Emmanuel Todd



Le témoignage d’Assadiq a été totalement discrédité par les multiples inexactitudes et affabulations qu’il contient…

[Mecanopolis – 09/04/2008]
Depuis plusieurs jours, le fameux « témoin clé » dans l’assassinat de Rafic Hariri, l’ancien agent des Renseignements syriens (Idarat Al-Mukhabarat Al-Ama), Mohammed Saïd Assadiq, fait l’objet de tous les commentaires de la presse arabe.

Assadiq s’était réfugié en France et y bénéficiait d’une protection rapprochée, après avoir témoigné devant la Commission d’enquête internationale. Ses aveux impliquaient de hauts responsables syriens et libanais dans l’assassinat de Rafic Hariri.

Depuis, la Syrie réclamait son extradition afin de le confronter aux autres protagonistes du dossier. En vain. Or, depuis la semaine dernière, le mystère s’est encore épaissi autour de Assadiq, qui était désigné désormais comme « témoin clé ».

En tout état de cause, la France avait gardé le silence sur cette disparition. Interrogé ce mardi par la télévision « Al Arabiya », le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a fini par reconnaître la disparition de Saïd Assadiq, sans pour autant dissiper le mystère.

«Il était chez lui ou assigné à résidence et il a disparu. Et c’est tout ce que je sais. Je viens de l’apprendre ce matin. Je suis le premier à le déplorer», a déclaré le ministre des Affaires étrangères. «Mais je ne sais pas dans quelles conditions et s’il y avait un dispositif policier pour le garder. Je ne confirme rien.»

La disparition de Assadiq, dont le témoignage était jugé peu fiable par plusieurs observateurs, intervient dans un moment critique, alors que la Syrie s’apprête à rendre ses conclusions sur l’assassinat d’Imad Moughnieh. Conclusions qui mettraient directement en cause Israël.

http://mecanopolis.wordpress.com/2008/04/09/un-%c2%ab-temoin-cle-%c2%bb-de-lassasinat-de-rafic-hariri-sevapore-en-france/


[Mecanopolis – 05/04/2008]

Selon Emmanuel Todd, le renforcement des troupes françaises en Afghanistan est une erreur diplomatique et stratégique, et dessine les contours d’une idéologie extrême-droitière à l’échelle mondiale. Interview.

Au Sommet de l’Otan, mercredi 2 avril, George Bush s’est dit « très heureux » du soutien de la France en Afghanistan. Mais la veille, à l’Assemblée, la première grande décision stratégique de Nicolas Sarkozy de renforcer les contingents français engagés dans le conflit afghan mettait le feu aux poudres. Les socialistes, de François Hollande à Lionel Jospin, d’Hubert Vérine à Ségolène Royal, s’opposent unanimement à une politique d’alignement sur les Etats-Unis. Ils mettent en avant l’enlisement du conflit afghan, son coût humain et dénoncent le « tournant atlantiste » de la politique française. Pour l’historien et démographe Emmanuel Todd, les dangers de cette politique sont encore plus graves. L’auteur de Après l’empire juge que cette partie est perdue d’avance et qu’elle participe d’une idéologie extrême-droitière naissante.

Question : Le renforcement des troupes en Afghanistan vous paraît-il justifié ?

Emmanuel Todd :
Je peux tout imaginer de Nicolas Sarkozy, même qu’il ne sache pas ou est l’Afghanistan. Mais je ne peux pas imaginer que les gens qui l’entourent ignorent ce que tout le monde anglo-saxon sait, à savoir que cette guerre est perdue.

Pour vous, cette guerre est sans espoir ?

E.Todd : L’organisation sociale des Pachtounes est faite pour la guerre, tout comme celle des clans somaliens : la guerre est l’état normal de ces sociétés, ce n’est donc pas un problème dans la durée. A partir du moment où les belligérants sont alimentés par des fournitures d’armes régulières venant de l’extérieur, il est évident que ces système sociaux vont venir à bout de quelques milliers d’hommes venus de loin et difficilement approvisionnés. On peut se demander, à la limite, si ça va se terminer par un Dien-Bien-Phû ou par un retrait paisible.

