L’affaire du meutre de l’Aube Dorée – Larry Summers et le nouveau fascisme
[Greg Palast – Truthout – Lundi, 7 Octobre 2013 – Traduit par Grégoire Seither]

Le 18 Septembre, l’artiste hip-hop Pavlos Fyssas, alias Killah P, a été poignardé devant un bar à Keratsini en Grèce.

Larry Summers a un alibi 100% étanche. Mais moi je n’y crois pas.

Ce n’est pas Larry qui tenait le poignard: Le tueur a avoué – c’est un militant zinzin de l’Aube Dorée, un parti politique composé de sociopathes skinhead et tarés, fabriquant de peurs, anti-immigrés, anti-musulmans, antisémites, anti-albanais et autres ultranationalistes ras-du-bulbe. C’est une sorte de Tea Party à la Grecque.

A la suite de l’assassinat de Fyssas, les autres groupes de marginaux dangereux et psychopathe, à savoir l’Union européenne et le gouvernement Grec ont décidé d’interdire la le parti « Aube Dorée ».

Au cours du week-end, le pouvoir Grec a arrêté six députés de l’Assemblée nationale grecque, membres de l’Aube Dorée. Il semblerait que les dirigeants politiques en Grèce ont opté pour une démocratie telle que définie par le Général Al Sisi en Egypte plutôt que celle gouvernée par les préceptes d’Aristote et de Thomas Jefferson.

Message à mes amis de la Gauche en Grèce: cela me rend malade de vous voir vous réjouir de l’arrestation des députés de l’Aube Dorée.  Notez bien ce que je vais vous dire : vous êtes les prochains sur la liste.

Voilà pourquoi vous ne devriez pas vous réjouir trop vite :

Mon enquête révèle que derrière l’interdiction du parti « Aube Dorée », outre l’habituel mépris européen pour les préceptes démocratiques, il y a quelque chose de bien plus sinistre: les partis au pouvoir amusent la galerie afin de détourner l’attention du public de leur propre implication dans le crime.

La montée de la violence et les crimes haineux n’est pas une surprise. Le taux de chômage officiel en Grèce est de 28%, et à plus de 60% chez les jeunes hommes. Pas étonnant que les jeunes désespérés roulent des manches de pioche dans des drapeaux grecs et ratonnent les immigrés: quand les gens ont le dos au mur, ils se mettent en quête d’un coupable – et trop souvent finissent par se retourner contre des boucs émissaires qui sont tout autant des victimes qu’eux. Les vrais coupables, eux, sont bien à l’abri.

La dévastation économique engendre le fascisme. Dans les années 1930, les populations affamées et en colère sont allées chercher leur salut dans l’hyper-patriotisme, le racisme et les pogroms. Dans les années 1980, lors de la récession engendrée par Reagan aux Etats-Unis, lorsque les usines fermaient dans le Midwest, les chômeurs désespérés sont allés rejoindre des mouvements sectaires de skinheads d’extrême droite et se sont embarqués dans une folie meurtrière – à commencer par l’assassinat du journaliste juif Alan Berg et allant jusqu’à l’attentat contre un bâtiment du gouvernement fédéral à Oklahoma-City qui a tué 168 personnes.

Les Vautours tournent au-dessus d’Athènes

Aube Dorée est un symptôme de la maladie qui frappe le pays, et non la cause. Malheureusement, les néonazis ciblent des victimes faciles – les Pakistanais, les Tsiganes, les Africains, quiconque est différent et facile à ratonner. C’est tellement plus facile de poignarder un rappeur hip-hop que de régler son compte à un requin de fonds d’investissement.

Les vrais coupables derrière la souffrance en Grèce sont bien planqués.

Alors permettez-moi de vous en présenter quelques-uns:

Paul_singer  dart-kenneth
Paul Singer
le vautour
Kenneth Dart
le profiteur de crise

En Grèce, on commencera avec les milliardaires Kenneth Dart et Paul Singer, ce dernier étant affectueusement connu sous le nom de « The Vulture » – la vautour – étant donné qu’il se spécialise dans les dettes des pays en difficulté.

