[Stéphane Moussie – Mac Génération – 04/01/2013]

Free, deuxième fournisseur d’accès Internet (FAI) français avec plus de 5 millions d’abonnés, commence l’année 2013 par un coup d’éclat. Un an auparavant, le trublion des télécoms jetait un pavé dans la mare du marché de la téléphonie mobile avec ses offres à prix planchers. Depuis hier, le FAI déchaîne les passions à la suite d’une mise à jour exceptionnelle de la Freebox Revolution.

En ajoutant et en activant par défaut un bloqueur de pub dans une mise à jour parue hier pour la Freebox Revolution, Free a déclenché une véritable tempête. Certains sites, dont les revenus dépendent exclusivement de la publicité, appellent leurs lecteurs à désactiver la fonctionnalité. Un webmaster a même mis en ligne un script pour bloquer ou rediriger les abonnés Free qui surfent sans pub. D’autres éditeurs crient à une attaque à la neutralité du Net, un principe qui garantit l’égalité de traitement de tous les flux de données sur Internet. Une affaire suffisamment sérieuse pour que la ministre déléguée chargée de l’économie numérique, Fleur Pellerin, organise une réunion lundi prochain ouverte à tous les acteurs intéressés. En trame de fond, c’est la bataille des tuyaux entre Free et Google qui se joue. 

Un système équivalent à l’extension Adblock Plus ?

La possibilité de supprimer la publicité sur le web ne date pas d’aujourd’hui. La populaire extension Adblock Plus existe depuis plusieurs années et est disponible sur tous les navigateurs les plus répandus. C’est l’activation unilatérale de Free qui étonne. Pour Jean-Christophe Vignes, Juriste Senior et Responsable du Pôle Nom de Domaine du cabinet Caprioli & associés, même si les Conditions Générales autorisent Free à « demander à l’Abonné d’effectuer d’éventuelles mises à jour logicielles de l’Elément de Réseau [La Freebox]. [Et] dans le cadre d’un service de maintenance à distance à accéder à l’Elément de Réseau et à y opérer les modifications nécessaires », la nouvelle fonctionnalité n’est nullement comparable avec Adblock Plus.

La première raison est d’abord que l’installation de l’extension pour les navigateurs résulte d’un choix en connaissance de cause de la part de l’internaute. Ce n’est pas le cas avec le blocage par la Freebox qui est activé par défaut — après redémarrage — et sans avertissement. On pourrait donc à tout le moins relever un manque d’information préalable de la part du fournisseur d’accès à Internet, selon le juriste.

Deuxième différence, la disponibilité de la liste des services bloqués. L’utilisateur d’AdBlock Plus a la main sur les publicités bloquées par l’extension, ce qui n’est pas le cas chez Free où il a seulement le choix d’activer ou de désactiver complètement cette fonction. Alors qu’AdBlock Plus permet de créer des exceptions, sortes de liste blanche, la fonction de Free ne laisse aucune latitude et est totalement opaque.

Troisième distinction selon Jean-Christophe Vignes, le filtrage en lui-même qui est opéré par un FAI et non pas par une extension. En effet, comme le démontre PC INpact, Free bloque la publicité en modifiant les DNS — en changeant ses DNS, on peut contourner l’option active. Cette troisième différenciation est en fait de la somme des deux éléments suscités : Free se permet de diriger l’utilisateur où il le souhaite — le changement arbitraire de DNS permet cette opération — sans l’avertir préalablement. Est-ce que Free a le droit d’agir de la sorte auprès de ses clients ? Pour Cédric Manara, professeur de droit à l’EDHEC Business School interrogé par PC INpact, il y a un défaut de transparence — le FAI n’a pas communiqué à ses clients l’activation du blocage de la pub — et le service fourni — l’accès à l’Internet — est modifié de manière significative. Autrement dit, la mise en place de cette fonction et la fonction elle-même sont litigieuses.

