[FABRICE ARFI, RENÉ BACKMANN, MICHEL DELÉAN, LOUISE FESSARD, JÉRÔME HOURDEAUX ET MATTHIEU SUC – MEDIAPART – 30 NOVEMBRE 2015]

Pourquoi des terroristes surveillés parviennent-ils à passer à l’acte ? Pourquoi les agents semblent-ils condamnés à constater leur impuissance chronique ? Pourquoi la classe politique refuse-t-elle d’engager la grande remise à plat réclamée par de nombreux spécialistes ? Mediapart a interrogé des dizaines de personnes (magistrats, agents secrets, policiers, experts, politiques…), s’est plongé dans plusieurs procédures judiciaires en cours et a épluché divers rapports pour comprendre la crise sans précédent de la lutte antiterroriste en France.

Le 15 janvier 2015, une voiture banalisée de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) prend en filature la Citroën C3 d’Amar R. Les services secrets s’intéressent à cet ancien voisin de cellule d’Amedy Coulibaly, car il est l’un des derniers à avoir vu le futur tueur de l’Hyper Casher, le 6 janvier, soit la veille de l’attaque contreCharlie Hebdo. La C3 arrive à destination, au Fort de Rosny (Seine-Saint-Denis), là où sont installés plusieurs services de la gendarmerie ; là, aussi, où vit la maîtresse d’Amar R., une adjudante récemment convertie à l’islam. Le véhicule de la DGSI se gare sur la chaussée qui longe l’entrée de la caserne. L’un des agents en planque reconnaît un visage familier dans une voiture voisine, stationnée non loin. C’est un collègue de la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) de Paris, un autre service de renseignement. Jusqu’à cette rencontre fortuite, la DGSI et la DRPP ignoraient qu’elles surveillaient l’une et l’autre la même cible, en même temps.

Cette anecdote pourrait, à elle seule, résumer le désordre de la lutte antiterroriste française. Mais le problème est plus profond, plus grave. Deux semaines après les attentats du 13 novembre, onze mois après ceux qui ont visé Charlie Hebdo, des policiers et l’Hyper Casher, trois ans après les massacres commis par Mohamed Merah contre des militaires et des écoliers juifs, les services de l’État chargés de lutter contre le terrorisme connaissent une crise sans précédent. Mediapart a interrogé des dizaines de personnes (magistrats, agents secrets, policiers, experts, politiques…), s’est plongé dans plusieurs procédures judiciaires en cours et a épluché divers rapports (parlementaires, syndicaux ou administratifs) pour mener cette enquête.

Il ne s’agit pas d’accuser, mais de comprendre. Comprendre pourquoi des terroristes fichés et surveillés parviennent à passer à l’acte, pourquoi des agents compétents et dévoués semblent condamner à constater leur impuissance chronique, pourquoi la classe politique, à droite ou à gauche, fait mine de ne pas voir le problème, refusant d’engager la grande remise à plat réclamée par de nombreux spécialistes. Face à ces ratés à répétition, les membres du gouvernement ont fait le choix, devant les micros et caméras, de la politique de l’autruche : non, il n’y a eu aucune faille des services de renseignement français avant les attentats du 13 novembre, a par exemple affirmé Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur. Dans la communauté du renseignement, certains n’hésitent pourtant plus à évoquer un « naufrage historique ».

  • Un chaos institutionnel

Ce n’est plus un mille-feuille, c’est une ratatouille. Au total, dix-neuf services placés sous l’autorité de directions différentes – et parfois engluées dans des querelles de baronnies – sont chargés de la lutte antiterroriste en France. Il y a les services de la police judiciaire (avec la SDAT), ceux des gendarmes (BLAT et SDAO, sans parler des brigades locales), les services secrets intérieurs (DGSI), les services de renseignements territoriaux (SCRT), mais aussi extérieurs (DGSE), il y a même une sous-section à la brigade criminelle du quai des Orfèvres (SAT) ; et on en passe… La lutte antiterroriste est censée être animée par une même unité, l’UCLAT. Un rapport d’enquête sénatoriale pointait sans complaisance en avril dernier d’importantes lacunes dans cette organisation et parlait même de services « insuffisamment coordonnés ».