Du point de vue du gouvernement, il semble pourtant qu’il y ait des enjeux à ce conflit…

E.Todd : Pourquoi ceux qui nous gouvernent veulent-ils participer à une guerre perdue ? Voilà la vraie question. Et là, comme dans les débats sur la réintégration pleine et entière de la France à l’Otan, on touche au symbolique. Cette manœuvre a pour objectif de réaffirmer un lien avec l’Amérique. Je n’appellerai pas ça du néo-atlantisme. L’atlantisme était le lien de l’Europe occidentale avec les Etats-Unis à une époque où ils portaient les valeurs démocratiques face au totalitarisme soviétique. Ce n’était pas du goût des gaullistes, mais dans le contexte, cela pouvait se justifier. Aujourd’hui, l’Amérique est le pays du fric, du néo-libéralisme et des inégalités. Et ce qui se profile derrière cette nouvelle association, c’est de l’occidentalisme. C’est un lien fondé sur une nouvelle idéologie, une idéologie qui se construit dans le conflit avec l’islamisme.

Mais la France n’a-t-elle pas intérêt, pour des raisons de politique « réaliste », à s’associer avec les Etats-Unis plutôt que de rester repliée sur elle-même ?

E.Todd : La France n’a pas les moyens de s’engager en Afghanistan, c’est déjà un objectif démesuré pour les Etats-Unis. La France est une puissance moyenne et l’Amérique une puissance déclinante. Paris existait terriblement à l’époque de Villepin : après son discours à l’ONU contre l’engagement de la France en Irak, nous rayonnions ! Mais sous Nicolas Sarkozy, il arrive à la France ce qui est advenu de l’Angleterre sous Tony Blair : si l’on devient le caniche des Etats-Unis, on disparaît. Si on s’aligne, si on perd son indépendance, on disparaît. De Gaulle l’avait compris : la France n’existe à l’échelle mondiale, ne peut justifier son siège au conseil de sécurité de l’Onu et sa possession de l’arme nucléaire, que lorsqu’elle représente un acteur autonome. Le monde n’a rien à faire de la France de Sarkozy. (suite…)


Une interview d’Emmanuel Todd : « Sarkozy ? C’est le respect des forts »

[Le Nouvel Observateur – 22/11/2007 ]

Emmanuel Todd est historien et démographe. Dernier ouvrage paru, en collaboration avec Youssef Courbage : «le Rendez-vous des civilisations» (Seuil. Il estime que «le tempérament agressif» du président «est naturellement dirigé contre les faibles». D’où sa recherche de boucs émissaires…

Le Nouvel Observateur.Comment expliquer cette nouvelle crise sociale ? La France du refus, du refus de l’Europe, de la mondialisation, se cabre-t-elle à nouveau ? Ou faut-il incriminer Nicolas Sarkozy, plus porté à s ‘attaquer aux petits privilèges qu’aux grands ?
Emmanuel Todd. – Pour comprendre ce qui se passe, il faut faire l’histoire du sarkozysme en tant que technique politique. Sarkozy est arrivé au pouvoir grâce à la crise des banlieues. Ministre de l’Intérieur, il y a mis le feu, et le souvenir de cette flambée a été utilement réactivé pendant la campagne par les incidents de la gare du Nord. Il a gagné sur un discours national identitaire. Depuis l’origine, le sarkozysme fonctionne sur la désignation de coupables du mal-être français, de boucs émissaires. Dans les banlieues, ce sont les enfants d’immigrés, aujourd’hui ce sont diverses catégories de fonctionnaires ou assimilés.

