Jean-Claude Michéa



Ca vient de l’excellent blog « Cultural Gang Bang » que vous devriez ajouter à votre intégrateur, si ce n’est déjà fait.Quand à Michéa, si vous n’avez pas lu « L’enseignement de l’ignorance », cessez immédiatement de lire ce billet, foncez à la librairie du coin et allez l’acheter pour le lire devant un bon café. Allez-y ! On vous attend ici.

[CiGiBi – Blog – jeudi, décembre 07, 2006]

Son nom est sur toutes les lèvres, ses anciens élèves du lycée Joffre se souviennent d’un professeur au look de surfeur/docker et amateur de séries américaines (NCIS, Buffy), son ombre plane sur toute critique pertinente du progrès ou sur toute référence à la pensée politique d’Orwell… Il est également incontournable pour toute évocation de l’historien américain Christopher Lasch.

Qui? Jean-Claude Michéa. Retour sur un philosophe-footballeur peu ordinaire.

TOUT LE MONDE N’A PAS EU LA CHANCE….

Jean-Claude Michéa est tombé dans le communisme quand il était petit, ce qui lui permettra de vite se prémunir contre les illusions de la gauche… Né en 1950, fils d’un résistant communiste Abel Michéa, proche camarade de Louison Bobet, journaliste aux pages sportives de l‘Huma et futur directeur de la revue socialiste Le miroir du sport, mais aussi de François Thébaud du Miroir du football, sa mère Noëlle était agent de l’Intelligence Service britannique infiltré, avec l’accord du Parti communiste, dans la Propaganda Staffel, à Lyon avant d’être engagée par la suite comme sténo au service presse du parti à la faucille.

Bien que communistes, les parents Michéa n’ont néanmoins jamais versé dans le stalinisme comme en peut en témoigner leur participation active à Unir, le bulletin interne des opposants à la ligne « orthodoxe » ou l’amitié d’Abel avec le « hussard » de la droite Antoine Blondin.

Le petit Jean-Claude, l’enfant des cités HLM du XIIe arrondissement, lui se passionne pour l’URSS, apprend le Russe, fait quelques voyages linguistiques à Moscou, monte même une cellule au sein de son lycée Jean Mermoz, dans lequel il avait pour camarades Alexandre Adler et Guy Konopnicki, avant de découvrir via ses parents le caractère totalitaire du Parti Communiste qu’il quitte en 1976 peu après son premier poste de prof de Philo à Montpellier (une réussite pour sa famille, premier bachelier et plus jeune agrégé de France!). Espérantiste émérite,on notera que ses premières publications en tant que philosophe portaient sur la fameuse langue universelle.

Comme il le dit lui-même: « Le voisin qui ne pense pas comme moi n ‘est pas nécessairement un salaud et celui qui pense comme moi n’est pas, nécessairement, un type bien.  »
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Jean-Claude Michéa[Le Point 06/09/2007]

Disciple d’Orwell, le philosophe Jean-Claude Michéa est un auteur-culte pour tous les amateurs de « pensée critique ». Pourfendeur acéré du capitalisme, inlassable avocat d’une société égalitaire, il n’épargne pas la gauche, coupable selon lui d’avoir rompu avec les valeurs humaines du socialisme originel. Dans L’empire du moindre mal (Climats), il s’attaque au coeur de la pensée libérale et à la « religion de l’économie ». A lire d’urgence, pour tout libéral.

Le Point : A vous lire, le libéralisme des Lumières qu’affectionne la gauche, et celui du MEDEF préféré par la droite sont les deux faces d’un même projet. La différence entre droite et gauche est-elle purement rhétorique ? L’extrême-gauche – que vous qualifiez aimablement de « pointe avancée du Spectacle contemporain » – se dit pourtant antilibérale sur le plan économique.

