Une analyse depuis l’extrême droite d’un parti qui prétend ne plus l’être… et en plus sous la plume mordante de Ratier ? Ce serait bête de s’en priver à cause d’oeillères idéologiques, camarades. (dov)

[Emmanuel Ratier – Faits&Document n° 397 – 15 Juin 2015]

La volonté de marginalisation puis l’élimination de facto de Jean-Marie Le Pen, et partant de la frange encore nationaliste du Front national, est incompréhensible si l’on ne l’inscrit pas dans la stratégie électorale de Marine Le Pen et les résultats électoraux du Front national depuis 2012. Afin d’aboutir à ce que Christophe Barbier (L’Express, 6 mai 2015) appelle « Le nouveau FN ».

Comme l’analyse le sondeur Jérôme Sainte-Marie (Marine Le Pen doit-elle remettre en cause sa stratégie ?, 31 mars 2015), « au final, pour un parti ayant recueilli 25 % des suffrages exprimés le 22 mars et ayant été capable de se maintenir dans 60 % des cantons encore en jeu, n’obtenir une semaine plus tard que 1,5 % des sièges de conseillers départementaux, ceci ressemble bien à un échec. » À titre comparatif, avec 0,54 % des suffrages, le PCF totalise 116 élus, avec 16,06 % le PS totalise 925 élus, avec 0,16 % les écologistes obtiennent 32 élus. Mais, avec 22,23 % au second tour (pour l’ensemble de la France), le FN n’obtient que 54 élus.

Alliance UMPS contre FNEn revanche, loin de l’expliquer par ses propres insuffisances, le FN, par un phénomène classique, inquiète de plus en plus à mesure qu’il monte : plus le FN grimpe, plus il pousse ses adversaires à faire bloc contre lui. En focalisant le second tour contre lui, le FN donne les conditions de sa défaite. Le premier tour a été vécu comme une lutte entre le PS et le FN. Au second tour, l’UMP contre le FN.

On le constate avec l’enquête annuelle Fractures françaises de 2015 où l’image du FN apparaît comme dégradée alors même qu’il perce électoralement. Pour 78 % des Français, le FN est un parti « d’extrême droite », « xénophobe » (61 %), « dangereux pour la démocratie » (60 %), etc.

Alors que, dans le même temps, ses idées-forces se banalisent dans l’opinion (phénomène bien connu de la « lepénisation des esprits ») : 61 % des Français pensent qu’« aujourd’hui ne se sentent plus chez soi », 67 % qu’« il y a trop d’étrangers en France », 52 % qu’il faut rétablir la peine de mort (soit 7 points de plus qu’en 2014). Mais 85 % pensent qu’ « on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». Comme l’indique Le Monde (7 mai 2015) dans son analyse cette étude : « En l’observant, on comprend mieux pourquoi Marine Le Pen a déployé tant d’énergie pour se distinguer puis se débarrasser de son père, dont l’image est associée à celle d’un parti rejeté en tant que tel. On conçoit également que Nicolas Sarközy puisse nourrir quelque espoir de voir venir – ou revenir – à l’UMP des électeurs qui y trouveraient des propositions voisines dans un “emballage” plus acceptable car plus “républicain”. »

Le FN aux portes du pouvoir ? Tout le problème, c’est qu’il peut y rester et ne jamais les franchir. Quand on est aux portes, c’est que l’on n’est pas encore dans la pièce principale, ou même dans l’antichambre. Une situation figée avec un PS et un UMP résistant faute de mieux et un FN condamné à rester à la marge. Nouvelles de France (30 mars 2015) le constate : « Au fond le FN éprouve ce que les formations “extrêmes” de la IVe République avaient subi : malgré leurs divisions, les formations modérées regroupées a minima par le jeu des apparentements récupéraient tous les sièges de députés à pourvoir dans un département. Soixante ans plus tard, le PS et l’UMP, en se retirant au profit de l’autre, permettent au restant de garder ou d’aquérir les sièges en compétition. Ce désistement au second tour est encore balbutiant, semble combattu, mais on peut difficilement expliquer l’échec du FN dans l’Aisne ou dans le Vaucluse sans prendre en compte les arrangements et les tractations entre “républicains” des deux bords. Les accords de notables ont eu raison d’une dynamique incontestable, preuve que le système, à défaut de bien gouverner, sait se maintenir. »

