et l’hypothèse de Philipot comme sous-marin des souverainistes… (dov)

[Emmanuel Ratier – Faits & Documents – n° 398 – Juillet 2015]

Après une étude fouillée des récents sondages concernant le Front national (cf. nos 3 précédents numéros), il apparaît évident que l’élimination de son fondateur s’inscrit dans une volonté de crédibilisation en vue d’occuper ou de parti­ciper au pouvoir, que d’aucuns qualifieraient de “Système”. Toutefois, comme on l’a vu également, le plein de voix étant fait à gauche et aucune alliance n’étant possible avec la gauche, c’est bien à droite que Marine Le Pen devra aller chercher le complément qui lui manque dans le cadre d’un scrutin majoritaire à deux tours (ce qui est différent avec la proportionnelle comme aux élections régionales). Or, son programme national-étatique actuel (1) n’apparaît pas crédible à nombre d’électeurs de cette mouvance. Le FN sera-t-il donc capable d’un nouveau saut qualitatif ? 

1- L’unique programme du FN validé lors d’un congrès demeure Pour un avenir français, rédigé par Thierry Martin (Godefroy de Bouillon, 2001). Il est très éloigné des positions revendiquées par sa direction.

Près d’un Français sur trois (32 %) souhaite (sondage BVA, 29 avril) que Marine Le Pen ait davantage d’influence dans la vie politique, son meilleur score sur cet indicateur. Plus d’un Français sur quatre (26 %) serait prêt à voter pour elle à l’élection présidentielle de 2017, un score en hausse de deux points par rapport à début avril. Pour les analystes de BVA, « si 100 % des sympathisants frontistes […] ont l’intention de voter pour leur présidente, 27 % des sympathisants de l’UMP pourraient également se laisser tenter par ce vote, signe d’une porosité toujours importante entre les deux électorats. »

Le sondage Odoxa/Le Parisien du 14 juin 2015 indique que l’image des partis est très mauvaise avec 91 % d’opinions négatives ou très négatives. Le FN est le parti qui s’en tire le mieux avec 23 % de Français considérant que le parti est proche de leurs préoccupations et 22 % comme capable de proposer les solutions les plus efficaces (contre seulement 17 % pour les Républicains et 13 % pour le PS). À titre indicatif de l’état de l’opinion, 70 % des Français n’ont pas été choqués par les évacuations d’immigrants clandestins des deux dernières semaines, y compris à gauche (52 %) (Odoxea/iTélé, 12 juin 2015).

Pendant ce temps au PS, rares sont ceux qui ont quelque lucidité, notamment Arnaud Montebourg, ancien ministre PS du redressement productif, et Matthieu Pigasse, banquier vedette de Lazard, copropriétaire du Monde, propriétaire des Inrockuptibles et bientôt de Radio Nova, qui ont signé une tribune libre durant le congrès du PS, sans aller toutefois jusqu’à citer l’immigration massive comme fléau (JDD, 7 juin 2015).

« Hébétés, nous marchons droit vers le désastre. C’est la démocratie qui est cette fois menacée, car les progrès du Front national dans le pays sont aussi graves que specta­culaires et son accession possible au pouvoir est désormais dans toutes les têtes […] Que cesse cette culpabilisation inutile des électeurs dans cette “lutte” purement verbale et artificielle “contre” le Front national. Faire semblant de combattre le FN pour se donner bonne conscience n’a aucun effet. On serait, au contraire, bien avisé d’agir sur les causes réelles et profondes qui jettent des millions de Français dans ses bras : l’explosion du chômage, la hausse de la pauvreté et la montée du sentiment de vulnérabilité dans presque toutes les couches de la société française. »

« LE NOUVEAU FN »

Résumant assez bien la situation, cette expression, qui recoupe notre analyse du passage au minimum d’un parti nationaliste à un parti populiste, est de Christophe Barbier. Pour le directeur de la rédaction de L’Express (5 mai 2015), l’élimination de Jean-Marie Le Pen n’a rien de gratuit. Elle ne s’inscrit pas dans une querelle d’ego mais bien dans une logique politique où est soigneusement pesé le coût électoral de toute déclaration politique :

« Le mobile du crime est plus profond qu’une captation d’héritage. La présidente veut en finir non avec le fondateur du parti, mais avec le parti lui-même, ce FN encore baigné du vitriol originel. Autrement dit, il s’agit pour elle non d’opérer un changement de degré […] mais de réussir un changement de nature, afin de fonder une vraie nouvelle droite. Elle a compris que mettre de l’eau dans le brun ne ferait jamais du bleu marine. » D’aucuns parleront du « FN canal historique » contre le « FN canal habituel ». Ils se trompent comme on l’a constaté depuis lors des différents votes qui ont suivi : le canal historique n’est plus représenté dans les instances décisionnelles.

