Hadopi: les jeunes pirates ne se posent plus la question de l’illégalité
[L’Expansion –  Raphaële Karayan –  12/02/2013 ]

A l’évocation de MegaUpload, ils associent « le deuil d’une génération ». Une étude de l’Hadopi et de l’institut CSA, réalisée auprès des 15-24 ans, décrit des pratiques décomplexées et des habitudes de consommation compulsives tournées entièrement vers la gratuité, surtout chez les plus vieux. Instructif.

Faire arrêter les jeunes de pirater ? Bon courage. C’est ce qu’on se dit à la lecture de l’étude qualitative de l’Hadopi, réalisée par l’institut CSA, sur les habitudes de consommation des 15-24 ans en matière de biens culturels dématérialisés (musique, films, séries). Une cible d’étude privilégiée, puisqu’identifiée par l’Hadopi comme étant celle qui pirate le plus.

Et qu’apprend-on dans cette étude ? Que les jeunes sont majoritairement décomplexés par rapport à la consommation illicite de musiques et de films sur internet. Surtout les 19-21 ans, apparemment, débarrassés du surmoi qui fait encore culpabiliser une partie des 15-18 ans. « Tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? », exprime un jeune interrogé pendant cette enquête, qui a procédé par petits focus groups (les participants ne savaient pas que l’étude était commanditée par l’Hadopi). Les pratiques illicites sont majoritairement « assumées, sans état d’âme, et font même l’objet de justifications argumentées », précise l’étude.

La gratuité avant tout

Ce que cherchent les jeunes avant tout, c’est consommer du gratuit, quel que soit le moyen. Ils donnent plusieurs explications à cela : un budget serré, des habitudes de consommation qui se prêtent mal à l’usage de la carte bleue des parents (tard le soir…), mais aussi le fait que les biens culturels dématérialisés sont quasiment dépourvus de valeur à leurs yeux, d’une part en raison de l’absence de produit tangible, d’autre part car ils en ont une consommation souvent « addictive », d’après les mots de l’étude. En gros, c’est l’idée d’une « culture jetable ». On télécharge plus que ce que l’on est capable de consommer, puis on jette, ce qui réduit la valeur accordée à chaque oeuvre.

« La gratuité paraît naturelle », résume le rapport. « Il est difficile pour ces jeunes de concevoir le principe du paiement pour ces biens virtuels ». Avec leurs mots à eux, difficile de concevoir un quelconque espoir de les faire changer d’avis. « C’est tellement facile, on a tout sous la main, on ne va pas payer pour ça. » « On est nés avec ça, le fait de ne pas payer. » D’autant plus que chez certains, la confusion est totale. « Il y a une diversité énorme, c’est très important, mais ce ne serait pas possible sans la gratuité. Si c’était payant, il n’y aurait pas de diversité. Ça ne va pas ensemble. » Les défenseurs de l’exception culturelle apprécieront la logique de l’argumentation.

Légal ou pas légal ? Ils ne savent pas trop mais peu importe

Une autre conclusion de cette étude tient au flou qui règne dans l’esprit des 15-24 ans quant à la légalité des sites qu’ils consultent. D’un côté, le streaming gratuit bénéficie d’un a priori « légal », au contraire du téléchargement gratuit. De l’autre, ce qui est gratuit leur paraît plus facilement illégal. « On ne se pose plus la question car on est tellement dans l’illégalité permanente… », résume l’un des participants. Pour l’Hadopi, « cela veut bien dire qu’il y a un travail à faire sur l’offre légale pour parvenir à quelque chose de plus clair pour les gens ».

Pour se faire une idée de ce qui est licite et illicite, les jeunes regardent la qualité des fichiers, la notoriété du site, la complexité du parcours pour y accéder, les pop-up publicitaires, et la présence de virus, notamment. Mais même quand ils savent qu’un site est illicite, il en faut plus pour les dissuader. Surtout si le site en question n’est pas un site de téléchargement mais de streaming, une technologie à laquelle ils attribuent moins de nocivité. Il en allait ainsi de MegaUpload, le site de Kim Dotcom devenu « à leurs yeux quasi mythique », relève l’étude, et « qu’ils regrettent pour ses atouts pratiques ». A son évocation, certains évoquent même « le deuil d’une génération ». Mais la plupart reconnaissent avoir rebondi vers des offres alternatives.

La peur du gendarme ? Connaissent pas

Dans leurs choix, la gratuité prime, et l’indifférence prédomine. « Les dispositions légales sont peu prises au sérieux et ont peu d’impact », révèlent les verbatims, qui n’abordent pas la question d’une amende automatique, réclamée par une partie des ayants droit, et qui aurait un effet plus ou moins dissuasif sur les adolescents et les jeunes adultes.

Ce sont les 22-24 ans qui sont le plus réceptifs aux avertissements de l’Hadopi. Mais loin de les détourner du piratage, cela les pousse à élaborer des stratégies d’évitement. « Je ne télécharge plus n’importe quoi. Car ça prend du temps. Et il y a Hadopi quand même. Je n’ai pas le droit d’avoir un casier judiciaire, et il y a aussi le problème des virus, de la qualité. » « Je télécharge mieux, du peer to peer entre amis, via clé USB. » Par crainte et/ou culpabilité, certains se restreignent… au streaming illégal.

De plus, les jeunes gens interrogés font une gradation dans les pratiques illicites et ils n’ont vraiment conscience de violer la loi que dans le cas de la mise en ligne de fichiers. « Si tu regardes une vidéo en ligne, tu ne fais rien de mal, ce n’est pas toi qui l’a mise ». Cette phrase résume à elle seule l’état d’esprit de certains.

Au final, le choix entre sites légaux et illégaux résulte plus d’une commodité que d’une sélection consciente entre sites licites ou illicites. Ainsi, autant, pour la musique, ils consultent des sites de streaming légaux tant qu’ils sont gratuits, autant, pour les films et les séries, les sites illicites sont privilégiés.

Mais il en faudrait plus pour entamer l’optimisme de l’Hadopi, qui préfère faire la différence entre les 19-21 ans, une « tranche d’âge pour laquelle on peut avoir tendance à se dire qu’on n’arrivera pas à changer leur comportement car ils ont connu une zone de non-droit et il sera difficile de revenir en arrière », et les 15-18, « qui sont plus sensibilisés, à un âge où l’on est pourtant raisonnablement rebelle, et plus vraiment influencés par ses parents ».

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