Très intéressant dossier ! Le paysage politique français est déjà entrain de se préparer à cette nouvelle réalité… les années à venir vont être intéressantes, on va non seulement voir ce que le FN a dans le ventre (un peu comme ce qui s’est passé pour les électeurs du PCF en 1981) mais aussi pouvoir faire le tri entre les arrivistes prêts à planquer leurs beaux discours universalistes et ceux qui, comme ce fut le cas pendant les 8 années de la présidence néo-con de George W. Bush, auront le courage de défendre les valeurs républicaines…

Si, comme le disent les analystes politiques « le FN siphonne les voix du PS. Les électeurs qui grossissent les rangs du FN viennent de la gauche […] Le FN devient le nouveau parti protestataire. Ce sont des ouvriers, des employés modestes, des ruraux qui se tournent vers lui »   alors les lendemains électoraux risquent d’être amers et le désespoir de ces « doublement cocus » va grandir dans les « territoires sensibles » dans lesquels le FN fait des scores records… avec tous les dangers que cela comporte, comme l’histoire du Chili ou du Tea Party nous le montre. Et les politiques ne font pas grand chose pour crédibiliser leur action… encore une fois, une relecture de la situation politique des années 1930 en France n’est pas inutile.

Sans parler du cocktail explosif formé par une jeunesse inculte abandonnée à la mondialisation et à la précarité qui ira affronter des boucs émissaires qui ne se laisseront pas faire. Pour le vieux lecteur de Gramsci que je suis, tout ceci est porteur de violences sociales. Vers la guerre civile ?  (Dov)

[Emmanuel Ratier – Faits & Documents n°365 – 15/11/2013]

Pour la première fois de son histoire, le Front national, loin devant le PS et l’UMP, arrive en tête des intentions de vote aux élections européennes de 2014 (IFOP/Le Nouvel observateur, 10 octobre). Pour la première fois, Marine Le Pen arrive en troisième position des personnalités politiques (à égalité avec Alain Juppé, François Fillon et Christine Lagarde) derrière Manuel Valls et Nicolas Sarközy (Sofres/Le Figaro magazine, 3 octobre). Si on y ajoute 16 % d’intentions de vote aux élections municipales (mais le FN ne sera sans doute présent que dans 550 villes) et l’élection de Brignoles (53,9 %), c’est la débandade dans les partis politiques de l’arc constitutionnel. « Tous les ingrédients d’un nouveau 21 avril sont réunis » avoue Dominique Reynié, directeur de la Fondation pour l’innovation politique, longtemps associée à l’UMP (Le Figaro, 18 septembre). Quant au philosophe de gauche Bernard Stiglitz, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, il fait une grosse déprime : « Sauf événement majeur, le FN deviendra majoritaire dans les années qui viennent et sera présent au gouvernement : 40 % des Français affirment aujourd’hui partager ses idées (L’Express, 11 septembre). »

® Sur un an, la progression de Marine Le Pen (Figaro magazine) est exceptionnelle : en octobre 2012, elle se situait à la quatorzième place du classement. Comme l’a analysé Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop, « il n’y a plus désormais de sympathisants types du Front national. Par ailleurs, Marine Le Pen est aux yeux de 46 % des Français la personnalité politique qui incarne le mieux l’opposition (CSA/BFMTV), loin devant François Fillon (18 %). La popularité de Marine Le Pen est perceptible dans toutes les catégories de la population. Ses idées séduisent notamment autant les hommes (36 %) que les femmes (34 %) », à la différence de Jean- Marie Le Pen qui avait un électorat nettement masculin. Signe de cette percée, un sondage de l’Ifop d’octobre 2013 en fonction de l’orientation sexuelle : le FN obtient désormais 16 % chez les non-hétérosexuels contre 10 % en avril 2012. Comme l’indique l’Ifop, un peu gêné aux entournures (mais le même phénomène est perceptible aux Pays-Bas), « l’hostilité du FN à l’égard de l’islamisme peut séduire des personnes pour qui cette religion apparaît comme une véritable menace contre leur mode de vie et les libertés en matière de moeurs ».

