Faites le test: essayez de lire vos vieux documents écrits avec Framemaker en 1989 ou bien décompresser une archive Stuffit de 1993, voire tout simplement récupérer une maquette réalisée avec Quark Xpress 4…

[ Jean Elyan – Le Monde Informatique – 18/02/2015 ]

Aujourd’hui, certains commencent à se préoccuper de la détérioration des supports numériques, un temps où il ne sera plus possible d’accéder à nos données, à notre histoire, à nos connaissances…

En cette ère du cloud omniprésent, il semble facile de supposer que les données stockées dans le nuage sont en quelque sorte préservées pour toujours. Et du point de vue de la postérité, on pourrait penser que seule l’information analogique d’antan – tous les trucs sur papiers, sur bandes et autres formats pré-numériques qui n’ont pas été explicitement digitalisés – pose problème. La semaine dernière, lors de la réunion annuelle de l’Association américaine pour l’avancement de la science, Vinton Cerf, « le père de l’Internet » et aujourd’hui chef évangéliste de l’Internet chez Google, en a dressé une image bien différente. Pour Vint Cerf, la pérennité des données numériques est loin d’être une évidence. Celui-ci craint même un « âge noir du numérique » où, du fait de la rapidité de l’évolution technologie, les formats de stockage vont vite devenir obsolètes selon un phénomène qu’il appelle « décomposition des bits ». Dans ce monde, les applications nécessaires pour lire les fichiers, que nous stockons avec tant de confiance aujourd’hui, pourraient être perdues parce qu’ils sont incompatibles avec les nouvelles technologies matérielles émergentes. Si bien que selon lui, « un grand nombre de ces fichiers seront inutilisables, inaccessibles aux générations futures ». Sa solution ? Le « parchemin numérique » – autrement dit, un outil pour préserver les anciennes technologies qui permettra de récupérer les fichiers obsolètes. « Pour résoudre ce problème, il faudrait maintenir une compatibilité de lecture minimum des données plus anciennes avec les nouvelles technologies sans se soucier de la performance, de la capacité ou du coût », a déclaré Éric Burgener, directeur de recherche chez IDC. « Tout est bien sûr dans les détails », ajoute-t-il.

Conserver mais également relire les archives numériques

Le projet Olive de l’Université Carnegie Mellon pourrait en être un excellent exemple. Dirigé par Mahadev Satyanarayanan, un professeur en sciences informatiques, le projet Olive vise à développer la technologie nécessaire pour la préservation à long terme des logiciels, des jeux et autres contenus exécutables. Cependant, avant que ces outils ne deviennent monnaie courante, les entreprises ont clairement au moins autant de raison de s’inquiéter que les individus. « Il est difficile de penser à long terme sur ce sujet, mais je crois que les risques sont réels, et que l’industrie devrait y réfléchir collectivement », a déclaré Simon Robinson, vice-président de la recherche du groupe 451 Research. En fait, le sujet n’est pas nouveau pour l’industrie du stockage. Il y a 10 ans environ, la Storage Networking Industry Association a commencé à parler de « l’archive centenaire » pour répondre à cette question. « Mais depuis, l’initiative s’est essoufflée », a reconnu Simon Robinson.

« Le manque de retour sur investissement est en grande partie à l’origine du problème », a-t-il a aussi suggéré. « Parce que le sujet ne représente pas une opportunité de profit, l’investissement dans le secteur est jugé inutile ». La nature à long terme aggrave le problème. « Certaines entreprises considèrent ce sujet comme un vrai problème, mais elles se sentent impuissantes, dans le sens où elles ne peuvent pas le résoudre elles-mêmes », a ajouté le chercheur de 451 Research. « En ce sens, c’est une bonne chose que Google et d’autres commencent au moins à parler des risques de cet « âge noir » et à réfléchir à des solutions possibles ».

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