Probablement le meilleur résumé de la situation et ce que cela implique… et si je peux me permettre de citer Karl Marx, ceci n’est rien d’autre qu’une nouvelle illustration de la bonne vieille maxime socialiste:  l’émancipation des travailleurs ne peut se faire qu’à travers la prise de contrôle des outils de production eux-mêmes. Tant qu’il y aura d’un côté des créateurs de contenu et de l’autre des propriétaires de tuyaux, ce seront toujours les propriétaires des tuyaux qui gagneront.

YOUTUBERS, BIENVENUE DANS LE MONDE RÉEL

[Le Journal du Gamer – 13/12/2013]

Le 10 décembre 2013 restera dans les mémoires de YouTube comme le jour où les YouTubers, comme on les appelle communément, ont pris conscience qu’ils n’avaient aucuns droits.

Les créateurs de contenu spécialisés sur le jeu vidéo se sont multipliés sur YouTube depuis quelques années. On y trouve de tout, du simple commentaire de partie (Let’s play) aux émissions plus chiadées comme Le Joueur du Grenier, pour ne citer que la plus connue.

YouTube, de son côté, a mis en place un système de monétisation des vidéos visant à verser aux créateurs de contenu les revenus publicitaires qu’ils ont généré, en fonction du nombre de visionnages de la vidéo.

Certains investisseurs ont évidemment sauté sur l’occasion pour tenter de créer des « networks », c’est-à-dire des groupements de YouTubers dont le but est de négocier de meilleures conditions de rétribution avec YouTube et une meilleure visibilité en échange d’un pourcentage sur les revenus.

Seulement, la notion de droit d’auteur ne semblait pas encore trop inquiéter les créateurs de contenus, et surtout pas dans la sphère du jeu vidéo, média multimédia par excellence qui multiplie la disparité des ayants droit (compositeur, game designerchara designer, éditeur).

C’est triste, mais c’est vrai. Les YouTubers ont produit du contenu, dont la qualité était croissante d’ailleurs, sans se soucier une seule seconde du contexte légal dans lequel leurs vidéos évoluaient. Bref, le Youtubeur dormait bien profondément sur ses (maigres) acquis. Et comme il est un mammifère au sommeil lourd, il a fallu un changement de politique assez radical de la plateforme pour le sortir de sa torpeur.

♦ Pourquoi tout le monde devient hystérique ?

Qu’est-ce qui a changé, concrètement ? Pas grand-chose au final, mais pour s’en rendre compte, il faut tout d’abord savoir comment fonctionnait YouTube avant.

Pour protéger le droit d’auteur, YouTube a mis au point un outil qui s’appelle YouTube Content ID. Il s’agit du fameux « robot de YouTube ». À chaque fois qu’un utilisateur met en ligne une vidéo,YouTube Content ID le scanne et le compare à une base de données de plusieurs millions de fichiers références. Ces fichiers références sont déposés par les plus grands ayants droit et peuvent être sous forme de vidéo ou de piste audio.

C’est, en gros, ce qu’on vous explique dans cette formidable vidéo pédagogique, dont les Américains ont le secret, mise en ligne par YouTube lui-même.

http://www.youtube.com/watch?v=9g2U12SsRns

Sauf que depuis avant-hier, YouTube a mis des lunettes à double foyer sur son système de reconnaissance automatique. Là où il ne détectait que les très grosses plages audio ou vidéo, il se met maintenant à envoyer des notifications aux ayants droit concernant des vidéos utilisant quelques secondes des ressources litigieuses, même de mauvaise qualité, même quand elles sont modifiées.

Nombre de vidéos ont ainsi vu leur monétisation suspendue, dans le meilleur des cas. Plus radicalement, certaines ont été affublées d’une publicité (dont les recettes iront à 100% aux ayants droit) et d’autres ont été tout bonnement retirées. Quand cela arrive sur une chaîne à plusieurs millions d’abonnés et que son propriétaire pousse la gueulante sur les réseaux sociaux, c’est évidemment l’hystérie qui se met en place.

Si dans les faits de nombreuses vidéos ont bel et bien été retirées des chaînes de nombreuxYouTubers, y compris dans celles des plus influents, aucuns chiffres ne sont là pour attester de la catastrophe que nous dépeignent de nombreux sites de jeux vidéo, çà et là.

Du côté des intéressés, on lit à droite et à gauche que c’est un YouTube à deux vitesses qui se met en place. C’est vrai, sauf que c’était déjà le cas. Le YouTube d’avant le 10 décembre ne permettait pas à tous les ayants droit de placer leur contenu sous l’œil bienveillant de YouTube Content ID. Il faut candidater et il va sans dire qu’il vaut mieux se présenter comme étant EMISony Music Entertainment ou Nintendo pour avoir une chance d’y intégrer ses vidéos ou ses bandes sonores.