® De même, le parti mariniste est en train de percer dans des segments de population où il était traditionnellement faible. D’abord, les retraités, la population qui augmente le plus vite (24 % en 2013, 30 % en 2023) qui ont toujours constitué les gros bataillons de l’électorat UMP (c’est la seule catégorie de population où Nicolas Sarközy était majoritaire en 2007, hormis les professions libérales). Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen obtenait 4 % chez les plus de 60 ans (contre 17 % au niveau national), alors que Marine Le Pen totalisait chez eux 17 % (contre 18 % au niveau national). D’après une note secrète de six pages (mais partiellement rendue publique par Europe 1) envoyée à l’Élysée par Michèle Delaunay, ministre socialiste des Personnes âgées, le vote des plus de 60 ans, le segment qui participe le plus aux scrutins, serait désormais quatre fois plus favorable au FN qu’à l’UMP…

® Autre segment, les « Neets », cette zone grise de la jeunesse composé de 15 % des moins de 29 ans et 20 % des 20-29 ans, sans emploi, sans formation (« décrochage scolaire »), sans stage, soit environ 2 millions de personnes (85 % n’ont pas le baccalauréat). Une population donc peu éduquée, étudiée par le sociologue d’extrême gauche Robert Castel (Les Métamorphoses de la question sociale), qui traditionnellement vote plus à droite qu’à gauche. Comme le dit un rapport de l’OCDE : « l’Europe échoue dans son contrat social avec la jeunesse et le désenchantement politique croissant pourrait atteindre des niveaux similaires à ceux qui ont déclenché les printemps arabes en Afrique du Nord. » Adepte du vote par intermittence, elle pourrait d’autant plus être séduite par Marine Le Pen qu’un tiers des 18-24 ans dans leur ensemble ont une opinion positive de Marine Le Pen, devenue une espèce de « lien identitaire politique qui pallie l’absence de lien social » (selon le politologue Stéphane Rozès, qui a dirigé une grosse enquête sur le vote FN dans l’Oise, L’Opinion, 30 septembre 2013).

® Sur la base du résultat de l’élection présidentielle de 2012, le FN pourrait se maintenir au second tour dans 86 % des communes de plus de 9 000 habitants (927 sur 1 077), avec plus de 10 % des suffrages exprimés (seuil plus facile à atteindre que les 12,5 % des inscrits aux législatives). Au total, Marine Le Pen était arrivée en tête dans 6 000 communes sur 36 000, la quasi-totalité étant de petites communes. En 2008, le FN n’avait pu se maintenir que dans onze communes, dont deux villes de plus de 100 00 habitants (Perpignan et Mulhouse, plus le 7e secteur de Marseille). Toutes les élections partielles ont d’ailleurs confirmé la montée du FN : à Brignoles Marine Le Pen n’avait atteint « que » 28,75 % des suffrages, très en deçà du score de Laurent Lopez. D’où une forte probabilité d’une explosion des triangulaires de second tour.

® En dépit de cette popularité jamais égalée précédemment, le Front national, a contrario, alignera certes plus de listes qu’en 2008 (82 pour l’ensemble du territoire, et 0,97 %) mais leur nombre ne devrait pas dépasser au mieux les 650 (623 têtes de listes investies le 12 octobre), soit à peine une ville sur six de plus de 3 500 habitants (et nettement moins en région parisienne). Même si, le vote FN s’est largement nationalisé, avec une pénétration forte dans les zones rurales puis les zones périurbaines. En effet, à ce jour, le FN ne dispose que de 59 conseillers municipaux (contre 156 conseillers régionaux, deux députés et 7 députés européens). Son maillage des années 90 a totalement disparu. D’où la publication d’une charte nationale en dix points visant à encadrer toute alliance de premier tour ou fusion de second tour (fiscalité, sécurité, communautarisme, nomades, etc.).

® Faute de gagner des mairies, le FN devrait donc jouer le rôle d’arbitre de second tour, là où il sera présent (cf. l’étude du politologue Denys Pouillard, directeur de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire, qui a scruté les résultats électoraux depuis 2004 des 3 000 villes de plus de 3 500 habitants) : « Le FN sera en mesure d’augmenter sa représentation dans certaines grandes villes, de créer de nouveaux groupes d’opposition dans les villes moyennes, petites villes et chefs-lieux de canton et d’entrer aussi dans les communautés de communes. » Faute d’accord de second tour (alors que 49 % des sympathisants UMP sont partisans d’ententes locales, contre 32 % seulement en 2010), le jeu risque d’être mortel pour la droite parlementaire qui pourrait perdre le contrôle de nombreuses communes, en particulier dans le sud-est, à l’est de la verticale Le Havre-Montpellier.

