«Complices de l’inavouable», l’enquête de Saint-Exupéry

[Sylvain Bourmeau et Thomas Cantaloube – Mediapart – 11 avril 2009]

Le journaliste Patrick de Saint-Exupéry réédite son ouvrage de 2004 qui accuse François Mitterrand, certains de ses proches, une poignée de militaires et plusieurs responsables politiques français, dans le déclenchement du génocide rwandais de 1994. Dans une nouvelle préface, l’auteur s’insurge également contre les autorités françaises de droite comme de gauche, et leurs relais médiatiques qui, quinze ans après les massacres, continuent de dresser des rideaux de fumée pour empêcher la diffusion de la vérité. Entretien.

Patrick de Saint-Exupéry, grand reporter et rédacteur en chef de la revue XXI, revient du Rwanda. Une fois n’est pas coutume, il s’y est rendu en tant que touriste. Toutes les fois précédentes, il y avait été en tant que journaliste. Cette fois-ci, il a juste été assister aux cérémonies commémorant le quinzième anniversaire du génocide. Comme un devoir de mémoire. Un geste personnel dans une histoire qui l’a profondément marqué.

Car Patrick de Saint-Exupéry, en 1994, a vu là-bas des choses qu’il n’oubliera jamais. Il a vu des hommes se faire tuer par d’autres hommes par centaines de milliers, juste parce qu’ils étaient soi-disant différents: certains un peu plus grands, d’autres plus râblés, certains plus malins, d’autres plus lents, selon des caractérisations coloniales plus que douteuses. Il a vu le troisième génocide du XXe siècle, une machine de mort implacable qui a creusé les tombes de 800.000 êtres humains, hommes, femmes et enfants. Il a vu les Tutsis se faire massacrer par les Hutus.

Il a aussi vu, sans comprendre tout de suite, des agissements étranges de la part de soldats français mandatés par l’ONU pour tenter d’arrêter le génocide. Ce n’est que quelques années plus tard, en 1998, en menant une enquête pour Le Figaro, qu’il a découvert que le président à l’époque du génocide, François Mitterrand, ainsi qu’une clique de militaires, de conseillers de l’ombre et de barbouzes, avaient joué un jeu plus que trouble dans le déclenchement de ce génocide.

Ventes d’armes, entraînement de militaires rwandais, présence inexpliquée de militaires français à Kigali, remugles de la Françafrique, vestiges de politiques néo-coloniales, amitiés néfastes de Mitterrand et de son fils Jean-Christophe, passe d’armes feutrée entre le chef de l’État et son gouvernement de cohabitation… Et tous les acteurs français de cette tragédie qui s’évertuent à dresser des écrans de fumée devant des faits que tout le monde, à commencer par la plupart des gouvernements occidentaux, jugent avérés.

Rideau de fumée

Depuis, Patrick de Saint-Exupéry est habité non pas par la recherche de la vérité, mais simplement par le récit de ce qui s’est déroulé et que beaucoup voudraient occulter. Ce n’est pas la France qui est complice de génocide, explique-t-il bien, mais une petite équipe d’hommes de l’ombre, un «quarteron», qui a agi autour et aux ordres de François Mitterrand, et qui a, a minima, laissé commettre les massacres. Mais le plus curieux dans cette histoire est que tous ceux qui n’étaient pas mêlés directement à cette affaire, tous ceux qui auraient pu donner de la voix pour dénoncer les errements d’un pouvoir secret malintentionné, ont choisi de se taire, voire d’endosser une version faussée de l’Histoire, au nom de la préservation de l’image de la France. Ce sont «les complices de l’inavouable», d’après le titre de l’ouvrage de Patrick de Saint-Exupéry qui est réédité ces jours-ci, cinq ans après sa parution originelle.