Même avis de la part de Franz-Olivier Giesbert (Le Point, 16 avril 2015) qui se lance dans une prophétie :

« Marine Le Pen n’a pas eu à attendre la mort naturelle de son père pour finaliser la mue politique. Elle l’a tué elle-même, en état de légitime défense […] Après ce meurtre initiatique, elle n’est plus sous surveillance, elle a les mains libres […]

Ce qui sidère le plus dans cette affaire, c’est l’absence totale de jugeote de nos chers confrères […] Depuis des années, leur aveuglement les amène à annoncer sans cesse l’effondrement du Front national pour être ensuite démenti par les faits […]

Contre le FN, nous autres républicains avons tout essayé, à commencer par la morale et la diabolisation. Échec sur toute la ligne […] Qui peut croire que le père et la fille, c’est bonnet blanc et blanc bonnet, et qu’il n’y a pas une vraie divergence de fond entre Jean-Marie et Marine Le Pen ? […]

Le vrai père spirituel de Marine Le Pen ne s’appelle pas Jean-Marie, mais Gianfranco (Fini). Jusque dans les années 90, celui-ci était ouvertement fasciste […] Il y a vingt ans, s’associant avec Berlusconi, il a changé de cap et recentré son parti en déclarant en Israël que “le fascisme était le mal absolu” […] Marine Le Pen, suit la même voie. »

Il faut revenir quelques semaines en arrière pour apprécier l’importance de cette évolution, en citant Roger Cukierman, président du Conseil représenta­tif des institutions juives de France (Europe 1, 23 février 2015) :

« Marine Le Pen […] est irréprochable personnellement (mais) Mme Le Pen n’est pas fréquentable parce qu’elle ne s’est pas désolidarisée des propos de son père. » Que va faire maintenant M. Cukierman ? Actualité juive (7 mai 2015) donne une partie de la réponse : « En poussant son père vers la sortie, Marine Le Pen poursuit sa stratégie de respectabilisation du FN et affirme son autorité. »

UNE LIGNE NATIONALE-RÉPUBLICAINE

C’est sous cette dénomination que se définit un groupe très en pointe au sein du FN, numériquement faible pour le moment, mais particulièrement influent chez les permanents, dans l’organigramme national du parti mais aussi dans l’appareil départemental et sans doute bientôt dans les conseils régionaux.

« Un courant qui se revendique souverainiste (et) n’hésite pas à convoquer les mânes du général De Gaulle […] En confrontation avec une ligne de droite plus traditionnelle sur les thématiques économiques, défendue notamment par Marion Maréchal (Le Monde, 22 avril). »

Ce sont les proches de Florian Philippot, peut-être critiqué (on ne compte plus les critiques rapportées, mais toujours anonymes lorsqu’elles sont assassines) mais omniprésent et, dans la réalité, principal conseiller et idéologue de Marine Le Pen. Et ce, dans tous les domaines (économie, politique, social, etc.).

La « pièce rapportée », comme l’a qualifié Jean- Marie Le Pen (qui le considère désormais comme un agent infiltré du pouvoir), a été successive­ment attirée par le tandem Pasqua-Villiers aux euro­péennes de 1999, puis par Jean-Pierre Chevènement en 2002, a assisté à un meeting de Jean-Luc Mélenchon en 2005 (GQ, mai 2015), et, pour finir a rejoint Marine Le Pen (il adhère au FN en 2011). Cet énarque (et ancien élève d’HEC), inspecteur général de l’administration au ministère de l’Intérieur à moins de 30 ans, votera blanc en 2002 et pas pour Jean- Marie Le Pen (idem en 2007). Fils d’une institutrice et d’un père directeur d’école, il se définit comme gaulliste :

« Moi, je suis gaulliste. Marine se définit comme gaullienne, ce qui est une façon d’exprimer son attachement à certains grands principes, notamment la résistance et l’indépendance nationale. J’épouse, pour ma part, aussi l’homme, ses mémoires […] Je n’ai jamais voté Jean-Marie Le Pen. »

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Il en est de même de ses suiveurs, « jeunes pousses » ou jeunes « gardes rouges », véritable phénomène générationnel ne se sentant plus concerné par les référents du FN (Seconde Guerre Mondiale, guerres d’Indochine et d’Algérie, anticommunisme, etc.).