Et du côté des haters – et dieux sait qu’ils sont nombreux sur ce sujet – on se conforte dans l’idée que les YouTubers râlent, car ils vont perdre les trois francs six sous que leur donnaitgénéreusement YouTube. En réalité, 99% des YouTubers jeu vidéo monétisés gagnent certainement des clopinettes et se soucient surtout de savoir si leur travail va être ou non censuré, sacrifié sur l’autel du copyright.

♦ Que dit la loi ?

La charte de YouTube justifie sa politique de protection des droits d’auteurs grâce à la loi. Comme ici, où il est possible de lire que YouTube est forcé par la loi d’appliquer ce système.

Comme-la-loi-nous-y-oblige-youtube

Mais qu’en est-il réellement dans cette fameuse loi apparemment si contraignante ? Prenons d’abord le cas des États-Unis. Les lois américaines sur le copyright prévoient des exceptions au droit d’auteur que l’on appelle « fair use ». Wikipedia a fait une bonne traduction du texte de loi qui précise les conditions d’application du « fair use » :

L’usage loyal d’une œuvre protégée, y compris des usages tels la reproduction par copie, l’enregistrement audiovisuel ou quelque autre moyen prévu par cette section, à des fins telles que la critique, le commentaire, l’information journalistique, l’enseignement (y compris des copies multiples à destination d’une classe), les études universitaires et la recherche, ne constitue pas une violation des droits d’auteurs. Pour déterminer si l’usage particulier qui serait fait d’une œuvre constitue un usage loyal, les éléments à considérer comprendront :

(1) L’objectif et la nature de l’usage, notamment s’il est de nature commerciale ou éducative et sans but lucratif ;
(2) la nature de l’œuvre protégée ;
(3) la quantité et l’importance de la partie utilisée en rapport à l’ensemble de l’œuvre protégée ;
(4) les conséquences de cet usage sur le marché potentiel ou sur la valeur de l’œuvre protégée.

Le fait qu’une œuvre ne soit pas publiée ne constitue pas en soi un obstacle à ce que son usage soit loyal s’il apparaît tel au vu de l’ensemble des critères précédents.

Le fair use américain est flou et encourage de régler les situations au cas par cas. Il est également extrêmement subjectif et abstrait. YouTube Content ID n’est donc absolument pas capable de déterminer si une vidéo est protégé par le fair use ou pas. Ça n’empêche pas YouTube de bloquer des vidéos qui ont des fins d’information et qui utilisent uniquement quelques secondes de gameplay ou detrailer par exemple. Bref, on tire d’abord, on pose les questions après.

Ce qui est encore plus formidable, c’est que YouTube explique dans une autre vidéo – encore plus pédagogique que la précédente – à quel point ils prennent en compte le fair use.

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=OQVHWsTHcoc

Le plus amusant est que cette vidéo a été mis en ligne une semaine avant toute la polémique. Comme quoi, YouTube était parfaitement conscient de la levée de boucliers qui allait se produire.

En France, c’est moins ouvert, mais il existe quelques exceptions au droit d’auteur pouvant être assimilées au fair use qui sont clairement ignorées dans la prise en compte de la paternité des droits. Si beaucoup de ces exceptions sont très strictes (recherche, éducation), il en est une qui est plutôt claire dans l’article L122-5 du Code de la propriété intellectuelle.

Lorsque l’œuvre a été divulguée, l’auteur ne peut interdire [entre autres] la parodie, le pastiche et la caricature, compte tenu des lois du genre ;

Ainsi, cette vidéo du Joueur du Grenier, où ce dernier réinterprète, à sa sauce, les chansons deDisney, entre parfaitement dans cette case.

http://www.youtube.com/watch?v=5I7pukuy8sQ

Pourtant, cette vidéo a été signalée et a été restreinte pour cause d’infraction au copyright. Ça reste gentil, puisque l’unique restriction qui a été posée empêche seulement la vidéo d’être regardée sur plateforme mobile. Mais la sanction est là.

Pour le reste, de nombreux YouTubeurs jeu vidéo, utilisant des extraits protégés par le droit d’auteur à des fins d’explication ou de commentaire, ont vu leur vidéo signalées.

