[Faits & Documents N°398 – 15 juin 2015]

Le 20 avril dernier, François Hollande se rendait au Mori Venice Bar, un luxueux restaurant italien situé place de la Bourse à Paris, pour un « déjeuner Lagardère ». À sa gauche, Jean-Pierre Elkabbach, le président de Lagardère News, à sa droite Ramzi Khiroun. Totalement inconnu du grand public, ce dernier figurait parmi les récipiendaires de la Légion d’honneur le 1er janvier dernier, au titre du ministère de la Culture. C’est en réalité le président de la République qui devrait remettre le ruban rouge à ce simple bachelier, ne figurant pas au Who’s Who. Quand il ne traîne pas les journaux devant les tribunaux, Ramzi Khiroun réclame systématiquement un droit de réponse aux articles écrits à son sujet, comme s’il organisait méticuleusement la réécriture de son histoire (1). Et pour cause, jusqu’à l’affaire du Sofitel de New York, ce « môme de Sarcelles » fut pendant plus de dix ans l’homme à tout faire de Dominique Strauss-Kahn avant de devenir l’homme de confiance du plus que controversé héritier Lagardère. Tentative d’esquisse d’un homme d’influence infiniment sourcilleux.

1 – Ce portrait repose donc très largement sur des citations d’articles de presse, non remis en cause par l’intéressé lors de leur parution…

« Dominique ne le lâchera jamais. Il a été là quand nous étions au fond du trou », a ainsi répondu sèchement Anne Sinclair à un Pierre Moscovici qui s’inquiétait – comme d’autres proches amis du couple désormais en semi-disgrâce – des « manières du nouveau venu » rapporte Le Nouvel observateur, (22 avril 2010). Pour Maghreb intelligence (19 mai 2010) « Ramzi Khiroun […] sent le soufre. […] Mais c’est précisément ce côté “voyou” qui plairait tant à DSK. » Une proximité telle qu’à cette époque « le mauvais génie de Dominique » (Le Parisien, 15 mai 2011) « fait partie du cercle des intimes, ces quelques privilégiés que le couple Strauss-Kahn a accueillis pour la nuit dans son riad de Marrakech » (L’Express, 25 février 2010). Et de préciser que « Si DSK est candidat en 2012, Ramzy Khiroun en sera. Il a veillé à ce qu’une clause de son contrat le lui permette. »

Après une première alerte en octobre 2008 avec la révélation par le Wall Street Journal de l’affaire Piroska Nagy (devenue la énième conquête obligée de DSK : « Je crains que cet homme ait un problème pouvant le rendre peu apte à diriger une institution où des femmes travaillent sous ses ordres »), le 14 mai 2011, dix ans de travail de Ramzi Khiroun s’effondrent comme un château de carte quand le patron du Fonds monétaire international, donné comme le candidat socialiste en 2012, est arrêté dans l’affaire du Sofitel de New York au retentissement mondial.

Dans la foulée de l’arrestation de son « mentor », comme s’il voulait se protéger des retombées de l’affaire, Ramzi Khiroun dépose, via son avocate, Me Marie Burguburu, cinq plaintes en son nom avec constitution de partie civile contre différents médias ou journalistes. Les plaintes portent contre Challenges, qui a évoqué des « menaces » adressées par Ramzi Khiroun à l’encontre de Tristane Banon. Ont également été attaqués L’Union, qui l’a accusé d’exercer « des pressions » sur les journalistes et de se montrer parfois « brutal », ou Electron libre, qui a parlé d’« intimidations ». Les deux autres plaintes visent, le rédacteur en chef du site Atlantico pour avoir attribué à Ramzi Khiroun certaines « menaces » et « tentatives de déstabilisation » dans l’émission Ce soir ou jamais (France 3, 18 mai 2011), et Arnaud Dassier pour un message publié sur le réseau Twitter le 14 mai, qui décrivait Ramzi Khiroun « à la limite de l’abus de bien social avec ses jobs Lagardère ou Euro RSCG (on ne sait plus trop), tout en bossant pour DSK ». Comme le dit son ami Julien Dray (Le Nouvel observateur, 22 avril 2010), « il sait qu’ […] il faut livrer une guerre totale […] Médiatique, politique et judiciaire. »

Depuis lors, à l’égal d’un Alexandre Djouhri, l’ex-« janissaire de DSK » (Maghreb Intelligence, 19 mai 2010) multiplie les attaques en justice et les droits de réponse à quiconque évoque son passé. Ainsi un droit de réponse a été adressé au Monde (2 février 2015) : « Je n’ai jamais été “l’âme damnée de M. Strauss-Kahn”, ni “celui qui faisait ce que les autres ne faisaient pas”. » Tout au plus a-t-il « exercé auprès de ce dernier, qui siégeait alors à l’Assemblée nationale, et jusqu’à son départ pour le FMI en 2007, la fonction de collaborateur parlementaire en charge de la communication et des relations avec la presse ». Pourtant, l’enquête sur l’affaire du Carlton, a démontré que Ramzi Khiroun avait réglé, pour le compte du « patron », le loyer d’une garçonnière.