UN CLIMAT FAVORABLE… À DROITE

Le rapport sur l’identité nationale en 2013 (avril 2015, ISSP/CNRS) est très éclairant (voir Des électeurs de droite qui se radicalisent, Le Monde, 8 avril 2015). Globalement, les attitudes à l’égard du nationalisme et de l’immigration n’ont pas beaucoup évolué depuis 2003 (notamment en raison de la vague migratoire, en pratique favorable à plus de 90 % à l’immigration suivante) mais les Français de souche de droite se sont durcis. Pour être « vraiment français », la religion catholique n’entre plus en compte (moins de 10 %). Résultat de la laïcisation forcenée. En revanche, il faut respecter la loi et les institutions (94 %), parler la langue (93 %), se sentir français (89 %), avoir la nationalité française (86 %). Des manifestations volontaires allant au-delà d’avoir passé la majeure partie de sa vie en France (70 %), d’y être né (64 %) ou même avoir des origines françaises (44 %). « La conception de l’identité nationale est moins dépendante des origines des individus que des manifestations tangibles qu’ils peuvent donner de leur intégration effective. Presque tous les éléments sont en légère hausse par rapport à 2003 comme si la population devenait de plus en plus exigeante pour considérer quelqu’un comme vraiment français. »

Mais cette valorisation de l’identité est beaucoup plus importante à droite qu’à gauche. Le renforcement du sentiment national s’explique essentiellement par l’évolution des personnes de droite, celles qui se réclament de la gauche étant toujours aussi peu « patriotes ». Le nationalisme identitaire fort, qui réunissait 43 % des personnes de droite, en a convaincu aujourd’hui 52 %. « Contrairement à l’image médiatisée d’une droitisation de la société française, c’est donc plutôt à une droitisation de la droite que l’on observe. » 41 % des Français pensent que les immigrés font monter la criminalité mais 31 % pensent le contraire, 30 % pensent que les immigrés prennent le travail des personnes nées en France mais 42 % rejettent cette idée, 84 % considèrent que les immigrés en situation régulière ont les mêmes droits que les Français à l’école publique.

Plus le niveau scolaire est élevé, plus l’a priori envers les immigrés est élevé. Et les personnes de gauche y sont beaucoup plus favorables que celles de droite. La perception positive de l’immigration passe de 7 % chez les personnes de droite à faible niveau scolaire à 76 % chez celles de gauche avec un niveau d’études universitaires. Les perceptions positives de l’immigration sont de l’ordre de 52 % chez les cadres supérieurs (qui ne sont pas encore en concurrence pour l’emploi avec des immigrés), de 40 % dans les professions intermédiaires, de 29 % chez les indépendants, de 28 % chez les employés, de 19 % chez les ouvriers. Les Franciliens dans leur ensemble sont favorables aux immigrés à hauteur de 49 %. Les grandes villes sont plus favorables aux immigrés que les petites communes et les campagnes. Quelle que soit la classe d’âge, avoir fait des études longues conduit à une xénophilie plus forte et à une attitude plus favorable à l’Europe. La culture scolaire est au total une variable plus déterminante que l’âge, la génération et même l’orientation politique.

Ce long rapport est corroboré par diverses enquêtes et sondages récents. L’enquête Ipsos-Sopra-Steria d’avril (Le Monde, 7 mai 2015) montre que l’islam est considéré comme une religion à part par les Français (qui la craignent) et que ce sentiment s’est renforcé depuis les événements de janvier 2015. 41 % d’entre eux estiment que « l’islam porte malgré tout en lui des germes de violence et d’intolérance » (-5 points à gauche, -17 points chez les électeurs FN) et l’idée que l’islam est une religion aussi pacifique que les autres est passée de 66 % à 59 %. Pour 54 % (+ 3 points), l’islam « n’est pas compatible avec les valeurs de la société française » (et 46 % pensent le contraire) contre 94 % pour le catholicisme et 85 % pour le judaïsme. 66 % des électeurs socialistes jugent l’islam compatible contre 18 % des électeurs FN. 72 % des sondés estiment que la religion musulmane « cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres » contre 30 % pour le catholicisme et 17 % pour le judaïsme. Avec 93 % chez les électeurs FN, 78 % à l’UMP, 73 % du Modem et 56 % à gauche. 74 % pensent que la laïcité est menacée (le score se répartissant assez équitablement à droite et à gauche et dans les classes d’âge).

