La CIA et la Pentagone ont lourdement investi dans Hollywood pour défendeur la thèse que la torture permet de sauver des vies (cf. la participation logistique et financière à des séries comme « 24 heures » ou « Homeland »)… le rapport du Sénat confirme ce que nous disions depuis plus de 10 ans : la torture est contre-productive

[Iris Deroeux – Mediapart –  04/05/2014]

Le rapport fait près de 6 300 pages. S’il était rendu public, il constituerait certainement l’argumentaire le plus complet et le plus accablant contre les méthodes d’emprisonnement et d’interrogatoire de la CIA, dans les prisons secrètes mises en place sous l’administration Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Certaines de ses conclusions ont déjà fuité : les méthodes dites « d’interrogatoires renforcés », assimilées à de la torture, ont été plus systématiques et plus violentes que cela n’avait été précédemment exposé ; elles se sont avérées inutiles pour collecter des renseignements, notamment lors de la traque d’Oussama Ben Laden ; et la CIA a menti pour en justifier l’usage.

De telles conclusions ne laissent personne indifférent à Washington, encore moins à la CIA. Depuis 2009 – date à laquelle la commission du renseignement du Sénat a entrepris ce travail monumental –, l’agence du renseignement s’oppose à la rédaction d’un tel document. L’agence et la commission sont de fait entrées dans une bataille qui occupe pour le moment bien plus l’espace médiatique que le contenu du rapport.

John Brennan, l’actuel directeur et vétéran de la CIA, l’a déjà présenté comme « truffé d’erreurs factuelles ». Il accuse en outre la commission d’être allée fouiller dans des dossiers censés rester confidentiels. La présidente de la commission du Sénat, la démocrate Dianne Feinstein, réfute et accuse à son tour la CIA de faits graves : l’agence se serait introduite dans les ordinateurs des assistants parlementaires chargés du rapport pour y faire disparaître des documents compromettants. L’affaire est désormais entre les mains du département de la Justice.

Mais cette guerre larvée ne devrait pas empêcher le public d’avoir un aperçu du rapport, dans le mois à venir. La majorité des quinze élus siégeant à la commission du renseignement du Sénat a en effet voté le mois dernier en faveur de sa déclassification partielle. Un résumé de quelque 400 pages doit ainsi être publié.

Reste à voir ce que ce résumé contiendra vraiment : il appartient ces jours-ci à Barack Obama de valider la déclassification de ces « morceaux choisis », et de les confier éventuellement à la CIA pour une relecture. Dianne Feinstein s’est de nouveau exprimée pour demander à Obama de ne pas confier le résumé à l’agence, auquel cas le public risquerait d’avoir droit à une version expurgée.

C’est également devenu un enjeu politique puisque certains élus républicains, comme le sénateur Marco Rubio, estiment que ce rapport ne servirait qu’à accabler l’administration Bush et le parti républicain tout entier. Et ce, à quelques mois des élections de mi-mandat de novembre 2014.

Du côté de l’opinion publique, de nombreuses associations, des médias, des chercheurs demandent la publication non pas d’un résumé mais du rapport en entier. Ils estiment que ce document doit permettre d’éclaircir un peu plus les zones d’ombre de la guerre américaine contre le terrorisme, et obliger le pays à affronter un chapitre – le recours à la torture – qui n’est toujours pas clos, pas clair.

L’histoire de ce rapport est en effet étroitement liée au processus lent et compliqué de mise au jour des abus des années Bush, entamée après l’élection de Barack Obama. Dès sa prise de fonctions, en 2009, ce dernier déclarait en effet mettre fin à ce programme de détention, aux prisons secrètes dites « black sites », et il qualifiait publiquement certaines méthodes d’interrogatoire de « torture ».

Quelques mois plus tard, son administration allait jusqu’à déclassifier les « torture memos » : des notes internes révélant comment l’administration Bush réinterprétait le droit pour justifier le recours à des « black sites » et à des méthodes d’interrogatoire extrêmement brutales (les notes déclassifiées sont disponibles ici).

Au même moment, la commission du renseignement commençait son travail d’enquête pour comprendre dans le détail ce qui avait été autorisé et pratiqué entre 2002 et 2006, dans les prisons secrètes où des détenus dits de « haute valeur » étaient enfermés avant d’être pour la plupart transférés sur la base de Guantanamo, qui n’est toujours pas fermée malgré les engagements répétés de Barack Obama. Dianne Feinstein, à la tête de la commission, se fixait comme objectif de répondre à une question : est-ce que ce programme d’interrogatoire des plus brutaux a même été utile ?

Pour mener cette enquête, les assistants parlementaires ont dû compter sur la coopération de la CIA, ce qui fut bien évidemment compliqué. L’agence leur laissa un local isolé à des kilomètres de distance de la CIA, quelques ordinateurs, et un accès à des piles de documents non classés, non numérotés.

Un rapport à charge ?

Ils organisèrent leur travail tant bien que mal, en optant pour une recherche par nom : en s’intéressant à chaque prisonnier de la CIA. Ils ont ainsi passé en revue quelque six millions de documents d’archives de l’agence, notamment des notes et mails internes, et ont retracé l’histoire de dizaines de prisonniers.

Cinq ans plus tard, si le rapport est toujours confidentiel, on en connaît tout de même quelques extraits qui ont fuité dans le Washington Post, en mars dernier (à lire ici). Le quotidien se base sur les témoignages anonymes d’officiels ayant eu accès au rapport.