En juin, le ministre de l’intérieur a donc ajouté une nouvelle couche de coordination en créant cette fois-ci un état-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT), placé sous l’autorité directe de son cabinet. Composé d’une dizaine de personnes, cet état-major a pour objectif de donner un peu plus de cohérence et d’efficacité dans la lutte, qu’il s’agisse de la hiérarchie des priorités, de l’évaluation du danger ou de la mutualisation du renseignement. Six mois après sa création, c’est déjà un raté. De fait, coordonner une coordination déjà mal coordonnée relève, en l’état du chaos institutionnel, de la prestidigitation, rapportent plusieurs acteurs du dossier.

En matière de renseignements, il y a aujourd’hui une quasi-unanimité pour dire que la fusion, en 2008, de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et des Renseignements généraux (RG), pour en faire une Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue depuis DGSI…), fut un échec à maints égards. Réalisée sous la présidence de Nicolas Sarkozy et mise en œuvre par l’un des policiers les plus dévoués à l’ancien président de la République, Bernard Squarcini, la création de la DCRI avait l’ambition de doter l’appareil sécuritaire d’un « FBI à la française ».

La réforme a surtout commencé par accoucher d’un fiasco : l’affaire Tarnac. Ou comment des moyens considérables ont été mis en branle pour accuser de « terrorisme » un groupe de militants contestataires de Corrèze, soupçonnés d’avoir posé des fers à béton sur des lignes TGV. Jusqu’à une vingtaine d’agents ont par exemple été mobilisés pour les filatures de Julien Coupat, le leader de la mouvance « anarcho-autonome » – c’est son nom dans la littérature policière. Il y avait peut-être d’autres urgences, d’autres menaces, déplore-t-on aujourd’hui à la DGSI. La juge en charge du dossier a fini cet été par abandonner l’incrimination de « terrorisme », tant les charges étaient ridicules et les moyens de surveillance totalement disproportionnés au regard du danger réel.

Sept ans après la création de la DGSI, le compte n’y est pas. Dans un rapport daté de février dernier, le syndicat policier Alliance (30 000 adhérents) tranche : « La volonté d’une plus grande lisibilité du renseignement sur le territoire français est à l’évidence un flop. » Il ajoute, dans un style très “policier” : « Force est de constater que la communication entre services est extrêmement tendue et difficile. » Dans le monde du renseignement, c’est un grand classique : tout le monde s’accuse de faire de la rétention d’informations. Mais en France, cela a pris des proportions parfois inquiétantes. De telle sorte qu’au lieu de fonctionner en étoiles, les services ressemblent de plus en plus à de gros silos qui œuvrent avant tout en vase clos et en priorité pour eux-mêmes, pour reprendre l’image d’un ancien haut responsable du renseignement.

Une source militaire liée aux services de renseignement raconte par exemple à Mediapart qu’« il est arrivé à plusieurs reprises, au cours des dernières années, que des gens de la DGSE considèrent que leurs informations se perdent au sein de la DGSI par manque d’intérêt, d’expertise ou d’appréciation à leur juste valeur ». Résultat : des relations interpersonnelles entre agents sont désormais privilégiées au détriment des canaux officiels, jugés comme peu efficaces. Un comble. Plusieurs témoignages recueillis au sein de divers services (ex-RG, police judiciaire, Tracfin…) vont dans le même sens.

Les autorités de contrôle ne sont pas beaucoup plus tendres. Le rapport sénatorial d’avril 2015, rédigé par le socialiste Jean-Pierre Sueur, parle ainsi, au sujet de la création de la DGSI, d’une réforme « mal anticipée et mal préparée ». « Plusieurs personnes entendues ont regretté que le fonctionnement de la DGSI se caractérise par une certaine tendance à “aspirer” l’ensemble des renseignements [sans donner de suite] », peut-on aussi lire dans le rapport. Les sénateurs pointent l’« effet démobilisateur » pour les fonctionnaires qui tentent de coopérer péniblement avec la DGSI.

« Tout ça, ce ne sont que des boules de cristal »

Rédigé dès 2009 par l’Inspection générale de l’administration (IGA), l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), un premier rapport officiel stigmatisait pour sa part un« appauvrissement considérable des ressources documentaires » après la création de la DGSI, alors même que l’efficacité d’un service de renseignement repose en partie sur sa mémoire et sa culture collective.