Âgés de moins de 25 ans en général, arrivistes, ils ont adhéré depuis moins de trois ans au FN et ne connaissent strictement rien de l’histoire du parti, de sa très longue traversée du désert, de ses strates successives, de ses succès et de ses échecs. Adeptes de la formule « du passé, faisons table rase », ils ont toujours été particulièrement hostiles au côté anti-Système de Jean-Marie Le Pen : « S’il lui reste un minimum d’honneur, que Jean-Marie Le Pen prenne la porte. Il regarde l’inévitable ascension de Marine à la tête du pays […] Nous sommes venus au FN pour défendre la ligne de Marine Le Pen, pas celle de Jean-Marie Le Pen. Nous ne nous sommes pas engagés pour défendre le maréchal Pétain et le monde blanc. (Le Monde, 22 avril 2015) » explique David Masson-Weyl, président du collectif étudiant Marianne.

Idem pour le directeur de cabinet de Florian Philippot, Joffrey Bollée (qui a déposé la marque « Les Patriotes ») : « Les pleurnicheries de Jean-Marie Le Pen sont ridicules. Il se plaît à jouer l’homme plein d’honneur ? […] Qu’il assume et qu’il parte ! (idem) »

Le phénomène générationnel se retrouve également avec Marion Maréchal (Le Figaro, 13 avril 2015) : « Si je ne suis pas complètement fermée à l’idée d’un ticket […] en revanche, je n’accepterai pas d’en faire un avec Bruno Gollnisch […] Qu’on le veuille ou non, il incarne le Front d’une certaine époque, qui me semble un peu révolue.

Du fait de mon jeune âge, j’espère incarner la génération qui vient et le renouveau. Je ne me reconnais pas dans sa ligne, même si je sais que l’on nous met souvent dans le même lot, mais c’est un raccourci grossier et faux. »

Par-delà ces problèmes générationnels et d’ego, classiques dans un parti qui n’exerce pratiquement aucune responsabilité réelle (hormis dans une poignée de mairies), la lutte des places ayant remplacé de longue date la lutte des classes, c’est bien plutôt la ligne réelle du parti qui prime. Quelle est-elle ?

Elle a été entièrement définie par Florian Philippot (présenté à Marine Le Pen par l’ancien député européen souverainiste gaulliste Paul-Marie Couteaux), qui a imposé le virement « étatiste » et le très net primat des questions économiques sur les questions civilisationnelles, le point d’orgue, martelé depuis plusieurs années, étant la sortie de l’euro.

Or, ce credo l’« empêche aujourd’hui d’élargir son électorat à droite » (Le Monde, 8 avril 2015). À noter que le principal conseiller de MLP ne suscite pas le même engouement que la présidente du FN : seulement 21 % des sympathisants du FN souhaitent le voir «jouer un rôle important au cours des mois et des années à venir », contre 95 % pour Marine Le Pen et 66 % pour Marion Maréchal (Le Monde, 17 février 2015).

Comme le remarquait dans une note récente (14 avril), Guillaume Faye, docteur en économie,

« on présente Florian Philippot comme un “ancien chevènementiste” alors que c’est un chevènementiste pur jus […] Les idées de Chevènement, gauchiste étatiste, patriote à géométrie variable, étaient du vin marxiste avec un peu moins d’alcool, du socialo-communisme totalement dépassé […]

À ce qu’on sache, les idées de Chevènement n’ont pas plus séduit l’électorat que celles de Cadet Rousselle […] En revanche, Florian Philippot, s’il est bien chevènementiste, n’est en rien gaulliste sur le plan économique (équilibre rigoureux des finances publiques, limitation des charges sociales et de la fiscalité, refus de tout endettement, choix de l’éco­nomie de l’offre) […]

La proposition d’“autarcie française” aurait fait bondir le prix Nobel Maurice Allais qui prônait une “préférence européenne” […] la conception de M. Philippot de l’“État stratège” relève d’une confusion avec l’“État providence”. Il se réclame du “colbertisme”, mot-valise employé hors de toute connaissance historique, alors que la politique de Colbert, étatiste et corporatiste, fut une catastrophe économique pour la France de Louis XIV, à l’origine du retard dramatique de notre pays, un siècle plus tard, dans la révolution industrielle […] Le gaullisme était un libéralisme d’État et non pas un étatisme antilibéral. »

