Les idées de Marine Le Pen sont bien à droite
[Grégoire Kauffmann (historien) – LE MONDE | 27.03.2014]

Le spectre du « gaucho-lepénisme » est de retour. Un symbole parmi d’autres : avec 23 % des suffrages exprimés au premier tour, le Front national fait une percée historique à Carmaux, ancien fief de Jean Jaurès. Au moment où la gauche française commémore pieusement sa mémoire et le centenaire de sa mort, le fondateur de L’Humanité sert aussi de caution à l’élu lepéniste Steeve Briois – une citation de Jaurès ornait sa carte de voeux diffusée au début de l’année. « Jaurès aurait voté Front national », pouvait-on déjà lire en 2009 sur les affiches électorales de Louis Alliot, dans le Tarn.

Le FN s’enkyste sur des terres traditionnellement ancrées à gauche, tandis que Marine Le Pen nimbe son discours de références que Jaurès, en effet, n’eût pas reniées : étatisme vigoureusement revendiqué, antilibéralisme, valorisation des « petits » contre les élites, défense de la laïcité… L’appropriation de ces thématiques interroge la généalogie d’une famille de pensée qui, depuis son apparition comme phénomène politique moderne à la fin du XIXe siècle, a toujours prétendu assumer un engagement social en direction du « peuple ». Une tendance parfaitement identifiée par les historiens mais qui échappe toutefois aux définitions simplificatrices. En témoigne la bataille des mots pour qualifier cette nébuleuse : « droite révolutionnaire » (Zeev Sternhell), « gauche réactionnaire » (Marc Crapez), « national-populisme » (Pierre-André Taguieff)…

Une constante se dégage néanmoins : depuis les années 1880, marquées par l’affirmation du mouvement boulangiste – le premier ancêtre du FN –, ces prétentions socialisantes sont restées purement incantatoires. Le principe de réalité finit toujours par l’emporter et cette famille politique par retrouver la place la plus conforme à sa vision du monde : aux côtés de la droite classique, jouxtant ces forces conservatrices qu’elle se plaît tant à décrier. Marine Le Pen est l’héritière d’une sensibilité politique irrésistiblement attirée vers la droite « établie ».

Passé le temps de la surenchère populiste, le mouvement boulangiste est ainsi récupéré par la droite orléaniste. Vainqueurs en 1900 des élections municipales à Paris, les nationalistes jurent que plus rien ne sera jamais comme avant. Ils finiront comme d’inoffensifs partisans de Poincaré. N’oublions pas aussi qu’à ses débuts l’Action française royaliste fut tentée par un rapprochement avec la CGT. Elle penchera vite du côté de son camp naturel après la première guerre mondiale, parachevant dans les années 1930 son glissement vers le conservatisme. « Révolutionnaire », cette droite ne le fut jamais qu’en paroles, jamais en action. Tout simplement parce que son imaginaire, allergique à la modernité, reste hanté par la fixité, la hiérarchie, les rets de la tradition.

Marine Le Pen se flatte d’annoncer la fin de la bipolarisation, affirmant au soir du premier tour que « les Français se sont libérés du faux choix gauche-droite ». Elle prétend toutefois vouloir accéder un jour aux responsabilités, gagner la bataille de la « normalisation », transformer le FN en parti de gouvernement. Or il n’est pas un seul exemple, dans notre histoire, d’un mouvement politique qui soit arrivé seul au pouvoir. S’allier avec la gauche ? Impensable. Avec la droite ? Si des ententes peuvent être envisagées localement, Marine Le Pen répète qu’à l’échelle nationale, le FN n’a nullement vocation à servir de béquille à une majorité UMP. Bien davantage qu’une stratégie d’alliance, sa méthode consiste à attirer la droite sur le terrain idéologique du FN, à gagner la bataille des idées au sein des franges les plus droitières de l’UMP, de façon à créer des tensions insurmontables au sein de cette formation, à la fissurer, à précipiter son éclatement. Tel est le préalable indispensable à la construction d’une grande force populiste réorganisée autour du FN.

Cette stratégie de l’éclatement passe aussi par celle de la vampirisation. Sur ce terrain, le FN peut s’enorgueillir de quelques belles prises, comme celle de Philippe Martel, ancien juppéiste propulsé chef de cabinet de Marine Le Pen, ou du transfuge de l’UMP Philippe Lottiaux, arrivé en tête du premier tour des municipales à Avignon avec 30 % des suffrages. « Le FN ne veut pas s’allier avec l’UMP, le FN veut dévorer l’UMP », observait à juste titre avant les élections l’un des principaux piliers de la droite, Bruno Le Maire.

Avatar singulier d’une tradition politique fluctuante, le FN ambitionne de réussir là où les héritiers du boulangisme et du nationalisme antidreyfusard avaient échoué : contaminer la droite pour la faire imploser, décomposer pour recomposer, absorber et détruire, avec un FN en position de force. Si, comme sa présidente le souligne à l’envi, le FN a vocation à gouverner, c’est à droite. Ce constat invite à relativiser les accents « socialistes » du discours lepéniste. Laissons Marine Le Pen être de gauche, psalmodier sa répugnance à l’égard des grands patrons et invoquer Jaurès : cette usurpation pourrait bientôt porter les contradictions de son parti jusqu’au point de rupture, dévoilant la schizophrénie, les impasses et la grande misère doctrinale d’un mouvement résolument installé à droite de l’échiquier politique.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/03/27/les-idees-de-marine-le-pen-sont-bien-a-droite_4390328_3232.html