Indéniablement, la disparition brutale des Renseignements généraux est vécue avec le recul, dans les services spécialisés, comme une lourde erreur. « Au lieu d’intégrer tous les RG, on les a désossés : une petite partie a été à la DCRI, une autre à la PJ, et le reste dans les régions. La spécificité des RG était le maillage du territoire. Elle a été amoindrie », confie l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, Alain Chouet. L’ex-juge antiterroriste Gilbert Thiel (aujourd’hui à la retraite) ne dit pas autre chose : « En créant la DCRI et en regroupant tous les services de renseignement à Paris, on s’est coupé des RG de province mais on a aussi eu tendance à oublier que la menace n’était pas qu’à Paris, comme l’ont pourtant montré dans le passé les affaires Khaled Kelkal dans la région de Lyon, Mohammed Merah à Toulouse, l’affaire du Thalys, ou encore celle de Saint-Quentin-Fallavier. On paye aujourd’hui les erreurs de l’hypercentralisation et de l’hyperspécialisation, face à une menace diffuse et protéiforme. »Cette désorganisation interne est à l’origine de failles identifiées. Certaines sont connues, comme dans l’affaire Merah, où le suivi du dossier du tueur de Toulouse et de Montauban, pourtant traité par la DGSI, a été calamiteux. Un rapport de l’IGPN, publié le 23 octobre, a d’ailleurs pointé des « défaillances objectives », réclamant une« meilleure remontée de l’information ».

D’autres exemples sont moins connus. C’est le cas, par exemple, de l’incroyable succession de loupés dans la traque des frères Kouachi au lendemain de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo. Selon les documents consultés par Mediapart, le premier mandat de recherches émis le 7 janvier 2015 contre Saïd Kouachi proposait trois adresses de domicile, toutes erronées. Un deuxième mandat de recherches, « qui annule et remplace le précédent », a livré deux nouvelles adresses, elles aussi mauvaises – l’une des deux visait même un homonyme de 81 ans… Le 9 janvier, la DGSI met à jour sa fiche de renseignements sur Saïd Kouachi et joint une nouvelle adresse, à Reims. Toujours fausse. Il aura fallu attendre la quatrième tentative pour que ce soit la bonne.

Les attentats de janvier ont suscité un véritable vent de panique à la DGSI. Non seulement les frères Kouachi et Coulibaly avaient déjà été impliqués dans des affaires terroristes, mais ils avaient été surveillés et placés sur écoute par le service dans les mois qui ont précédé leurs attaques meurtrières contre Charlie et l’Hyper Casher. Le manque d’information sur ces hommes qui avaient déjà fait parler d’eux était telle au lendemain des attentats que la consigne a été passée dans les antennes locales de la DGSI en région parisienne d’aller taper aux portes de tous les “objectifs” pour vérifier s’ils étaient chez eux ou en cavale, même quand ils n’avaient aucun lien avéré avec les auteurs des faits.« Certains avaient déjà été condamnés mais d’autres non et ignoraient que l’on s’intéressait à eux. Maintenant ils ne se posent plus la question… », déplore aujourd’hui un agent.

Un ponte du renseignement français en tire d’amères leçons : « Notre métier ne fait plus rêver. Nous avons des problèmes à recruter, plus personne ne veut venir dans nos services. Vous savez que vous allez travailler 24 heures/24 et que si l’un de vos objectifs passe à l’acte et commet un attentat, vous allez être pointé du doigt. » Un collègue à lui, qui avait travaillé sur les Kouachi, ne cesse de ressasser et, depuis, s’est mis en arrêt maladie, confie-t-il.

  • La machine contre l’humain

Cela pourrait ressembler à une fuite en avant. Au lieu de prendre à bras le corps l’épineuse question de la réorganisation des services de renseignement et antiterroristes, le pouvoir politique (de droite ou de gauche) a accompagné ces vingt dernières années un mirage vieux comme la science-fiction : la technologie serait vouée à être plus efficace que l’homme. Ancien lieutenant-colonel affecté à la DGSE, aujourd’hui chercheur en cryptologie et virologie informatique, Éric Filiol peut en témoigner : « On nous a fait croire très tôt, dès 1996-97, que des cyberterroristes pouvaient mettre à terre un pays, cachés derrière leurs ordinateurs, et on a commencé à affecter les crédits sur les machines plutôt que sur l’humain. Le problème, c’est que l’on peut multiplier les capteurs, si on n’a pas les analyses derrière pour interpréter et donner du sens aux données, cela ne sert à rien. Une machine ne peut pas modéliser l’humain. Tout ça, ce ne sont que des boules de cristal. »