Cela donne lieu à des situations ubuesques comme dans le cas de cette vidéo de l’utilisateurMrMeeea. Elle montre une conférence tenue par ce dernier. Figurez-vous que cette vidéo a été signalée au motif que le film montre une projection du générique de la série Loïs et Clark : Les Nouvelles Aventures de Superman. Regardez cette vidéo pour vous rendre compte à quel pointYouTube Content ID a affûté sa lame.

Le passage incriminé se situe à 17:56.

http://www.youtube.com/watch?v=Dm5nYcwzh5g

La réclamation a ensuite été retirée, mais la monétisation n’a pas encore été rétablie.

♦ YouTube fait du zèle

En allant dans les pages d’information relatives au copyright disponible sur YouTube, on se rend compte que le flou est total, a fortiori dans le domaine du jeu vidéo. Voyant la montée de YouTubers à succès sur ce loisir, YouTube a quand même consacré une page d’information entière à ce sujet.

Pour résumer cette page, on peut dire grosso modo que celui qui a payé ses droits n’aura aucun soucis pour monétiser sa vidéo. Pour les autres ce n’est pas aussi facile.

Sans licence appropriée fournie par l’éditeur, l’utilisation de l’interface utilisateur d’un jeu vidéo ou d’un logiciel doit être limitée. Le contenu d’un jeu vidéo peut être monétisé si le commentaire détaillé correspondant ne concerne que l’action montrée, et fournit des instructions ou possède un caractère pédagogique.

Les vidéos ne montrant qu’une personne jouant à un jeu vidéo ou utilisant un logiciel pendant une période prolongée ne pourront pas être monétisées.

Donc, le YouTuber qui ne s’est pas dédouané des droits sur un titre auprès de l’éditeur n’a théoriquement pas le droit de monétiser une vidéo s’il montre le jeu sur une période « prolongée ». Débrouillez-vous avec ce « prolongée » pour l’interprétation. Est-ce une valeur absolue ? Une valeur relative ? Que dire d’une personne qui montre 10 minutes d’un jeu sur une vidéo d’une heure ? En tout cas, ne comptez pas sur YouTube Content ID pour faire la part des choses.

Ne comptez pas sur YouTube non plus. D’ailleurs, puisque la plateforme explique très clairement qu’elle ne se posera jamais en arbitre. Rejetant toute la responsabilité sur la « loi ». « Loi » qui, je vous le rappelle, n’est pas aussi dure que la répression qu’exerce YouTube, notamment aux États-Unis. Et ce n’est que le début. En effet, à partir de janvier 2014, YouTube fera un examen approfondi et systématique de chaque vidéo prétendante à la monétisation avant de la mettre en ligne, histoire de bien renforcer cette nouvelle politique de contrôle a priori du respect du copyright.

Comment expliquer ce zèle ? On a vu beaucoup d’exemples de signalement exagérés par rapport aux textes de lois. L’hégémonie de YouTube joue évidemment un rôle important. YouTube est, et restera pour longtemps, la plus grande plateforme vidéo sur internet au monde. Ce quasi-état monopolistique donne toute liberté à YouTube de modifier les règles du jeu, sans avoir à craindre une fuite de ses plus gros créateurs de contenus vers d’autres plateformes, qui de toute façon finiraient toutes par pratiquer la même politique.

Évidemment, il y a aussi la pression des ayants droit. YouTube (et par extension Google) est toujours perçu comme ce géant sympathique auprès de ses utilisateurs. Il est en réalité neutre et comme tout élément neutre, celui qui aura le plus d’impact sur lui aura le dernier mot. Les ayants droit ont bien compris l’intérêt des vidéos YouTube pour gagner beaucoup, beaucoup d’argent, sans rien faire.

Ainsi, Remi Gaillard, qui n’est pas le dernier des néophytes en termes de création de vidéos virales, n’a touché qu’une toute petite partie des recettes publicitaires de certaines de ses vidéos, comme le montre ce reportage d’En Quête d’Actualité, diffusé hier soir sur D8.

Le passage intéressant commence à 1:07:09.

Ainsi, les ayants droit, en faisant pression sur YouTube, ont englobé tous les acteurs dans le même paradigme. Même ceux qui ne voyaient pas d’inconvénients à ce que les utilisateurs utilisent leurs œuvres. C’est le cas pour de nombreux éditeurs de jeux qui, voyant très bien où étaient vraiment leur intérêt, se sont rapidement exprimés sur les réseaux sociaux sur le fait qu’ils ne souhaitaient pas qu’un tel changement de politique arrive.

YouTubers: Pls let us know if you’ve had videos flagged today. These may be illegitimate flags not instigated by us. We are investigating.