La seule question politique est de savoir si cette ligne, qui a permis au FN de faire le plein de voix à gauche, est capable de l’emporter contre la droite parlementaire ou avec une partie de la droite, laquelle, forte de la ligne définie par Nicolas Sarközy (aucun accord avec le FN, pas de limite dans la droitisation), a plus que largement engrangé les dividendes lors des munici­pales et surtout des départementales :

« Le credo chevènementiste est un moteur à gaz pauvre pour l’électorat, qui n’y porte pas une énorme attention, parce qu’il est relativement abstrait, écrit Guillaume Faye. Nettement moins porteur que le turbo du discours anti-immigration, autrement plus concret […]

Le programme socio-économique de la direction du FN actuel est amateuriste, laisse sceptique ou indifférente une grande partie de son électorat, n’effraie pas ses adversaires et même les rassure avec des concepts marxisants éculés de la CGT, de FO et des fonctionnaires du ministère du Travail […]

En se focalisant contre l’Europe de Bruxelles, contre le mondialisme, l’euro, comme explications ultimes et uniques de tous nos maux (parfois avec de bons arguments à côté de très mauvais) de manière répétitive et obsessionnelle, la direction du FN a manqué la cage aux buts. Ce n’est pas la préoccupation majeure de son électorat réel et potentiel. »

C’est ce que montre a contrario la récente étude de la Fondation Jean Jaurès (rédigée par Jérôme Fourquet et Alain Mergier), Le Catalyseur, si le FN s’éloigne de cette rhétorique anti-immigration :

« Le seul récit national qui existe aujourd’hui est négatif, c’est celui de cette menace qui pèse sur la France. Ce récit est sans concurrence […] Jusqu’à présent, les ouvriers nous disaient “je pense comme Marine Le Pen”, maintenant, ils disent “Marine Le Pen pense comme moi”. Cette autonomie de pensée est un fait majeur. »

Efficace second de Jean-Marie Le Pen et finalement relégué aux oubliettes de l’histoire pour s’être pris en 1998 pour le calife, Bruno Mégret apporte un éclairage schmittien quant à ces enjeux de pouvoir (Le Point, 8 avril 2015) :

« Marine Le Pen a mis en oeuvre une partie de la stratégie qui était la mienne. Elle a mené une action efficace de dédiabolisation comme celle que je voulais conduire […] Ce qui crée la dynamique électorale du Front aujourd’hui, c’est la dédiabolisation assortie paradoxalement d’une forte image anti-Système héritée de son passé, mais c’est aussi et surtout l’aggravation du sort des Français et le rejet de la classe politique.

De ces quatre facteurs, seule la dédiabolisation résulte d’une action volontariste du parti

Le défi principal que le FN doit relever, c’est celui de la crédibilité. Car les électeurs qui votent FN le font par exaspération et par colère et non par adhésion à son programme. Celui-ci, notamment sur la question économique, manque en effet de réalisme. Il est absurde de vouloir se mettre à la remorque de la gauche sur les retraites (1), sur les 35 heures […]

On ne peut pas donner un avenir à la France en annonçant purement et simplement la sortie de l’euro et de l’Europe […]

On ne peut pas pour autant traiter les deux camps de la même manière car les militants, les sympathisants et les élus de base de l’UMP n’ont pas les mêmes valeurs que la gauche et s’avèrent idéologiquement beaucoup plus proches des électeurs du FN. La sagesse serait de leur tendre la main. Sinon, il se passera ce qui est arrivé au second tour des départementales : un vote de rejet de l’électorat UMP à l’égard du FN. La politique exige la désignation claire de l’adversaire principal, et pour moi, ce ne peut être que la gauche.

Quant à la droite traditionnelle, elle a, au-delà de ses dirigeants, vocation à s’allier avec le FN […] Penser qu’on peut arriver seul au pouvoir est une grave erreur, personne n’y est parvenu […]

Il faut trouver le bon équilibre entre la dédiabolisation et la normalisation. Une trop grande normalisation conduirait à faire du FN le troisième parti du système et donc à devenir inutile. Il doit rester très ferme sur la question de l’identité, de l’immigration, de l’islamisation. »

1 – Le grand écart sur les retraites ne se poursuivra pas très longtemps. Programme de campagne de Marine Le Pen en 2012 : « L’objectif doit être fixé de revenir le plus rapidement possible au principe de 40 annuités de cotisation […] L’âge légal sera progressivement ramené à 60 ans. » Nicolas Bay (18 mai 2015) : « Nous n’avons jamais défendu la retraite à 60 ans. » Marine Le Pen (janvier 2015, Europe 1) : « Lorsque nous aurons fait toutes les économies nécessaires sur les gabegies de l’État, nous reverrons la situation. »

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