Molly Bingham



Mustapha pose (en juin 2004) avec l’une des photos qui ont déclenché le scandale, où figure son père mort en détention provisoire

Ignominie. Mustapha pose (en juin 2004) avec l’une des photos qui ont déclenché le scandale, où figure son père mort en détention provisoire. Les clichés, insupportables, montrent des détenus encagoulés, menacés par des chiens, tenus en laisse, nus … [Photo Karim Ben Khelifa]

[Le Monde 2 – Semaine du 19/01/2008 – Frédéric Joignot]

28 avril 2004. La chaîne CSS diffuse des photos de soldats américains torturant des prisonniers d’Abou Ghraib, en Irak. Dans la foulée, Janis Karpinski, qui dirigeait les prisons irakiennes, est rétrogradée, lâchée par ses supérieurs. Aujourd’hui retraitée, elle témoigne contre ses responsables de l’époque. En exclusivité, elle nous raconte sa descente aux enfers.

Son regard bleu ne vous lâche pas. Elle se tient droite. Martiale. Janis Karpinski a passé vingt-cinq ans dans l’armée américaine. Elle fut la première femme générale  » une étoile  » à exercer en zone de combat. C’était pendant la seconde guerre d’Irak. Elle y a connu l’enfer. Puis le déshonneur.

Elle nous reçoit chez elle, dans un lotissement du New Jersey. Aujourd’hui à la retraite, Janis Karpinski tente de faire le bilan de ces années de guerre – comme beaucoup d’Américains à l’approche de la présidentielle. Ses premiers mots:  » Mes voisins me demandent ce que les Irakiens pensent de nous. Je leur réponds: « Qu’est-ce que vous penseriez si, du jour au lendemain, des chars occupaient votre quartier, des bataillons de soldats patrouillaient dans les rues, arrêtaient les gens ? ». « 

La nuit tombe, Janis Karpinski raconte l’Irak. Aucun bruit dans la maison. Elle vit seule. Son mari, un ancien colonel, est décédé l’an dernier. Ils n’ont pas voulu d’enfant. L’ancienne générale a sacrifié la vie de famille à sa carrière de soldat. Elle voulait s’imposer dans ce monde d’hommes où, dit -elle,  » la simple présence d’une femme officier a longtemps été ressentie comme une insulte « . Elle a réussi. Elle a été la commandante en chef de la 800e brigade de police militaire, responsable des 40 000 prisonniers enfermés dans les prisons irakiennes au début de la guerre.

Aujourd’hui, après avoir été dégradée au rang de colonelle, accusée par ses supérieurs d’avoir perdu le contrôle de la prison d’Abou Ghraib où des soldats ont torturé, Janis Karpinski se défend. Elle porte plainte et témoigne contre l’ancien major général du camp de Guantanamo envoyé en Irak, Geoffrey Miller, et Donald Rumsfeld, l’ancien secrétaire d’Etat à la défense. Pour mise en œuvre méthodique de la torture. Son histoire éclaire de façon singulière cet épisode dramatique. Voici sa version des faits.

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EN TEMPS DE GUERRE, QUEL EST LE PRIX A PAYER POUR UN(E) JOURNALISTE QUI VEUT RESTER HONNÊTE ?

[ Molly Bingham – Louisville Courrier – Avril 2005 ]
Traduction : Grégoire Seither pour libertes-internets.net

[Discours de Molly Bingham, journaliste, lors d’une réunion à l’université du Kentucky. Bingham a été arrêtée en avril 2003 par des forces de sécurité américano-irakiennes et emprisonnée 10 jours à la prison d’Abou Ghraib. Après son expulsion elle est revenue en Irak pour terminer ses reportages pour le New York Times et le Guardian de Londres ]

Nous avons passé 10 mois en Irak, sur un reportage qui voulait tenter de comprendre qui sont les gens qui y combattent, pourquoi ils combattent, quelles sont leurs motivations, quand ont-ils ont rejoint la résistance, de quels milieux viennent-ils, quels sont leur métiers etc. Est-ce ce que ce sont d’anciens militaires, sont-ils irakiens ou étrangers ? Font-ils partie d’Al-Qaida ? Le reportage a été publié par Vanity Fair en juillet 2004 tandis que mon collègue Steve Connors en a tiré un film documentaire qui attend toujours pour trouver un diffuseur. Mais à la base notre motivation première était de penser qu’il était vraiment journalistiquement important de comprendre qui sont ces gens qui résistent à la présence de troupes étrangères en Irak. . Le simple fait de travailler sur ce reportage m’a fait réaliser beaucoup de choses sur mon travail et sur mon propre pays. Je voudrais partager certains d’entre elles avec vous :

Première leçon : La majorité des journalistes étrangers en Irak sont incapables de laisser leur nationalité et leurs préjugés au vestiaire. Une des choses les plus dures à faire pour moi lors de ce reportage a été de mettre de coté mon « Ego Américain » et d’écouter. Démarrer un reportage avec une montagne d’idées toutes prêtes n’est pas une bonne entrée en la matière et il a constamment fallu que je me morde ma langue, que je fige le sourire affecté sur mon visage et me force à continuer à écouter silencieusement une diatribe raciale ou religieuse qui me paraissait effroyable.

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