— Capcom-Unity (@Capcom_Unity) 10 Décembre 2013

If you’re a YouTuber and are receiving content matches with the new changes, please be sure to contest them so we can quickly approve them.

— StarCraft (@StarCraft) 10 Décembre 2013

♦ Et maintenant ?

Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Au vu de la situation de YouTube, il faudrait une grogne vraiment massive de la part des utilisateurs de YouTube pour que ce dernier cède et revienne sur cette décision. Ne comptez pas trop là-dessus. Ce mécontentement est plus visible dans le domaine du jeu vidéo, mais il ne représente surement pas une part assez importante du trafic de YouTube pour que ça puisse changer quelque chose. Contrairement à Microsoft, qui a cédé sur sa politique dématérialisée avec sa Xbox One, YouTube n’est pas autant dépendant des joueurs mécontents.

C’est donc un YouTube de plus en plus télévisé qui est en train de se mettre en place. Un système qui encourage la mise en place de chaînes de production, comme ce qu’il se fait à la télévision. Demander les droits aux éditeurs restera la manière la plus sûre de pérenniser une vidéo qui montre du contenu issu d’un jeu vidéo. Et si la vidéo ne plaît pas à l’éditeur en question ? Il aura tout à fait le droit de bloquer cette vidéo, purement et simplement. C’est l’objectivité des vidéos en ligne qui risquerait d’en pâtir.

D’ailleurs, il sera encore plus simple pour les éditeurs de payer les créateurs de contenu, comme ça se fait déjà certainement déjà, d’ailleurs. Histoire de maîtriser à la source le contenu et la qualité des vidéos mises en ligne. Une vraie machine de communication extrêmement bien huilée. Aussi bien huilée que les plans com’ à la télévision ou dans l’affichage en quatre par trois dans le métro. Lesblockbusters, même les plus fades d’entre eux, ont de beaux jours devant eux sur YouTube.

Bref, le 10 décembre 2013, les gamers adeptes de la vidéo en ligne se sont rendus compte qu’ils vivent dans un monde gouverné par Google – Bienvenue dans le monde réel, les gars – et qu’a priori, l’internet libre et communautaire qu’ils connaissent est en réalité en train de se verrouiller.

Quel espoir reste-t-il ? Est-il politique ? Difficile d’y placer ses billes. La sphère politique est d’ores et déjà empêtrée dans de nombreuses problématiques culturelles dans d’autres domaines, comme celle du piratage et de la dématérialisation des œuvres. La question fondamentale qu’il faudrait mettre sur la table pour que les choses changent dans le domaine des YouTubers jeu vidéo serait celle de la paternité d’une vidéo issue d’un jeu. En bref, discuter des « usages transformatifs ».

La problématique est simple : quelle est la part des droits pour le joueur quand ce dernier génère des revenus publicitaires grâce à une performance filmée sur un jeu ? Doivent-elles revenir au joueur ou au créateur du jeu ? Indirectement, la mission Lescure qui a rendu ses conclusions il y a quelques mois, a tenté d’y répondre, et plutôt dans le bon sens d’ailleurs. Elles ne concernaient que les mash-up et autres remix, mais il n’y a pas de raison que les performances sur un jeu vidéo ne puisse pas être considérées comme des « usages transformatifs ». De toute façon, ce chantier culturel n’est encore qu’à l’état de vœu pieu.

À l’heure actuelle et avec un droit français restrictif sur ces sujets, tout ce qu’il est possible de créer avec un jeu, appartient aux détenteurs des droits du jeu, ce qui est une aberration. Si on veut transposer ça à la peinture, c’est un peu comme si le confectionneur du pinceau d’un peintre avait tous les droits sur les créations de l’artiste.

Heureusement, un pinceau n’a jamais été considéré comme une œuvre à part entière. Ainsi, pour que les choses changent pour les créateurs de contenu de jeu vidéo sur YouTube, il faudra considérer les jeux vidéo à la fois comme une œuvre et comme une matière première. Une fois ce pas franchi, il sera possible de réfléchir au début d’une solution.

Il faut maintenant que les YouTubers se réveillent et réfléchissent un peu à leurs droits, car comme le dit si bien MisterMV :

♫ Aujourd’hui, on n’a plus le droit,
De s’remplir les bourses sans foi ni loi.
Surclassés, par les ayants droit,
Quand je pense à moi, je pense à moi.

Je fais comme si je ne savais pas,
Comme si Google était sympa,
Tous les larbins et les branleurs,
On’s bouge le cul pour les YouTubers. ♫

http://www.journaldugamer.com/2013/12/12/chronique-youtubers-bienvenue-dans-le-monde-reel/