Le sondage TNS Sofres France Info (17 février 2015) indique que 78 % des Français veulent déchoir de la nationalité les binationaux djihadistes, 73 % estiment qu’on ne défend pas assez les valeurs traditionnelles en France, 66 % pensent que la justice n’est pas assez sévère avec les petits délinquants.

La Fondation Jean Jaurès, le plus gros think tank du PS, vient de sortir une étude, Janvier 2015, le catalyseur, (Jérôme Fourquet et Alain Mergier), qui aboutit aux mêmes analyses avec des conclusions évidemment différentes (tout comme Emmanuel Todd dans Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse). « Toute une partie des catégories populaires est restée à l’écart de ce mouvement […] Toutes les attaques qui visent le Front national manquent leur cible, car les événements semblent lui donner raison. » Et Emmanuel Todd : « Le choc émotionnel de l’horreur du 7 janvier a offert la possibilité d’une réaffirmation de l’idéologie qui domine la France : libre échange, État social, européisme et austérité. »

ATOUTS ET FAIBLESSES DE L’ÉLECTORAT FN

« Ces résultats couronnent les efforts du FN pour apparaître comme un parti non plus seulement protestataire, mais proche des gens et capable d’exercer le pouvoir. Une “crédibilisation” qui prolonge la “dédiabolisation”. » Libération (2 mars 2015).

Analysant les résultats des élections départementales, le géographe de gauche Christophe Guilluy, spécialiste de la France périurbaine (celle qui est la plus favorable au FN), constate (Les électeurs âgés nous protègent du populisme, Le Monde, 3 avril 2015) : « L’une des causes principales de ce basculement est la désaffiliation des catégories populaires (soit la majorité de la population française) pour qui les grands partis de gouvernement ne sont plus des références. Cette désaffiliation peut prendre deux formes : une abstention majoritaire ou un vote frontiste. Le FN ne fait que capter une fraction de ces catégories désaffiliées. Et inversement, si l’UMP a fait un tel score, c’est grâce à la pérennité de l’affiliation de certaines catégories, dont les plus de 60 ans. Ce sont les plus de 60 ans – environ un tiers de l’électorat – qui ont permis à la droite républicaine de l’emporter. La vague populiste du FN est freinée par le vieillissement de la population, car les personnes âgées, qui ont acquis une certaine sécurité financière et connu une France intégratrice, ont moins envie de renverser le système que les jeunes. Pour l’UMP, ce sont les retraités qui pèsent beaucoup, pour le PS, ce sont les électeurs issus de la Fonction publique. Les deux partis sont ainsi portés par des catégories plutôt préservées par les effets de la mondialisation. »

Le territoire du FN c’est désormais celui de la France des périphéries, du périurbain et du rural, des zones qui pâtissent de la mondialisation, des employés, des paysans et des petits fonctionnaires tandis que le vote UMP/PS est celui des métropoles, des grandes agglomérations, des bénéficiaires de la mondialisation, des cadres moyens ou supérieurs, des fonctionnaires protégés de la mondialisation. Des électorats devenus assez hermétiques mais poreux entre PS et UMP, ces deux partis étant, en réalité, en compétition pour l’électorat modéré.

Le démographe d’extrême gauche Hervé Le Bras a lui aussi noté ce phénomène (Les Inrockuptibles, 1er avril 2015) : « Le vote FN correspond à celui de personnes qui savent qu’elles ne pourront pas réaliser leurs aspirations. Je le relie au blocage de l’ascenseur social. Cela peut être des cadres, pas nécessairement des gens pauvres. Ce sont parfois des diplômés qui n’ont pas de moyens familiaux et sont bloqués. Ce malaise nourrit le FN et amène à un repli identitaire. Il y a une opposition entre l’être et l’avoir. Si vous n’avez pas, vous vous réfugiez dans l’être, dans l’identité. Je suis frappé par le nombre d’ “enfants de” dans toutes les professions prestigieuses. Parler d’identité, de déclin de l’Europe et de la France, c’est une façon d’éviter le problème réel qui touche l’ensemble de l’élite, un problème de reproduction sociale. »

On le constate en analysant le profil des candidats : 85 % de ses candidats FN viennent du secteur privé alors que 50 % des candidats de gauche et 27 % des candidats de droite sont dans le secteur public. 24 % de ses candidats sont des employés et seulement 14 % des cadres contre 40 % pour l’UMP, le PS, le centre Modem-UDI. « Cette répartition donne un visage séduisant au FN. Les autres formations apparaissent déconnectées des électeurs avec cette surreprésentation des cadres » analyse Jean- Daniel Lévy (sondage institut Harris).