L’ancien directeur du renseignement de la DGSE, Alain Chouet, abonde : « Il suffit de voir aux États-Unis les déclarations du général Alexander, patron de la NSA, en 2013, sur l’efficacité très relative des milliards dépensés dans la technologie après le 11-Septembre. Aujourd’hui, on en est pourtant là en France : on a concentré nos moyens sur le renseignement technologique et on a baissé la garde sur le renseignement humain. » C’est toute l’ambiguïté de la situation : au lieu de retenir la leçon des échecs de la politique sécuritaire américaine post-11-Septembre, le gouvernement de Manuel Valls a fait voter, au lendemain des attentats de janvier 2015, une loi dite Renseignement qui repose exclusivement sur de la technologie de surveillance, entre algorithmes, Big Data et IMSI-catcher. Un récent article de la revue Foreign Policy a rappelé combien cette séduction technologique manque cruellement, au bout du compte, d’efficacité opérationnelle dans la lutte contre le terrorisme. Sans même parler des questions de principe que l’instauration d’une surveillance de masse peut poser dans une démocratie.

Surveiller via des écrans n’offrira jamais la qualité d’informations du renseignement humain. Dès octobre 2014, un agent confiait à Mediapart : « Nous ne sommes plus en mesure de suivre tous les objectifs. Nous avons un problème d’infiltration des réseaux islamistes. Les seules informations qui nous remontent proviennent des parents, des frères et sœurs qui nous dénoncent celui dans leur famille sur le point de partir en Syrie ou alors qui y est déjà et qu’ils veulent faire rentrer. » De fait, les services sont aujourd’hui littéralement débordés par les flots de nouveaux djihadistes à surveiller. Et le premier ministre Manuel Valls a chiffré, la semaine dernière, à 10 500 le nombre d’islamistes radicaux fichés par l’État.

Le réquisitoire du juge Trévidic

Non seulement le tout-technologique est un mirage, mais c’est aussi un leurre. Sans humain pour analyser, sans cette intelligence organique qu’aucun logiciel ne pourra traduire en code informatique, la machine ne sert à rien – ou presque – dans le monde compliqué du renseignement, confient plusieurs sources. D’après les témoins rencontrés par Mediapart, il y a surtout aujourd’hui quelque chose d’aberrant à constater l’avènement d’une surveillance de masse alors que les écoutes à l’ancienne manquent déjà d’analystes. Une anecdote circule depuis plusieurs mois à Levallois-Perret, le siège de la DGSI : le service avait dans un dossier terroriste six mois de retard de retranscriptions d’écoutes et, un jour, grosse frayeur rétrospective : les “cibles” de la DGSI avaient projeté de commettre, dans l’intervalle de ces six mois, un attentat sous la tour Eiffel. Elles ne mettront finalement pas à exécution leur dessein criminel. Et les agents en seront quittes pour une bonne suée.

Grâce à une écoute judiciaire réalisée le 8 janvier 2015 dans une affaire de droit commun visant plusieurs policiers, il est possible de prendre la mesure de la crise des moyens traversée par la DGSI. L’échange, que Mediapart a pu consulter, a lieu entre un agent de renseignement, Ismail K., et le syndicaliste policier Joaquin Massanet. Ismail K. explique ainsi à son interlocuteur que le patron de la DGSI, Patrick Calvar, vient d’obtenir du ministre Cazeneuve une rallonge de 11 millions d’euros pour son service. Mais il ajoute :« Sauf qu’avec déjà les 11 millions d’euros, il n’arrive pas à fonctionner. Y a un gros souci là-dessus. » Interrogé par l’IGPN en mai dernier sur cette écoute, l’agent a confirmé sur procès-verbal que, selon ses sources, « il y a un problème d’organisation au sein de la DGSI. Ils sont dépassés par les événements [Charlie et Hyper Casher – ndlr] ».

« Ça fait des années qu’on demande plus de moyens pour l’antiterrorisme. Mais il faut bien dire qu’on n’était plus audible », raconte l’ex-juge Thiel. Il poursuit : « C’est la responsabilité des politiques de droite et de gauche si les moyens sont insuffisants. À une époque récente, faute d’effectifs, les services de police spécialisés nous demandaient un délai de plusieurs semaines avant d’organiser une perquisition. » Un autre magistrat antiterroriste, toujours en poste, se dit aujourd’hui « agacé » de constater que les moyens qu’il quémandait il y a encore quelques mois pour des perquisitions judiciaires sont soudainement disponibles pour mener près de 2 000 perquisitions administratives après les attentats du 13 novembre, et dont les résultats judiciaires sont plus que limités.

