De Sivens à Notre-Dame-des-Landes, plongée au cœur de l’extrémisme vert, ses réseaux et ses méthodes

[ATLANTICO – 29/10/2014]

Atlantico : Selon les dernières informations, Rémi Fraisse, le jeune militant engagé contre le projet de construction du barrage de Sivens, serait mort à cause de l’explosion d’une « grenade offensive » lancée par la gendarmerie. De l’autre côté, que sait-on de l’emploi de substances explosives par les groupes militants altermondialistes ?

Sylvain Boulouque : Les militants se positionnant dans une logique de guérilla urbaine, l’usage de cocktails Molotov est un moyen de repousser les forces de l’ordre. Dans ce genre de combat, les armes à feu ne sont pas utilisées, c’est donc le moyen le plus efficace qu’ils ont trouvé pour lutter contre les représentants de l’Etat.

Alain Bauer : Les environnementalistes et les écologistes radicaux utilisent depuis de nombreuses années des cocktails Molotov et autres outils de même nature. Les grands affrontements comme celui du Larzac s’étaient également soldés par des morts. Les affrontements durs et l’usage d’engins artisanaux sont connus, même si en l’occurrence, il faut encore rester prudent sur les raisons exactes de son décès.

De Notre-Dame-des-Landes en Loire Alantique à Sivens dans le Tarn, les mouvements altermondialistes occupent régulièrement la scène médiatique. Quels sont ces groupes, ainsi que les profils des personnes qui les composent ?

Alain Bauer : Il s’agit de jeunes gens radicalisés qui considèrent qu’une lutte pour l’environnement et contre le capitalisme doit être menée. Les tendances politiques vont du vert au rouge en passant par le noir de l’anarchisme, jusqu’au vert-de-gris plus récemment. Le national-socialisme avait lui aussi des tendances environnementalistes. Comme toujours, les phénomènes sont beaucoup plus complexes que l’idée qu’on s’en fait.

Sylvain Boulouque : Les rassemblements du type de Sivens sont hétéroclites. C’est ce qu’on appelle de manière très large et vague la mouvance altermondialiste, qui existe depuis le début des années 1990, et qui s’appelait avant « antimondialisation ». On l’aurait aujourd’hui appelée gauche anticapitaliste, ou gauche radicale. On retrouve dans cette mouvance des libertaires, des anarchistes, des anciens maoïstes, encore quelques très rares maoïstes, des anciens communistes ou des communistes critiques se rattachant à la tendance de Clémentine Autain au sein du Front de gauche, et bien sûr des écologistes. Parallèlement, on trouve beaucoup de paysans, de ruraux ou de néo-ruraux. Ces derniers sont d’anciens soixante-huitards partis s’installer à la campagne dans les années 1970. Voilà pour le panorama général.

Plus précisément, on trouve beaucoup de jeunes, souvent très diplômés, et tous hyper connectés, dans le sens où ils sont munis de plusieurs téléphones portables et où ils communiquent via le web souterrain. Il est donc très dur de déceler leurs communications. On compte un certain nombre de hackers dans ce milieu.

Les anciens soixante-huitards, eux, reconduisent d’année en année des luttes comme celles du Larzac dans les années 1970. Ils ne rechercheront pas forcément l’affrontement direct avec les forces de l’ordre, mais la violence ne les effraie pas. Leur pratique militante assez ancienne fait qu’ils ne seront pas du genre à fuir devant une charge de police. L’exemple type du néo rural qui n’a pas peur de la violence, c’est José Bové.

Leurs objectifs se situent à plusieurs degrés. A Notre-Dame-des-Landes ils cherchent à stopper la construction de l’aéroport, et à Sivens, la construction du barrage. Ce sont les objectifs premiers, et pour cela les militants rejettent les moyens parlementaires traditionnels.

En revanche, si l’objectif est le même, les sensibilités rassemblées sont différentes. Toutes ont un arrière-fond écologiste très prononcé, mais vous pourrez voir le combat repris par des tendances NPA qui cohabiteront avec des écologistes plus ou moins radicaux et des libertaires plus ou moins proches des « black blocs » (rassemblement ponctuel d’individus vêtus de noir pour se fondre dans l’anonymat. C’est autant une tactique de manifestation que des groupes d’affinités, ndlr). Les paysans, qui sont capables d’une certaine violence dans le cadre de manifestations, participent eux aussi aux actions, ou soutiennent à tout le moins ceux qui sont en première ligne face aux forces de l’ordre.