Dart et Singer ont acheté des obligations du gouvernement grec pour quelques cents par dollar.

Alors que les détenteurs de 97% des obligations grecques ont accepté une perte de 75% de leur valeur, Dart et Singer ont exigé un remboursement de plusieurs centains de pourcents de plus que ce qu’ils avaient payé pour ces obligations.

Pour parvenir à leur fins, Dart et Singer ont menacé le gouvernement grec qui n’avait plus un sou. Ils ont menacé de déclarer la Grèce en défaut de paiement si elle ne payait pas la rançon exigée. Si les obligations grecques étaient déclarées en défaut, alors chaque banque en Europe détentrice de ces instruments de dette publique dans ces fonds de réserve serait confrontée à une faillite technique; la valeur des obligations gouvernementales à travers le monde entier imploserait et la totalité de l’hémisphère ferait face à un nouvel effondrement financier.

Ce n’était ni plus ni moins que du terrorisme financier, et le gouvernement grec a bien évidemment cédé au chantage. Il a payé l’intégralité de la rançon exigée. Dart s’est mis dans la poche plus d’un demi milliard de dollars (513 millions de dollars) du trésor grec – et seuls les dieux savent combien Singer s’est fait dans cette martingale.
[Pour en savoir plus sur Singer le Vautour, lisez les deux derniers livres de Palast : « Billionaires & Ballot Bandits » and « Vultures’ Picnic« .]

Et comment à fait le gouvernement grec pour rassembler la rançon avec laquelle se sont gavés les vautours ? Il a appliqué un « Plan d’austérité » – en serrant encore plus la ceinture aux gens, alors que celle-ci n’est déjà guère plus large que sa boucle.  Afin de pouvoir payer Singer et Dart, le gouvernement grec a annoncé qu’il allait mettre à la rue 15 000 salariés.

Ce qui est vraiment dégueulasse dans cette histoire, c’est que la coalition au pouvoir ne dit pas que ce plan d’austérité a pour unique raison de pouvoir financer les paiements aux vautours.  Non, non… le gouvernement affirme qu’il s’agit simplement de la juste punition que les Grecs méritent pour « leur paresse et leur cupidité. »  Punir les victimes, ils appellent cela « austérité ».

Le Conte de fées de l’Austérité

Mes enfants me demandent souvent:  « Papa, d’où est-ce qu’elle vient cette ‘Austérité’ ? »  Et moi je leur réponds :

Il était une fois, une bonne fée du nom de John Maynard Keynes. Elle voulait mettre fin aux dépressions économiques, aux crises financières et à la souffrance qui les accompagne, alors il a imaginé le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.

Il a dit: « Désormais, quand les bénéfices de change d’un pays (par exemple, si le prix du pétrole augmente ou le tourisme grec est en crise parce que la drachme est surévaluée), alors les pays qui prennent l’argent du pays pauvre, par exemple des pays riches comme l’Allemagne ou les Etats-Unis, prêteraient cet argent au pays pauvre via le FMI.

De cette manière, les riches prêteraient aux pauvres et c’est ainsi que le monde a prospéré et ils vécurent heureux pour toujours … jusqu’aux Années 80, quand une méchante sorcière, connue sous le nom de « La Dame de fer », et un Papy-gaga des Amériques, Reagan l’Ami des Riches, ont changé les règles et ont insisté pour que, à l’avenir, le FMI et la Banque mondiale matraquent les pays pauvres avec un gros bâton appelé «ajustement structurel».

Les pays qui se retrouvaient dans la misère en raison des coûts élevés du pétrole, du déséquilibre de leur monnaie ou des taux usuriers demandés par les prédateurs furent « structurellement ajustés ».