Ce défaut de moyens humains s’accompagne aussi d’un manque de connaissances profondes de la matière sur laquelle l’antiterrorisme travaille, assurent plusieurs acteurs de terrain. Un magistrat antiterroriste racontait en octobre qu’il y a « un logiciel inadapté de certains policiers de la DGSI ». « En garde à vue, explique-t-il, quand ont été entendues les premières femmes à porter le voile intégral, certains agents faisaient des commentaires dans les couloirs en les appelant “Batman”. Pas le meilleur moyen de faire parler. » Cela s’améliore, concède une autre source : on emporte désormais des tapis de prière pour les gardés à vue.

Un universitaire qui collabore aux services de renseignement et qui, de ce fait, ne s’exprime que sous le couvert de l’anonymat, confirme lui aussi ce manque de connaissances. « J’ai pu constater une grosse lacune en termes de traducteurs, par exemple. Mais la principale lacune est plus subtile : les services français ont une vision de l’islam très limitée, très restrictive, liée à l’islam maghrébin. Il y a une vraie méconnaissance des grandes lignées et des grandes écoles musulmanes, avec une focalisation sur ce qu’ils croient être l’islam avec un grand “I”. » Si plusieurs témoins parlent d’une prise de conscience réelle de ces lacunes dans les services, celle-ci se heurte en revanche à une culture politique qui demeure, elle, très défaillante.

  • Un déficit de culture démocratique

Figure de l’antiterrorisme, le juge Marc Trévidic appelle cela une « lourdeur culturelle ».Elle pourrait expliquer, selon lui, beaucoup des ratés et des engourdissements de la lutte contre le terrorisme en France. « On a l’impression que, dans les services, ils ne se demandent jamais : “Mais pourquoi je surveille, pour qui je surveille ?” », lâche le magistrat, aujourd’hui en poste à Lille, où il occupe l’essentiel de son temps à régler des affaires familiales. La question, fondamentale, que pose le juge Trévidic est celle de la transformation du renseignement issu des services secrets en matière exploitable par la justice, la seule qui peut poursuivre, juger et enfermer les terroristes.

La jurisprudence européenne, à laquelle est soumise la France, est claire : une preuve liée à une privation de libertés (écoutes ou surveillances diverses), pour être valable judiciairement, doit être récoltée sous l’autorité d’un magistrat parce que le contrôle du juge est considéré comme essentiel. Seulement voilà, dans les affaires de terrorisme, la judiciarisation ne se fait le plus souvent qu’au dernier moment, les magistrats étant saisis en bout de chaîne sans avoir été informés en temps réel des investigations ayant précédé leur saisine.

Avant l’ouverture de l’enquête judiciaire, le monde du renseignement agit avec des logiques de cercles concentriques : il isole un suspect, le surveille, cherche et, quand il ne trouve pas, abandonne, sans que cela s’inscrive dans une logique d’enquête globale sous l’autorité d’un juge. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec les frères Kouachi ou avec la filière de l’un des kamikazes du Bataclan, Ismaël Mostefaï, dont les surveillances ont été interrompues quelques mois avant les massacres. Autre exemple : dans l’affaire Sid Ahmed Ghlam, le ministre de l’intérieur a affirmé publiquement que le terroriste mis en cause avait pour commanditaire Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13 novembre. Or ces éléments n’apparaissent pas aussi clairement dans le dossier judiciaire, comme l’a déjà raconté Mediapart. Cela signifie donc que Bernard Cazeneuve, informé par ses services, est en mesure d’en dire plus que le juge chargé d’instruire le dossier. Est-ce normal ?

Ce peu de souci du fait judiciaire est si vrai qu’aucun des articles de la loi Renseignement, votée cet été, n’est consacré à la judiciarisation de l’information recueillie grâce aux nouveaux moyens mis en œuvre. Au sein de la DGSI, le département “judiciaire”, totalement débordé, est pour sa part réduit à la portion congrue.

« On ne veut pas poser ouvertement la question de l’utilité du renseignement intérieur, tout simplement parce qu’on ne veut pas que le judiciaire puisse regarder les services », peste le juge Trévidic. « Fondamentalement, poursuit-il, la classe politique pense que c’est la chasse gardée de l’État, quitte à sacrifier l’efficacité judiciaire. Mais en l’état actuel des mentalités, demander cela c’est réclamer que l’ogre soit au service du Petit Poucet. Nous sommes peut-être quantité négligeable aux yeux de certains, mais jusqu’à preuve du contraire les juges sont les seuls à pouvoir arrêter des gens afin de les empêcher de commettre des attentats. »

https://www.mediapart.fr/journal/france/301115/antiterrorisme-lhistoire-dune-faillite?onglet=full