Le Che, agent commercial

Bikinis, vins ou horloges : le célèbre portrait au cigare est partout. Son auteur, René Burri, en a perdu le contrôle. Exposition à Vevey à travers 160 objets

[Michel Guerrin – Le Monde 22/09/2012]

Cela fait quoi, à un photographe, de se faire pirater et de voir filer sous son nez des millions d’euros ? Demandons à René Burri. C’est un Suisse allemand de 79 ans, auteur d’images aussi élégantes que son foulard blanc et son chapeau léger. Eh bien, il n’en fait pas une montagne, il préfère en faire une exposition. Elle est à voir à Vevey et elle est aussi savoureuse qu’instructive. Elle réunit 160 objets sur lesquels sa photo la plus connue a été imprimée et que des boutiquiers ont commercialisés de par le monde sans lui demander son autorisation. Ni lui verser de droits. Cette photo, c’est le portrait de Che Guevara, cigare aux lèvres, qu’il a réalisé en 1963 à La Havane, dans son bureau de ministre de l’industrie. Un photographe de 30 ans saisit un ange révolutionnaire de 35 ans.

Ces objets, ce sont souvent des amis qui les ont fait découvrir à Burri. Un copain espagnol lui apporte des rideaux, un Italien vient dîner chez lui avec une bouteille du Piémont. Une autre fois, on l’emmène dans un restaurant de Zurich : « Ma photo était peinte sur le mur. Elle figurait même sur le menu… » D’où le projet d’une exposition pour voir à quel point René Burri a perdu le contrôle de son image. Ce dernier avait déjà 30 objets. Stefano Stoll, le directeur du Festival Images, à Vevey, en a déniché et acheté 130 autres, en Chine, Inde, Australie ou en Europe.

Stefano Stoll a passé des nuits sur Internet et sa récolte lui a coûté 8 000 euros. Il a trouvé des tee-shirts en pagaille, mais aussi des bikinis, des plats, des coussins, des allumettes, des poupées russes, du papier à rouler, des horloges, des casquettes, des jeux de cartes, des cendriers, des timbres, des pyjamas pour chiens, des tongs, des cartes postales, des verres, des puzzles, des agendas, des livres… « Plus le détournement est fort, plus c’est intéressant », commente Stefano Stoll, qui affectionne un Che transformé en DJ de boîte de nuit. Burri, lui, a une tendresse pour son portrait en plastique, tout petit et niché dans un savon destiné aux femmes. (suite…)