En premier lieu, il révélerait des méthodes d’interrogatoire de la CIA jusque-là méconnues. Rappelons que des rapports d’ONG (comme celui de la Croix-Rouge, rendu public en 2009), des reportages et des documents déclassifiés ont déjà permis de dresser la liste des techniques d’interrogatoire approuvées par le département de la Justice sous l’administration Bush, dont un certain nombre sont assimilées à de la torture.

On connaissait ainsi l’existence du « waterboarding » (la simulation de noyade), la privation de sommeil, la mise à nu du détenu, un système de menottes et de chaînes l’obligeant à se tenir debout, l’enfermement dans une cellule à 10 °C où le prisonnier est régulièrement aspergé d’eau froide, l’usage d’une musique assourdissante et d’une lumière stressante, ou encore des interrogatoires de vingt heures d’affilée.

Cette fois-ci, sont exposés des cas comme celui d’Ali Abdul Aziz Ali, surnommé Baluchi, neveu de Cheikh Mohammed (qui s’autoproclame cerveau des attentats du 11-Septembre). L’homme a été livré par le Pakistan à la CIA puis enfermé dans une prison secrète près de Kaboul en 2003, avant d’être transféré à Guantanamo. À Kaboul, il aurait subi une forme « inédite » d’interrogatoire selon les sources officielles du Washington Post : plongé dans une baignoire d’eau glacée, la tête maintenue sous l’eau, frappé avec un objet ressemblant à une matraque, et le crâne à plusieurs reprises fracassé contre un mur.

Des méthodes non seulement illégales, sordides, mais aussi inefficaces, selon ces mêmes sources. C’est tout le propos du rapport : ces actes de tortures n’ont mené à rien.

Le rapport viendrait ainsi confirmer ce qui a déjà été dit ailleurs. Citons par exemple les témoignages devant le Congrès d’anciens agents de terrain du FBI, comme Ali Soufan, en 2009, présentant ces méthodes comme « inefficaces, lentes, peu fiables ». Il précisa à l’époque que la CIA n’avait ainsi rien réussi à tirer du suspect Abu Zubaydah, contrairement à lui, avec des méthodes « non abusives » (un argumentaire qu’il résumait ici dans le New York Times).

Il y eut encore le témoignage devant le Congrès et les deux ouvrages de l’agent de l’armée américaine Matthew Alexander – de son nom d’emprunt –, expliquant que ces méthodes s’avéraient totalement contre-productives.

Dernier élément, et non des moindres, mis en lumière par le rapport : la CIA aurait menti pour justifier et défendre l’usage de ces méthodes, d’abord face au département de la Justice puis face au Congrès. Elle aurait à plusieurs reprises prétendu avoir obtenu ainsi des renseignements précieux sur Al-Qaïda auprès de détenus refusant de coopérer, alors que ces renseignements avaient en fait été obtenus en usant de techniques d’interrogatoires « traditionnelles », note le Washington Post.

La CIA aurait encore menti sur le nombre de prisonniers exposés à ces traitements, selon un article de l’agence McClatchy publié mi-avril, citant des sources anonymes proches de l’enquête. En voici un extrait : « La CIA a déclaré que quelque 30 détenus ont subi le programme dit d’interrogatoire renforcé. Mais ce que dit la CIA est ‘BS’ (abréviation pour bullshit, des conneries), rétorque un ancien haut-fonctionnaire familier avec les documents internes de la CIA ayant nourri le rapport. « Ils tentent de minimiser les dégâts. Ils essayent de dire que c’était un programme très ciblé, mais ça ne l’était pas », poursuit-il. »

Le rapport s’annonce donc largement à charge. Pour autant, dans ses conclusions, la commission sénatoriale ne se prononce pas pour l’ouverture d’une enquête criminelle ni pour des sanctions particulières à l’égard des responsables de ce programme. À quoi peut bien servir la publication de ce document, s’interrogent alors certains ?

« Que les Américains se rendent compte (…). Que les pratiques de l’ère Bush soient définitivement bannies », s’emporte le journaliste Conor Friedersdorf, dans The Atlantic. « Ce sera enfin un document complet, public, consultable par tous », martèle l’association Human Rights First. Et d’ajouter : « Il faut qu’on en finisse avec le story-telling faisant de la torture un outil efficace ; un argument qui a fait son chemin dans la culture populaire grâce à des séries télévisées comme “24h Chrono”, basé sur des croyances et non sur des faits. »

L’enjeu est de taille. Si Barack Obama avait promis de mettre fin aux errements de la guerre anti-terroriste déclenchée par George Bush, le pays est encore loin d’en avoir terminé.

La prison de Guantanamo n’est toujours pas fermée. Y sont passés 800 « combattants ennemis ». 160 hommes y demeurent détenus, en attente d’un éventuel transfert vers leurs pays d’origine, ou dans des limbes juridiques. Barack Obama a beau répéter qu’il compte en finir avec ce camp, le dossier avance à pas de fourmi, en partie à cause de l’incapacité du Congrès à se mettre d’accord sur le sort des détenus.

Et sous sa présidence, d’autres affaires ont vu le jour. En 2011, un article d’Associated Press révélait ainsi l’existence d’une prison secrète en Afghanistan, où opérait un commando d’élite de la CIA, le Joint Special Operations Command (lire ici). La même année, on apprenait encore qu’un suspect somalien avait été secrètement enfermé et interrogé pendant deux mois sur l’un des « navires-prisons » que possède l’armée américaine, dans les eaux internationales.

http://www.mediapart.fr/journal/international/040514/torture-le-rapport-qui-fait-trembler-la-cia?onglet=full