Le 26 février 2005, manifestation de soutien à Jean-Marc Rouillan devant la prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées).

Le 26 février 2005, manifestation de soutien à Jean-Marc Rouillan devant la prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) Photo : ÉRIC CABANIS/AFP

SOUTIENS DIRECTS

[Le Monde – 9/12/2007]

Jean-Marc Rouillan, cofondateur d’Action directe, vient d’obtenir un régime de semi-liberté après vingt ans de prison. Le fruit d’une longue campagne menée par une coalition hétéroclite

Note de L&I : Pour en savoir plus sur les dessous de l’assassinat de Besse et Audran, lire le dossier : « Jean-Louis Bruguière, un juge d’exception » http://www.voltairenet.org/article13591.html

Helyette Bess rit comme une enfant. Elle aura 77 ans dans quelques jours, «  et Jean-Marc Rouillan sortira juste de prison pour – son – anniversaire « , s’amuse-t-elle. Ces derniers mois, elle a encore passé des heures, à Paris, Lille, Toulouse ou Marseille, à tenir des débats sur le sort des prisonniers d’Action directe. Presque toujours devant des assemblées hétéroclites de militants gauchistes à cheveux blancs, d’autonomes en Doc Martens, d’avocats des droits de l’homme et de jeunes anarchistes, nés bien après cette  » lutte armée  » dont elle parle tranquillement. Elle ne se formalise pas de ce bric-à-brac étonnant. Il y a encore dix ans, le seul nom d’Action directe suscitait presque immanquablement le rejet.

Jean-Marc Rouillan, Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon et Georges Cipriani avaient assassiné, le 25 janvier 1985, le général René Audran, ingénieur général de l’armement, puis, le 17 novembre 1986, le PDG de Renault, Georges Besse, en assurant que leurs morts porteraient  » un coup décisif (…) aux forces de la répression bourgeoise « . Et ces quatre-là avaient sombré dans l’opprobre et l’oubli des condamnations à perpétuité.

Helyette Bess est elle-même une ancienne d’Action directe, dont elle était la  » libraire « . Elle en a connu les débuts idéalistes et les dérives sanglantes. Elle a fait de la prison – cinq ans – après avoir été arrêtée en 1984 avec Régis Schleicher, toujours en détention. Depuis dix-huit ans, elle est le pilier du mouvement qui soutient ces derniers acteurs des années sombres de l’après-68.

 » Peut-être pense-t-elle au fond que, si elle avait été libre à ce moment-là, Rouillan et les autres n’auraient pas commis la bêtise d’assassiner Besse et Audran « , murmurent parfois certains de ses amis. Elle sait bien que ceux qu’elle défend n’ont pas la figure de héros positifs. Mais elle n’a jamais renoncé à faire sortir de prison ceux qui furent des terroristes et se désignent eux-mêmes comme  » les plus vieux prisonniers politiques de France « .

Ils n’ont pas été faciles à défendre. Longtemps, les anciens théoriciens de la lutte armée des années 1970, désormais rangés, ont fui ces activistes, qu’ils considéraient comme les moins intellectuels parmi les contestataires de l’époque. Les moins aptes, en un mot, à comprendre que les assassinats planifiés non seulement heurtaient le sens moral, mais ne seraient jamais le ferment de la  » révolution  » qu’ils disaient vouloir déclencher.  » Nous avions, après 68, manié la barre de fer, se souvient la chanteuse Dominique Grange, ancienne militante de la Gauche prolétarienne, un des mouvements les plus radicaux de l’époque, autodissous en 1973 par peur des dérives terroristes. Nous avions vendu La Cause du peuple, affirmant « il faut faire payer le prix du sang et des larmes ». Nous avions hurlé : « Nous disons aux patrons, c’est la guerre ! » Mais, soudain, beaucoup d’anciens militants refusaient de voir en Action directe l’une des suites de cette même histoire, et en parlaient avec la bouche pincée.  » (suite…)