Jean-Claude Michéa : Quand on aura compris, une fois pour toutes, que le libéralisme – pièce maîtresse de la philosophie des Lumières – est fondamentalement une idéologie progressiste, opposée à ce titre à toutes les positions « conservatrices » ou « réactionnaires » (termes d’ailleurs popularisés par le libéral Benjamin Constant) les déboires historiques répétés des différentes variantes de l’ « anticapitalisme de gauche » perdront une grande partie de leur mystère. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser qu’on pourrait développer jusqu’au bout le programme du libéralisme politique et culturel, c’est-à-dire le programme de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines, sans réintroduire, à un moment ou à un autre, la nécessité de l’économie de marché. Et il est tout aussi naïf de penser qu’on pourrait étendre à l’infini la logique du marché sans accepter la « libéralisation » des moeurs qui en est le complément culturel, comme n’importe quel bureaucrate communiste chinois a l’occasion de le vérifier quotidiennement. (suite…)


*Impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilté de dépasser le capitalisme sur sa gauche* (J-C Michéa, ed Climats 2002, 16 euros) – révision parue dans ECOREV

Face à une propagande officielle chargée de faire croire que plus nous avons d’emprise sur le monde grâce à la technologie, moins nous en avons sur nos conditions d’existence qui se dégradent d’autant, pourquoi aussi peu de résistance de la part des déshérités du système ? Pourquoi ce mouvement historique de grande ampleur qu’est la Gauche n’a-t-il jamais rompu avec le capitalisme en faveur d’une société véritablement humaine, libre, égalitaire et décente ?

Dans une première partie, Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie, enseignant, auteur de « L’Enseignement de l’ignorance » qui cite dans ses ouvrages Castoriadis, Nico Hirt, Serge Latouche et Debord, remonte aux guerres de religions du 16 ème siècle pour comprendre comment s’est ancré dans les esprits le postulat individualiste de l’état de nature comme étant celui où règne la guerre de tous contre tous.

La lente maturation de la science, de Galilée à Newton, considérée comme la forme la plus achevée de la raison et devenue la seule forme de progrès non seulement technique mais aussi humain puisque la religion avait échoué dans son entreprise de pacification du monde connu, n’a fait que valider ce postulat et lui trouver un moteur, une force quantifiable, équivalent psychologique de l’attraction universelle : l’Intérêt bien compris.

Cette vision, constituera le socle intellectuel de la philosophie des Lumières que l’Utilitarisme viendra parachever. L’harmonie universelle enfin réalisée adviendra grâce à la reconnaissance des intérêts égoïstes humains, la théologique Main invisible du Marché d’Adam Smith garantissant sa pérennité. Le système libéral, où flexibilité et innovation doivent être absolues, ne peut pas être confondu avec l’esprit bourgeois conservateur et patriarcal comme persiste à le faire une bonne partie de la Gauche qui se présente comme la seule héritière des Lumières et se pose comme le parti du Mouvement, opposé aux partis de l’Ordre.

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Les tenant de l’idéologie néo-libérale affirment que le seul moyen de garantir la prospérité de nos sociétés est de laisser un maximum de liberté au marché tandis qu’on restreint au maximum les interventions de l’Etat. Le rôle du gouvernement doit se limiter à la création et à la défense des marchés, la protection de la propriété privée et la défense du territoire. Toutes les autres fonctions sont mieux servies si elles sont déléguées aux entreprises privées, qui seront animées par la recherche du profit et incités par la concurrence à fournir des services de qualité. (…)

Ca, du moins, c’est la théorie. Mais, comme le démontre David Harvey dans son récent ouvrage « A Brief History of Neoliberalism » (Oxford University Press – 2005), partout où le programme néolibéral a été implanté, il a provoqué un déplacement massif des richesses, non pas vers le 1% supérieur de la société, mais vers le dixième supérieur de ce 1%. Aux Etats-unis, par exemple, l’oligarchie qui forme les O.1% supérieurs de la société a retrouvé la place qu’elle détenait au début des années 1920.

Les conditions exigées par le néolibéralisme pour « libérer les êtres humains de l’esclavage étatique » – le moins d’impôt possible, démantèlement des services publics et de la sécurité sociale, suppression des réglementations et la destruction des syndicats – sont exactement les conditions requises pour augmenter encore la richesse d’une minorité tandis que la vaste majorité doit se débrouiller, surnager ou disparaître. De fait, dans sa pratique, le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’une manteau idéologique pour habiller l’accaparement des richesses.

Le premier atout des néolibéraux n’est pas la solidité de leurs théories mais l’efficacité de leur appareil de propagande, nourri par un flot quasi incessant d’argent. (suite…)