Toutes ces personnes évoluent-elles en marge de la société ?

Sylvain Boulouque : S’ils sont nombreux à vivre en marge de la société, cela ne les empêche pas pour autant d’être connectés. Pour la plupart ils ont fait le choix soit de rompre avec leur milieu d’origine, soit de ne pas participer à la société telle qu’elle est organisée. Legroupe de Tarnac s’inscrivait dans cette marginalité-là : ils se créent leur propre organisation, en rupture de celle qui prévaut dans la société mondialisée.

 Quels sont leurs objectifs concrets, et quelle part la violence prend-elle ?

Alain Bauer : Au fur et à mesure des époques ils se battent contre le nucléaire, les barrages, les tunnels, les réunions du G7, du G8 et du G20, etc. Une logique internationale prévaut, qui s’appuie aussi bien sur des conflits locaux que sur des questions plus vastes, relatives au modèle de société désiré. Beaucoup d’entre eux considèrent que la démocratie dans laquelle nous vivons n’en a que le nom, et qu’il faut donc utiliser d’autres méthodes pour se faire entendre et comprendre. On le voit à Notre-Dame-des-Landes, mais aussi sur la liaison ferroviaire Lyon-Turin. Les agriculteurs, ou bien les transporteurs routiers, peuvent aussi se mobiliser en employant la méthode forte. N’oublions pas que la jacquerie fait partie de notre histoire nationale. On peut résumer ainsi : c’est la rencontre entre des personnes exaspérées qui n’ont pas forcément l’habitude de l’emploi de la violence, et d’autres dont c’est le métier d’être des opposants radicalisés. Ils savent comment s’enchaîner à un arbre, comment résister à une arrestation, et plus globalement mettre en place le dispositif le plus résilient possible.

Peut-on parler d’un extrémisme vert ?

Sylvain Boulouque : Les Verts se réclamant de la tradition non violente, l’expression est à manier avec précaution. Je parlerais de  radicalisme écologique, au moins dans ses actions. Et n’oublions pas qu’un grand nombre de personnes présentes à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes prônent l’action non violente. Elles feront face aux forces de l’ordre, ne lèveront pas le petit doigt, et se feront déplacer manu militari. Le modèle « black bloc » n’est pas le seul à exister : ce qui est dur à comprendre de l’extérieur, c’est que dans la même mouvance on pourra aussi bien trouver des antiviolents que des partisans de l’action coup de poing. On trouve tout et son contraire, un peu comme au Parti socialiste.

Alain Bauer : Je parlerais plutôt d’une radicalisation verte, rouge et noire. C’est une concentration d’individus n’ayant pas les mêmes motivations, qui se retrouvent sur un sujet particulier à un moment donné.

Quels sont leurs soutiens ? D’où viennent leurs financements ?

Sylvain Boulouque : Leurs moyens sont très limités, et ils ont plutôt tendance à s’autofinancer. Comme ils sont très diplômés, ils peuvent trouver du travail assez facilement, ce qui leur facilite les choses. Pour ce qui est du soutien politique, c’est toute une partie de la gauche qui les soutient : les verts, même s’ils rejettent la violence, les soutiennent, tout comme le Parti de gauche, la mouvance communiste critique et le NPA.

Alain Bauer : Il existe le financement militant, le soutien financier d’organisations opposées à un certain nombre de constructions ou d’opération dont elles pensent qu’elles mettent en danger l’environnement, et de toute façon il ne s’agit pas d’opérations qui coûtent cher.

Le parti d’EELV n’est-il pas quelque peu embarrassé par cette frange violente du combat idéologique ?

Sylvain Boulouque : Les écologistes modérés et les partisans de l’action violente viennent généralement du même « terreau », mais EELV étant non violent, ses membres se trouvent un peu embêtés. Par rapport à ce qui se passe actuellement, cela ne leur pose pas trop de problèmes, puisque la raison de la mort de Rémi Fraisse semble plutôt venir des forces de l’ordre. La posture de la dénonciation est donc beaucoup plus facile à adopter dans ces conditions.

Daniel Cohn-Bendit et José Bové viennent tous les deux de la mouvance libertaire. Ils ont gardé des amitiés et des contacts, par conséquent ils connaissent certains activistes violents. Ce qui ne signifie pas qu’ils les approuvent pour autant.

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