C’est en 2003, en entendant sur une radio Dominique de Villepin, alors ministres des affaires étrangères, parler «des génocides rwandais», que  Patrick de Saint-Exupéry a décidé de prendre la plume pour tenter de rétablir les faits contre tous ceux qui cherchent à les distordre pour réécrire l’Histoire et absoudre le «quarteron» politico-militaire. En 2004, son ouvrage paraît sous le titre L’Inavouable, où il combine le récit des drames qu’il a vus sur place en 1994 avec les entretiens ultérieurs qu’il a eus avec divers responsables politiques et militaires sur la part de responsabilité de la France dans le déclenchement du génocide. Aujourd’hui, il a choisi de rééditer l’ouvrage sans en modifier une ligne, juste en l’accompagnant d’une nouvelle préface, car les autorités françaises refusent toujours d’admettre certains faits têtus, relayés dans ce déni par quelques journalistes, au premier rang desquels Pierre Péan qui, sans jamais avoir mis les pieds au Rwanda, a entrepris de réécrire des événements qu’il n’a ni vus ni vécus, en contradiction avec les récits de ceux qui les ont vus et vécus.

Patrick de Saint-Exupéry apporte également une nouvelle pierre dans le jardin de ceux qui s’évertuent à nier les faits. Depuis le début du génocide, certains proches de Mitterrand, dont l’ancien capitaine de gendarmerie Paul Barril, ont essayé de dresser un rideau de fumée devant les massacres. Il s’agit de substituer à la question «qui a ordonné, commis et appuyé les massacres», le fait de savoir qui a abattu l’avion du président rwandais Habyarimana, point de départ des exactions. Il s’agit, comme l’écrit Patrick de Saint-Exupéry, de remplacer la question du génocide par une enquête de polar, centrée autour d’une mystérieuse boîte noire qui réapparaît opportunément depuis quinze ans à chaque fois qu’il s’agit de détourner l’attention de ceux qui aimeraient en savoir plus sur les responsabilités hexagonales.

Aujourd’hui Patrick de Saint-Exupéry enterre – définitivement, espérons-le – le roman-feuilleton absurde autour de cette boîte noire, dont la provenance ne reste pas moins mystérieuse, mais qui n’apporte aucun élément d’explication pour comprendre le génocide. C’est par ce point-là que nous avons choisi de commencer notre entretien (1re vidéo, 8min), avant d’aborder la façon dont certains, en France, persistent à ne pas vouloir entendre les faits (2e vidéo, 7min).

Entretien vidéo 1 : une boîte noire imaginaire.

Entretien vidéo 2 : la non-reconnaissance par la France.

 La boîte noire :

Sylvain Bourmeau : En mars 2004, impressionné par la lecture du livre de Patrick de Saint-Exupéry sur le Rwanda, un dossier que je suis attentivement depuis au moins la mission d’enquête parlementaire, j’ai décidé d’en publier des bonnes feuilles dans le journal où je travaillais alors, Les Inrockuptibles. Au même moment, juste avant le dixième anniversaire du début du génocide, je fus très surpris et choqué par la réapparition de la fameuse boîte noire de l’avion abattu du président Habyarimana dans les colonnes du Monde sous la plume de Stephen Smith, cela m’est apparu immédiatement comme une nouvelle tentative de diversion de la part de ceux qui attachent trop d’importance à cet attentat comme explication du génocide – ce qui est aussi stupide que de vouloir expliquer la Première guerre mondiale par l’assassinat de l’Archiduc Franz Ferdinand à Sarajevo – pour mieux en écarter les causes profondes, et ainsi mieux écarter la responsabilité non de « la France » mais d’un petit groupe de responsables politiques, administratifs et militaires français.

Thomas Cantaloube  : en 1995, alors étudiant en journalisme, j’avais invité Patrick de Saint-Exupéry à venir discuter du génocide rwandais. J’avais découvert un journaliste pointilleux, uniquement soucieux des faits. Des années plus tard, j’ai lu et et je suis resté marqué par deux ouvrages anglo-saxons sur le sujet : Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles, de Philip Gourevitch, et J’ai serré la main du diable, de Roméo Dallaire. Deux livres de témoignages indiscutables, à rebours complet des élucubrations franco-françaises d’un Pierre Péan. Depuis, je cherche à comprendre pourquoi certains, en France, parmi les journalistes et les hommes politiques, refusent de regarder la réalité en face.