® Là où elles seront présentes, les listes FN devraient réaliser d’excellents scores (16 % au sondage CSA de septembre, +4 points), les motivations locales étant désormais minoritaires (48 % en septembre contre 62 % en mars 2013, cf. vague de sondages CSA/Le Figaro), ce qui est une première avec une forme de nationalisation du scrutin. Mais c’est dans les villes de plus de 100 000 habitants que le FN réalisait jusqu’alors ses scores les plus médiocres : la meilleure ville de Marine Le Pen en 2012, Toulon (23,37 %), arrivait en 171e position des villes. Dans 24 villes de plus de 100 000 habitants, elle plafonnait en dessous de 10 %, dont Paris, la plus mauvaise, avec 6,2 %. À part Calais et Béziers, il n’y avait aucune ville de plus de 70 000 habitants dans les 100 meilleurs scores de la candidate frontiste. Mais des surprises sont possibles comme à Marseille, où le FN avait plafonné à 8,8 % il y a huit ans, mais où Marine Le Pen avait obtenu 21,22 % en 2012. L’Ifop, qui a réalisé début septembre un sondage pour l’UMP, accorde aux listes FN 25 à 26 %, derrière l’UMP (32 %), mais devant le PS (23 %) et très loin devant le Front de gauche (8 %).

® Étudiée en détail par l’IFOP, la structure géographique du vote FN apparaît désormais comme double et complémentaire, en particulier sur les questions de fiscalité, composée de « sudistes » (PACA, Languedoc-Roussillon) plus droitiers et plus aisés et de « nordistes » (principalement Nord-Pas-de-Calais, Champagne-Ardenne et Lorraine) plus sociaux, plus modestes et souvent venus de la gauche. Ainsi 60 % des électeurs frontistes sudistes trouvent que le niveau de la fiscalité des personnes les plus riches est trop élevé contre seulement 37 % des nordistes. Rien que de très naturel puisque l’électorat nordiste comprend 50 % d’ouvriers et d’employés contre seulement 36 % au sud. De même, bien que minoritaires, les retraités et les CSP + et indépendants (agriculteurs, commerçants, chefs d’entreprise, professions libérales et cadres supérieurs) sont nettement surreprésentés dans le sud (38 %) contre 23 % au nord. Quasi unanimité toutefois quant à l’immigration, l’insécurité, la protection des frontières, l’assistanat, le chômage, la mondialisation.

® L’étude fine du canton de Brignoles montre que le FN, qui l’a emporté le 13 octobre, dispose encore de puissantes réserves, bien qu’il y soit implanté depuis longtemps. Dans ce prototype de « l’espace périurbain subi » tel que défini par le géographe Christophe Guilluy, Laurent Lopez l’emporte avec 53,9 % face à un UMP (qui totalise au second tour 733 voix de moins que Nicolas Sarközy au premier tour de la présidentielle de 2012) et non face à un communiste comme en 2012 et 2011, ce qui démontre que le FN peut progresser significativement face à la gauche comme à la droite (comme on l’avait observé lors de la législative partielle de Villeneuvesur- Lot, plus probante que celle de Beauvais. À Villeneuve-sur-Lot, le FN mobilise nettement au-delà de son électorat traditionnel, obtenant environ 15 % de suffrages socialistes. Le FN double son nombre d’électeurs, passant de 8 552 à 15 647 suffrages, soit 7 095 voix de plus, alors qu’il n’avait aucune réserve électorale, et 2 500 voix de plus qu’à l’élection présidentielle. Comme le déclarait alors Dominique Reynié, « le FN siphonne les voix du PS. Les électeurs qui grossissent les rangs du FN viennent de la gauche […] Le FN devient le nouveau parti protestataire. Ce sont des ouvriers, des employés modestes, des ruraux qui se tournent vers lui. »). La hausse de la participation (+12 points), souvent associée à la « mobilisation républicaine », n’a nullement freiné la dynamique frontiste mais l’a amplifiée. Le FN a gagné plus de 2 300 électeurs face à la droite, soit la plus grosse progression entre les deux tours et le nombre de voix le plus élevé jamais atteint dans le canton. Ce, avec une progression des votes de 54,6 % et une croissance du vote FN de 15,2 points.

® À l’opposé des déclarations enflammées (du type Harlem Désir ou Malek Boutih), des fausses analyses (cf. Jérôme Fourquet & Marie Gariazzo, FN et UMP : électorats en fusion ?, Fondation Jean Jaurès, septembre 2013) et des rassemblements incantatoires (Forum contre l’extrémisme du 5 octobre), plusieurs dirigeants du Parti socialiste paraissent avoir analysé les origines du discrédit de leur parti. À Matignon, c’est le très discret politologue du CNRS Pierre Martin, conseiller élections de Jean- Marc Ayrault (33 % de cote de popularité,-5 points) qui est à la manoeuvre. Oeuvrant pour les dirigeants du Parti socialiste depuis la fin des années 70, cet ancien assistant parlementaire de Jean Poperen, qui fut également permanent au bureau des élections (avant de poursuivre au Service d’information et de diffusion de Matignon), est sans doute le meilleur expert électoral du PS. Membre de la Fondation Saint-Simon (pour laquelle il a rédigé plusieurs notes), il a été enseignant à l’IEP de Grenoble avant d’être chargé de mission à la Fondation nationale des sciences politiques. Selon lui, le PS devrait limiter les dégâts aux élections municipales en jouant la carte de l’union au premier tour et du rassemblement au second tour. Faute d’une implantation réelle suffisante et d’un nombre limité de listes, le FN ne remporterait que très peu de mairies mais engrangerait des conseillers municipaux. Paris pourrait basculer à droite. En revanche, les élections européennes et législatives risquent d’être catastrophiques.