De cette époque désormais honnie, où il s’est toutefois constitué un carnet d’adresses où « le monde du CAC 40 côtoie désormais celui de la politique, du show-biz et, bien sûr, des médias » (L’Express, 25 février 2010), Khiroun a gardé de solides amitiés, notamment en la personne de Stéphane Fouks, figurant même sur la très sélecte liste des invités de ses cinquante ans en 2010, soit l’anniversaire « réservé aux amis – entre la fête pour les collaborateurs et celle pour les clients », indique L’Express (5 mai 2010). Stéphane Fouks confirme : « Nous passons toutes nos vacances du mois d’août ensemble, en Corse-du-Sud, avec femmes et enfants, le Spar de Bonifacio n’a pas de secret pour nous (L’Obs, 9 avril 2015). » Au mieux avec les milieux sarközystes, via son ami Franck Louvrier, c’est grâce à l’entregent de Jean-Pierre Elkabbach que Ramzi Khiroun s’est introduit auprès de François Hollande, pourtant initialement méfiant à son égard. Il faut dire qu’il a su se rendre indispensable au moment de la sortie du brûlot de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment. Ramzi Khiroun connaît Elkabbach depuis une quinzaine d’années et le présente même comme son « meilleur ami » (L’Obs).

Chez Euro RSCG, Ramzi Khiroun fut comme un poisson dans l’eau dans sa spécialité, les situations de crises même si son style détonne : « Il a le style crâneur des gamins de la banlieue. Le geste, la tchatche et un physique de bodyguard musclé. Il détonne dans le petit monde très policé des « pubards » de Neuilly (Le Parisien, 15 mai 2011). » Il serait passé, en parallèle, au Lagardere Group en octobre 2007 « à la demande expresse de DSK » (La Lettre A, 5 mars 2010), à un moment où l’évanescent Arnaud Lagardère était empêtré dans l’affaire EADS. Auprès du « frère de Nicolas Sarközy », Ramzi Khiroun s’est imposé rapidement comme un pilier du groupe, se retrouvant, à 38 ans, conseiller spécial d’Arnaud Lagardère, porte-parole du groupe et membre du comité exécutif : « “C’est simple, on ne peut plus voir Lagardère sans Ramzi”, soupirent les visiteurs. » (Le Nouvel observateur, 22 avril 2010) à tel point que « quand il a appris que le magazine GQ le comptait parmi Les 30 hommes les plus influents de France dans les médias, Ramzi Khiroun a eu des sueurs froides. Il a commencé à respirer dès qu’il a su qu’Arnaud Lagardère, son employeur, figurait aussi dans la liste. Et il s’est carrément détendu lorsqu’il a vu que le chef était mieux placé que lui… […] Il sait exactement où est sa place. En l’occurrence, jamais devant le patron (L’Express, 25 février 2010). » Flanqué de l’avocat Jean Veil (fils de Simone Veil), il a été aux manettes de l’opération de défense du joueur de tennis Richard Gasquet, contrôlé positif à la cocaïne en mai 2009. Le jour où il sera blanchi, le protégé d’Arnaud Lagardère remerciera « Ramzi » en direct sur France 2 (sur les dessous de cette opération, voir Jeu d’influence, les stratèges de la communication, diffusé sur France 5 le 6 mai 2014).