L’ajustement structurel est une potion cruelle et débilitante consistant en licenciements massifs d’employés publics, le bradage d’actifs nationaux à des prix dérisoires et la déréglementation des profits engrangés par les entreprises. C’est l’équivalent d’arracher les plumes aux ailes d’un oiseau afin qu’il apprenne à voler – c’est cela que l’on appelle « l’austérité ».

La bonne fée Keynes avait prévu cela. Elle avait mis en garde contre l’usage de cette potion empoisonnée, ce remède de charlatan appelé « Austérité ». « Réduire les dépenses gouvernementales en période de récession » avait prévenu Keynes, « ne fera qu’empirer la situation« .

Et c’est exactement ce qui s’est passé. Dans chaque cas, les économies des pays « structurellement ajustés » ont été dévastées.

L’ajustement structurel a atteint son apothéose cruelle au début des années 1990 sous la direction de l’économise en chef de la Banque mondiale, un certain Larry Summers.

Puis, en 1997, Summers a cédé son poste, qui a été pris par le Professeur Joseph Stiglitz.

J’ai rencontré Stiglitz en 2001, ayant entendu qu’il exprimait de sérieux doutes sur l’austérité et les ajustements structurel « à la mode Summers ». Il a accepté d’exprimer publiquement son opinion. Au cours des nombreuses heures de discussion, que j’ai enregistrées pour BBC TV, Stiglitz a expliqué que l’austérité imposée par le FMI était l’équivalent des saignées du Moyen-Age : « Quand le patient décédait suite au traitement, ils disaient nous avons arrêté la saignée trop tôt, il restait encore un peu sang en lui« .

Stiglitz a détaillé pour moi les effets néfastes des diktats formulés dans le cadre d’un « ajustement structurel », y compris la « libération » du commerce, qu’il a comparé aux Guerres de l’Opium (qui avaient permis le démantèlement de la Chine impériale au profit des puissances coloniales occidentales – NdT), la déréglementation bancaire, qu’il trouvait absurde au point d’être dangereuse, la privatisation, que Stiglitz préfère appeler « la corruptionisation » ou encore les coupes dramatiques dans les budgets sous couver d’austérité.

Stiglitz m’a expliqué que les compressions budgétaires et les remèdes de cheval présentés comme étant des panacées par les thuriféraires du libre-échange, étaient aussi cruels qu’ils étaient stupides. Et quand aux petit nombre de spéculateurs qui profite directement de ces diktats du FMI, pour Stiglitz : « Ces gens là se fichent complètement de savoir si des gens vont mourir ou non à cause de leurs mesures. »

Stiglitz a fini par recevoir le prix Nobel d’économie pour son scepticisme vis-à-vis de l’idéologie du « Marché Über Alles ».

Alors comment est-ce possible que, après une décennie d’austérité, de corruptionisation et après qu’on ait révélé et dénoncé l’étendue de leur inefficacité et cruatué, la Grèce (ainsi que l’Espagne et le Portugal et bien d’autres pays encore) ont fini par se faire administrer le même remêde de cheval et se retrouver dans les griffes sanglantes de l’Austérité ?

Pour commencer, en 2000, Larry Summers, qui était à l’époque le Secrétaire du Trésor US, a demandé avec succès que la Banque mondiale vire Stiglitz. Il a ensuite purgé tant la Banque que le FMI de tous les apostats de l’austérité.

Pourquoi? Parce que si l’Austérité n’a pas d’effets positifs sur le public, elle est très profitables pour ceux qui en tirent les ficelles depuis l’intérieur.

Tout ce dont vous avez besoin est une émeute et quelques cadavres.

Les émeutes du FMI

Parmi les révélations renversantes que m’a faites Stiglitz, il y a l’utilisation par le FMI de l’émeute comme arme de persuasion. Je lui ai montré les plans confidentiels de la Banque mondiale et du FMI vis-à-vis de l’Equateur. Parmi ces plans, il y avait une note adressée au Ministre des Finances du pays, le prévenant que l’austérité risquait de provoquer des manifestations violentes dans les rues, des « désordres sociaux » – contre lesquels la Banque Mondiale conseillait de « prendre des mesures appropriées ». En Equateur, les « mesures appropriées » signifiaient envoyer les chars contre les manifestants.