Guilluy ajoute, résumant parfaitement les aspirations des électeurs frontistes : « Ce serait une erreur d’imaginer que les gens seraient proches du FN parce qu’ils sont éloignés du débat politique. En réalité, ils vont vers le FN parce que c’est la seule offre politique qui leur parle vraiment de leur quotidien […] Le FN a fait un gros travail de marketing électoral : ce n’est pas un parti ouvriériste à l’origine […] Le parti a adapté son discours en défendant l’État-providence et les services publics. Il s’est passé exactement la même chose sur les territoires ruraux : le FN n’a jamais eu de lien particulier avec le monde rural mais ses cadres se sont aperçus qu’il y avait une demande et ils y ont répondu. Qu’est ce qui fait qu’un électeur au chômage, avec 800 euros par mois, à Hénin-Beaumont préfère voter Marine Le Pen plutôt que Jean-Luc Mélenchon qui propose un SMIC à 1 700 euros mensuel ? Le leader du Parti de gauche tient un discours social fort et pourtant cela ne prend pas. Cela signifie qu’au coeur des catégories populaires subsiste la question fondamentale de l’immigration et de l’insécurité culturelle. Donc être dans le déni et leur dire “cette réalité n’existe pas” les pousse à aller du côté du FN ou de l’abstention. »

On retrouve cette thématique dans le sondage Viavoice Libération (2 mars) : 51 % pensent que le FN n’incarne pas les valeurs républicaines contre 36 % qui le croient et 13 % qui n’ont pas d’opinion. En revanche, En revanche, le FN est le parti qui « comprend le mieux les gens comme vous » (24 %) alors que le PS n’a que 14 % d’adhésion et 19 % l’UMP. Pour « apporter des solutions pertinentes pour votre vie quotidienne, seulement 17 % font confiance au PS mais 20 % au FN (et 23 % à l’UMP). Le rapport annuel Fractures françaises, lui, crédite de 34 % l’opinion que le FN est « un parti qui propose des solutions réalistes », 32 % qu’il est un « parti proche de vos préoccupations » et 31 % un parti « capable de gouverner le pays ». Le sondage TNS Sofres France Info (17 février) indique que 56 % des Français pensent que Marine Le Pen est capable de rassembler au-delà de son camp, 52 % qu’elle comprend les problèmes des Français, 34 % qu’elle est honnête et inspire confiance.

Comme l’analyse le politologue belge Fabien Escalona (Mediapart, 24 mars), « on ne peut s’empêcher de lire les résultats de ce premier tour à l’aune des trois décennies de dégradation du climat politique et social depuis l’alternance tant attendue de 1981. Jusqu’à présent, tous les gouvernements ont échoué face au chômage de masse, tandis que le pays n’a cessé de s’abîmer dans des polémiques concernant la gestion de son pluralisme culturel. En parallèle, les citoyens ont pu se rendre compte de la perte objective de souveraineté du corps électoral et de l’État, notamment en raison d’un projet européen auquel la population répugne à s’identifier au contraire des élites des partis de gouvernement prêtes à oublier les résultats de certains référendums en son nom. Au fond, tous les dysfonctionnements petits et immenses de cette ancienne nation impériale qu’est la France semblent ressurgir petit à petit, selon un processus lent mais sûr, accéléré par la crise structurelle de l’économie-monde et de la zone euro que nous vivons depuis 2008. Avec le recul, le gaullisme n’aura été qu’une parenthèse ayant permis de renvoyer à l’oubli (et au déni) le passé impérial du pays, à travers des compromis sociaux positifs pour le salariat en expansion, mais aussi la volonté de préserver une indépendance nationale et un message propre en direction du reste du monde. Depuis, le projet et la culture gaulliste se sont dissous, depuis le coeur même d’un RPR devenu favorable à un néolibéralisme tempéré et à l’intégration européenne. Quant à la gauche enfin parvenue au pouvoir, elle s’est conformée au nouvel ordre économique inégalitaire, a été l’artisan du marché et de la monnaie unique, et s’est résolue au virage atlantiste de la politique étrangère manifeste sous Nicolas Sarközy. Cette décomposition sociopolitique a fait le terreau du FN. »

 (la suite dans le numéro 398 – Juillet 2015)  – la suite est à lire ici : 

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