La double casquette de Ramzi Khiroun, qualifié d’« homme aux deux boss » (L’Express, 25 février 2010), a éveillé les soupçons de Bakchich (27 octobre 2008) : « Depuis un an, le conseiller de DSK partage son temps entre les deux boîtes, ce qui pose la question d’un éventuel conflit d’intérêts. Surtout quand on sait qu’Euro RSCG s’occupe de la communication du FMI (pour l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud) comme de celle du groupe Lagardère et que les derniers sondages hyper favorables à DSK ont été respectivement publiés dans le JDD, fin septembre, et dans Paris Match, mi-octobre. Deux titres du groupe Lagardère ! La boucle ne pourrait être complètement bouclée si l’on ne s’interrogeait aussi sur la chronique Les Carnets d’Amérique que tient Anne Sinclair, l’épouse de DSK, chaque semaine et pendant toute la campagne électorale américaine, dans le JDD. Pur hasard ou Khiroun y est-il pour quelque chose ? » Et Le Nouvel observateur (12 mai 2011) de questionner : « Rue de Presbourg, ne se trouve-t-il pas à portée de bureau d’Arnaud Lagardère et en ligne directe avec Paris Match, le JDD et Elle ? »

Un mélange des genres qui conduira à un raté mémorable : le 28 avril 2011, un pigiste de l’AFP prend une photo de DSK place de Vosges montant dans une Porsche Panamera S. Ramzi Khiroun, pour la première fois sous les feux de la rampe, devient « l’homme à la Porsche » (Le Parisien, 15 mai 2011). La photo fait le tour du net, est publiée dans Le Parisien (5 mai). Atlantico (7 mai) indique que la voiture n’appartient ni à DSK, ni à Ramzi Khiroun, mais qu’« il s’agit de son véhicule de fonction, fourni par Lagardère, d’une valeur de 150 000 euros », précisant au passage que la Porsche a remplacé un 4×4 Mercedes, tandis que les autres membres de la direction du groupe disposent de véhicules nettement plus modestes. Ce qui conduira Arnaud Lagardère a expliqué benoîtement, le 10 mai, à l’assemblée générale du groupe : « Ramzi m’est très proche (Le Monde, 14 mai 2011). » Pour éteindre l’incendie, Jean-Christophe Cambadélis donnera un entretien le 7 mai au JDD, expliquant qu’Anne Sinclair et DSK « sont tout terrain, ils sont bien avec les décideurs comme avec les gens du peuple à Sarcelles. On a besoin d’hommes d’État qui parlent à tout le monde […] C’est un Français comme les autres. » Une semaine après, DSK était arrêté à New York.

Au sein du groupe Lagardère, Ramzi Khiroun a poursuivi son ascension, faisant désormais « la pluie et le beau temps dans les journaux du groupe et sur Europe 1 » (Le Canard enchaîné, 7 janvier 2015) : « Ainsi, récemment, le chef du service politique du « JDD » [NDA : Bruno Jeudy] s’est-il vu « muter » à Paris Match contre sa volonté, pour être remplacé, heureuse coïncidence, par un proche de Khiroun [NDA : Dominique de Montvalon]. Fin novembre, après une Une du JDD consacrée à Hollande et ses femmes et une couverture de Match, le factotum d’Arnaud Lagardère a rappelé à l’ordre ses troupes se faisant le relais de l’Élysée, très agacé par ce traitement éditorial […] Rue de Presbourg, Khiroun a réussi le tour de force de se faire une place au soleil sans s’attirer les foudres des barons. Les co-gérants Pierre Leroy et Thierry Funck-Brentano l’ont pris sous leur aile, au détriment de Dominique d’Hinnin, le directeur financier […] Ce dernier doit supporter que le « triumvirat », tel qu’il se définit lui-même, petit-déjeune sous son nez et sans l’inviter chaque mardi au siège. Dans le groupe, les patrons de branche se sentent obligés de choisir entre « le grand vizir » (Khiroun) et « le grand argentier » (d’Hinnin) (L’Obs, 9 avril 2015). » Le même hebdomadaire présente ainsi cet homme « arrivé » : « Enjôleur, plutôt bel homme, il porte des lunettes noires, un costume cintré, des mocassins italiens […] Parvenu au coeur du pouvoir, mais traînant après lui un parfum de scandale, une ombre floue, polymorphe. Celle d’un destin forgé en dehors des codes de bonne conduite, des règles de bienséance […] Khiroun, ou le symbole de cette gauche parvenue, l’hiver à Marrakech, l’été en Corse, roulant en Porsche Panamera […] Toujours vêtu avec soin, une légère ombre de barbe, il surveille sa ligne depuis qu’il a arrêté de fumer. Regard noir, cheveux coupés courts et cette mèche blanche, comme un signe d’ambivalence. […] Disséminés dans son vaste bureau aux couleurs neutres, les attributs de son nouveau statut social : un sac de golf, des piles de livres entassés au sol, des ouvrages sur Picasso et des caisses de vins pas encore ouvertes. »

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