Est-ce que le FMI a vraiment inclus les émeutes dans ses plans ?

« Bien sûr » a répondu Stiglitz, comme si de rien était. « Nous avions même un nom pour cela. L’émeute-FMI.
Quand un pays est au bout du rouleau, le FMI prend les choses en main et presse le citron jusqu’à ce que la dernière goutte de sang ait été extraite. Ils font monter la pression jusqu’à ce que, en bout de compte, la cocotte minute explose. »

Et c’est exactement ce qui est entrain de se passer en Grèce.

Cela a commencé en 2010, quand des détraqués parmi les manifestants ont lancé des cocktails molotov dans une banque d’Athènes, provoquant la mort de quatre employés. Ces morts ont bien rempli leur mission. Immédiatement la Gauche a cessé ses manifestations contre les mesures d’austérité insensée et contre le gangstérisme des banques.

Mais malgré cela, les gens se sont bien rendu compte que les médicaments d’austérité qu’on leur faisait avaler rendaient le pays encore plus malade. Ils ont donc placé leurs espoirs dans Syriza, un nouveau parti sorti de nulle-part et qui est devenu rapidement le deuxième parti en Grèce, surfant sur la dénonciation de l’austérité.

Une fois parvenus au pouvoir, les faux-gauchistes de Syriza se sont empressés de trahir leurs promesses.

Qui reste-t-il sur l’échiquier politique ? L’Aube Dorée. Bien que minée par son racisme et son penchant pour la violence, ce parti est le seul parmi les quatre principaux mouvements politiques en Grèce qui se positionne fermement contre l’austérité insensée et contre le fait que l’économie du pays est enchainée comme un chien battu à la monnaie unique allemande.

En 2010, l’incendie meurtrier de la banque à Athènes a servi de prétexte pour discréditer la gauche et ses manifestations. Aujourd’hui, encore une fois, le gouvernement grec, dressé sur ses pattes arrière, quémandant un susucre supplémentaire de la part des banquiers allemands, s’empare du prétexte d’un meurtre pour interdire l’unique mouvement politique d’importance qui se met en travers du pacte suicidaire d’austérité.

J’aimerais pouvoir affirmer que la raison pour laquelle le parti Aube Dorée est interdit est  la violence de ses supporters. Mais malheureusement ce n’est pas le cas. La raison est toute autre.

Dimitris Kazakis, le chef de l’unique parti véritablement progressiste qui reste encore en Grèce, le Front populaire uni (EPAM), a dénoncé non seulement la la violence raciste de l’Aube Dorée – mais également et surtout, le danger bien plus grand que constituent les fausses accusations crées de toutes pièces pour éliminer les députés élus au Parlement. Il a lancé un appel, furieux, à ses compatriotes, leur rappelant que c’est exactement ainsi que les Colonels Grecs avaient pris le pouvoir lors du coup d’état de 1967 (NdT: avec la bénédiction et l’assistance technique de la CIA).

En fin de compte: qui sont les véritables fascistes ?

Le fascisme, si on se réfère à la définition de son fondateur, Mussolini, est une association officielle entre le gouvernement et les grandes entreprises. Si on se base sur cette définition, alors le parti « Aube Dorée » est le seul parti non-fasciste parmi les quatre principaux mouvements politiques en Grèce. Et c’est bien pour cette raison là que Aube Dorée a été ciblée et éliminée.

J’espère que mes collègues progressistes ne m’en voudront pas si je ne m’associe pas à leurs cris de joie.

Article original : http://www.gregpalast.com/the-golden-dawn-murder-case-larry-summers-and-the-new-fascism/