N. O.Vous ne portez pas au crédit de Sarkozy d’avoir fait reculer Le Pen à la présidentielle ?
E.Todd. – Sarkozy va plus loin que Le Pen. Le Pen est dans le domaine du verbe. Sarkozy a utilisé l’appareil d’Etat pour enflammer les banlieues. Les débauchages autour de l’ouverture ont masqué la nature profonde du sarkozysme. Pour une part, le FN est désormais au pouvoir. La réalité de Sarkozy, ce sont deux choix : des cadeaux fiscaux aux riches, et des tests ADN pour donner aux pauvres le sentiment qu’il y a encore plus petits qu’eux, sur lesquels on n’hésite pas à taper. C’est classique : l’incapacité à traiter les problèmes économiques conduit à désigner un ennemi à caractère étranger.


N. O.Les cheminots sont les ennemis de l’intérieur ?
E. Todd. – Avec les cheminots, on est dans la désignation d’un autre ennemi, en apparence vulnérable. On active un discours égalitaire sur les petits privilèges inadmissibles, notamment en matière de retraite. On anticipe logiquement un soutien de l’opinion. Mais le problème auquel se heurte Sarkozy, c’est qu’en sortant du registre ethnique identitaire il revient sur le terrain de l’économie et des luttes sociales, sur le terrain de la lutte des classes, diraient les marxistes. Sans approuver les grévistes, les salariés sont renvoyés à leurs propres préoccupations. Ils font le constat de la nullité économique de Sarkozy.

N. O.Nullité ! Vous êtes excessif !
E. Todd. – Tous les gouvernements, de droite comme de gauche, sont confrontés au même problème : la globalisation, le libre-échange, la pression sur les salaires due à l’émergence de pays comme la Chine ou l’Inde. Aucune politique ne peut réussir sans faire baisser cette pression par une dose de protection aux frontières de l’Europe. Pour y parvenir, il faudrait affronter l’Allemagne, qui s’y refuse. Or l’Allemagne, c’est du gros. Et la logique du sarkozysme, c’est le respect des gros. (suite…)


« Avant même le 11 septembre 2001 les Américains voulaient attaquer l’Irak »

[Oumma.com – Ian Hamel – vendredi 19 octobre 2007]

Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS, cultive un talent très appréciable : celui de décrire en peu de mots une situation complexe. Dans « Le croissant et le chaos » (Hachette littératures, 2007, 188 pages.), ce spécialiste de l’islam politique raconte la déconfiture totale du néoconservatisme américain depuis 2001. Le drame, c’est que ces néoconservateurs n’ont jamais cessé de peser sur les choix stratégiques de George Bush, provoquant la mort de milliers de personnes innocentes, en Afghanistan, en Irak, au Pakistan, et dans l’ensemble du monde musulman. Pourquoi cette invraisemblable déconfiture ?

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[Marianne – 17/09/2007]
Emmanuel Todd vient de publier, avec Youssef Courbage, un ouvrage, Le rendez-vous des civilisations (1), qui tord le cou à la thèse du choc des civilisations. Pour ces deux démographes, la montée de l’islam radical n’est que l’un des signes, nombreux, de la modernisation du monde musulman dont l’aspect démographique est d’ailleurs le plus éclatant. Les sociétés du monde musulman sont entrées dans une transition démographique qui voit progresser l’alphabétisation des hommes puis des femmes, avant que le nombre d’enfants par femme se rapproche de celui de l’occident. Tout cela évoque selon eux une montée de l’individualisme dans ces sociétés. L’analyse démographique les conduit ainsi à rejeter l’idée d’une différence de nature entre les sociétés anciennement chrétiennes et les sociétés musulmanes.

Que penser de la déclaration musclée de Bernard Kouchner sur l’Iran?

Emmanuel Todd : Son intervention ravive une interrogation personnelle qui date de la guerre d’Irak, où il s’était déjà prononcé en faveur de l’intervention américaine : quelle peut être la psychologie d’un médecin qui manifeste une préférence stable pour la guerre ? Nous passons trop vite de Médecins du monde à « Militaires sans frontières ». Plus sérieusement Bernard Kouchner n’a fait qu’exprimer maladroitement la ligne Sarkozy, qui de fait est la ligne de Washington. Avant la présidentielle, j’avais suggéré que les Américains attendaient l’élection de Nicolas Sarkozy pour s’attaquer à l’Iran.
(suite…)