® Dans une même veine, à l’Élysée, François Hollande (30 % de popularité, -2 points) a reçu (avec son conseiller politique Aquilino Morelle), le 3 octobre, pour la troisième fois (mais cette fois à déjeuner), le géographe Christophe Guilluy, auteur de Fractures françaises (2010), qui a été le premier à développer l’idée d’une France périurbaine engluée dans une crise économique, sociale, identitaire et culturelle. Avec un pays scindé entre 25 grandes métropoles qui réalisent 80 % du PIB et le reste du territoire, la « France des fragilisés », hostile à la mondialisation, où Marine Le Pen engrange ses meilleurs scores.

® Le président de la République a donc commandé il y a plusieurs mois au ministre de la Ville François Lamy une grosse étude, qui sera rendue publique courant novembre, visant à redéfinir les aides aux zones dites « sensibles », dressant la carte des lieux de pauvreté dans les quartiers d’au moins mille habitants (en croisant les fichiers de l’INSEE avec les fichiers fiscaux, ce qui est une première). Cette étude sans équivalent offrira une image très précise de ces territoires cumulant des revenus annuels moyens de 11 250 euros par foyer, un taux de chômage très élevé, un taux d’échec scolaire maximal, la surreprésentation de familles monoparentales (souvent en fait des femmes isolées de mariages polygames), etc. C’est dans ces quartiers, où le FN réalise désormais des votes record, que les aides seront redirigées prioritairement pour tenter d’assécher artificiellement et momentanément le vote lepéniste, mais aussi les crédits de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (380 millions d’euros) et de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (320 millions d’euros).

® S’y ajouteront une série de mesures plus ou moins symboliques spécifiques en direction des immigrés à une ou deux générations (l’électorat musulman a voté à 92 % pour la gauche aux élections de 2012) : célébration en grande pompe en novembre des trente ans de « la marche des beurs » (le 20 octobre, François Hollande s’est fait projeter en avant-première le film éponyme de Nabil Ben Yadir, La Marche, qui sortira le 27 novembre en salles), avec une subvention de 400 000 euros destinée aux associations comme le Forum social des quartiers populaires et ACLefeu. 11 millions d’euros seront dégagés d’ici la fin de l’année pour ces associations (comme Hip Hop citoyens ou Graines de France), dont les dirigeants ont été reçus (en présence de François Lamy) à l’Élysée le 24 juin. À cette occasion, un rapport avait également été commandé sur l’implication des habitants des quartiers à Mohammed Mechmache (ACLeFeu) et la sociologue de gauche Marie-Hélène Bacqué. La création de pseudo-entreprises dans les « quartiers » sera favorisée avec octroi d’aides via notamment CitésLab de la caisse des dépôts.

® Pour finir, les régularisations d’immigrés clandestins seront renforcées comme l’a assuré François Hollande aux représentants de diverses associations pro immigrés le 13 septembre à l’Élysée et il en sera de même des naturalisations (déjà +14 % en un an et +61 % d’acceptations, contre 40 % en 2012, comme indiqué par Manuel Valls le 28 août, avec 65 000 attendus fin 2013).

® Quant à l’UMP, ces dirigeants, engagés dans une guerre picrocholine entre Jean-François Copé, François Fillon, Alain Juppé, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire, Laurent Wauquiez ou François Baroin, sans oublier les mânes de Nicolas Sarközy (dont le retour est attendu pour l’automne 2014 ou le début de 2015), ils n’ont strictement rien compris. Ligués pour accuser Fillon d’« avoir mis en péril le Parti » et banalisé le vote FN (ce qui est totalement inexact), ils en sont réduits, comme Jean- François Copé, à accuser le FN de « copier le programme de l’UMP », alors même que 70% de ses électeurs sont partisans d’une normalisation (et 49 % favorables à des alliances locales). Comme l’écrivait Le Monde (14 septembre), La grande peur du Front national s’empare des élites politiques […] qui redoutent une percée historique de l’extrême droite lors des élections de 2014.

http://faitsetdocuments.com/