[Les Echos – 14/04/2010]

Maître de conférences en économie à l’université Paris-Sud et auteur de « L’ économie des données personnelles et de la vie privée » , Fabrice Rochelandet décrypte les risques d’internet pour les informations privées.
Les Echos : Internet, particulièrement les réseaux sociaux, se nourrit de plus en plus de données personnelles. Quelles sont les conséquences sur la vie privée ?

Fabrice Rochelandet : L’une des principales conséquences est la multiplication des modes de collecte de données, entre la géolocalisation, les puces RFID, la biométrie… Il y a également une tendance des individus à se dévoiler et publier à outrance leur vie privée sur internet, avec les réseaux sociaux. Il y a quelques années, on parlait de nos informations privées, mais elles restaient dans le cadre privé, familial ou amical. Désormais, ces données sont ouvertes et à la portée de n’importe quel individu.

Quels sont les risques qui en découlent ?

Il y a deux positions très tranchées sur la question : ceux qui souhaitent à tout prix protéger leurs données et les autres qui nient en grande partie tout risque. Je pense qu’il faut avoir une position intermédiaire, car il y a plusieurs degrés de risque. Certains sont quantifiables, comme les spammings, et donc mutualisables. D’autres risques sont moins visibles, tels que la discrimination par les prix, avec des internautes dont les données privées ont été collectées et qui payent des prix différents en fonction de leur métier, de leur salaire… Ca a été notamment le cas d’Amazon, qui faisait payer des prix plus élevés à ses clients fidèles !

Peut-on parler d’un «glissement» de la sphère privée avec internet ?

On peut parler d’une nouvelle définition. Surtout, il n’y a pas de norme sociale de la vie privée. Chacun a sa propre stratégie, et se comporte comme il veut. En raison de cette pluralité de comportements, il n’existe aucune norme et il est impossible de conseiller un comportement sur internet. Les frontières bougent car les gens ont tendance à devenir des personnages publics sur internet. Il est désormais connaître beaucoup de choses d’un individu qu’on ne connaît pratiquement pas, de ses préférences politiques jusqu’à ses attirances sexuelles. C’est assez insidieux puisque cela peut engendrer des changements de comportement. De même, les entreprises peuvent découvrir des informations sur leurs employés, leurs futurs employés et autres postulants. Il y a un décloisonnement des espaces, qui crée de nouvelles formes de relations sociales. Pour autant, je ne crois pas à la fin de la vie privée sur internet. Cette notion évolue, tout simplement, ce qui explique la difficulté actuelle à légiférer ce sujet.

Les gens sont conscients des risques, mais ils s’inscrivent de plus en plus sur les réseaux sociaux… N’y a-t-il pas un paradoxe ?

Ils sont conscients des risques, mais ceux-ci sont futurs, peu visibles et non quantifiables. Personne n’est dupe, mais le bénéfice et la satisfaction immédiats prévalent sur les risques à long terme, comme le fumeur préfère prendre du plaisir immédiatement avec sa cigarette. Ainsi, un adolescent ne prendra que très peu en compte les risques en termes d’emploi de ses publications sur Facebook. Et c’est en dévoilant des informations personnelles que l’on crée du lien.

C’est d’autant plus dommage qu’il existe des outils de cryptage, des solutions de protection et d’anonymation des données, très souvent gratuits. Mais ces solutions sont peu adoptées car installer de tels outils nécessite des compétences précises. En outre, elles signifieraient, pour beaucoup, se démarquer socialement des autres.

Est-ce possible de garder le contrôle de ses données sur le web ?

Oui si l’on n’a pas de portable, ni internet… Et encore, il y a la vidéosurveillance. A moins de «faire le Robinson», il est impossible de garder totalement le contrôle de ses données privées sur internet.

Pour autant, le droit à l’oubli est souvent avancé comme une possible solution…

Le droit à l’oubli permet, certes, de demander à un opérateur d’effacer des données privées. Encore faut-il qu’il le fasse réellement, sans conserver aucune trace. Mais le véritable problème est de retrouver et remonter toute la chaîne de traçabilité de ces données. Le droit à l’oubli est, à la limite, applicable pour un opérateur, mais impossible au-delà en raison de l’asymétrie d’informations. En tout cas, je n’y crois pas un instant.

En parallèle, on recherche des solutions, en s’appuyant sur d’anciennes normes. Auparavant, les échanges se faisaient entre personnes physiques. Désormais, le contexte est totalement différent par rapport aux années 1970, et l’exploitation des données personnelles s’est démultipliée…

Que préconisez-vous alors ?

Il y a deux pistes qui me semblent intéressantes. La première est la labellisation des sites, une pratique récente en France avec la crise mais plus avancée aux Etats-Unis. Outre-Atlantique, elle est réalisée par des filiales de grands groupes à but lucratif… Et certaines études assez sérieuses ont révélé que la probabilité de tricherie était plus importante pour les sites labellisés que les autres… En France, il faudrait une agence indépendante, voire une ONG totalement autonome ou une institution, qui se finance qu’avec les amendes qu’elle récolte pour être crédible.

L’autre solution est la prévention. La loi votée fin mars 2010 au Sénat comporte un volet censé amener les gens à avoir un comportement plus prudent. Mais le problème dans ce cas tient au canal de cette prévention : les professeurs. D’autant que, quand on crée un interdit, les plus jeunes ont tendance à l’outrepasser. Les parents ont été rajoutés par la loi mais ils sont bien souvent dépassés par ces technologies. Cette solution peut être intéressante si elle est mieux ciblée. Faire des campagnes de sensibilisation en utilisant internet et en alertant les internautes dès qu’ils envoient des données personnelles serait plus efficace. Ce peut être une solution. Mais, comme toutes les autres, elle ne peut exister et être respectée que s’il y a une collaboration et une réflexion de tous les spécialistes techniques, juridiques, pédagogiques, psychologiques…

http://www.lesechos.fr/info/hightec/020477802230.htm