La mise en place de cette fonction pose « un problème majeur quant au filtrage possible par le FAI », estime Jean-Christophe Vignes. « Si on ne peut pas parler d’atteinte à la neutralité du Net proprement dite, on doit déjà s’interroger sur l’évolution possible de la liste de sites utilisée dans le cadre de cette fonction. Aujourd’hui seules certaines URLs proposant de la pub semblent concernées, mais demain, rien n’empêcherait le FAI de compléter sa liste avec des sites d’un autre genre… Sur ce principe, la liste pourrait même lui être imposée par des partenaires commerciaux insistants, des Magistrats, des régulateurs (ARCEP, HADOPI,…) voire le législateur lui-même !». Le fondateur de French Data Network — un FAI associatif historique —, Benjamin Bayart, enfonce le clou : « il est évident que non, ce n’est pas une atteinte à la neutralité des réseaux. D’abord parce que le filtrage n’est pas fait par le réseau, mais par un équipement de périphérie. Les abonnés qui utilisent leur propre modem ADSL […] ou ceux qui utilisent tout simplement une version plus ancienne ne sont pas touchés. Ergo, ce n’est pas le réseau qui filtre. Est-ce une atteinte à la neutralité des intermédiaires techniques, que j’appelle de mes voeux ? Oui, très clairement.»

L’affrontement entre Free et Google

La question est de savoir également pourquoi Free a mis en place subrepticement ce blocage de la publicité. Le FAI n’a fait aucune annonce officielle à ce sujet, la seule mention venant de sa part étant la ligne « Ajout d’une option adblocker permettant de bloquer des publicités (bêta) » dans la liste des nouveautés de la mise à jour. Si Free avait voulu faire de cette option un argument commercial, on peut penser qu’il se serait d’ores et déjà employé à communiquer largement dessus — le FAI avait parfaitement orchestré le ramdam autour de Free Mobile plusieurs mois avant son lancement. Et aucun dirigeant ne s’est exprimé pour le moment dans les médias alors que la couverture médiatique est très large.

Si on regarde qui est visé par le blocage de la publicité, Google est le premier sur la liste. Seuls les services de Google (DoubleClick, AdMob, AdWords…) sont touchés par cette fonction. Par ricochet, tous les sites web qui affichent des publicités provenant des régies de Mountain View endossent le rôle de victimes collatérales : leurs pubs ne sont pas affichées chez les abonnés Free. Google Analytics a également été bloqué pendant un moment hier soir, mais est revenu depuis ce matin.

Tous les éléments tendent à laisser penser qu’il s’agit d’un coup de semonce de Free à l’encontre de Google. Les deux acteurs du monde de l’Internet s’affrontent depuis plusieurs mois autour des frais d’interconnexion. « Les tuyaux entre Google et nous sont pleins à certaines heures, et chacun se repousse la responsabilité de rajouter des tuyaux », déclarait Xavier Niel, patron de Free, début 2012. Les freenautes constatent quant à eux des débits anémiques quand il s’agit de regarder une vidéo sur YouTube ou télécharger une application sur l’App Store.

Ce qui ressemble à une démonstration de force de la part du FAI va-t-il faire bouger les choses ? Alors que la bataille ressemblait jusqu’à hier à une guerre de tranchées, ce mouvement est-il synonyme d’unblitzkrieg (une guerre éclair) ? L’opération de Free est en tout cas assez habile du point de vue de l’internaute : tout en coupant Google de sa plus grosse source de revenus, il enlève à l’utilisateur ce qui est considéré quasiment toujours comme une nuisance, la publicité. Une façon, peut-être, de consoler le freenaute qui se plaint d’un accès insatisfaisant à YouTube…

Du côté des éditeurs de sites web, la vision est le plus souvent différente. Free met à mal le modèle économique le plus répandu sur le web, la pub. Si le trublion parvient à trouver un accord avec Google sur les frais de connexion à la suite de cette démonstration de force, fera-t-il marche arrière sur le blocage de la publicité, une fonction a priori populaire chez les utilisateurs ? Une solution mi-figue mi-raisin pour limiter la déstabilisation du modèle économique de bons nombres d’éditeur serait de laisser l’option de blocage disponible mais la désactiver par défaut. Une mesure d’ailleurs évoquée par Fleur Pellerin.

Peu fan de la pub intrusive, mais favorable à une solution du type no opt out par défaut. A discuter avec les éditeurs et Free

Mais avant cela, le rapport de force est-il en faveur de Free face à l’une des plus importantes multinationales de l’Internet ? Google a en effet tout intérêt, pour lui-même, à ne pas céder, car dans le cas contraire, les autres fournisseurs s’engouffreraient dans la faille et chercheraient à renégocier les contrats. Plusieurs options se présentent à la firme de Larry Page : céder face à Free, ce qui serait une défaite ; ignorer le problème, quitte à perdre quelques revenus ; ou, hypothèse la moins vraisemblable, répondre par l’escalade en poussant la logique de Free encore plus loin et sabrer ses services pour les freenautes…

En parallèle, Google est pris à partie par plusieurs éditeurs de presse en France qui aimeraient bien lui soutirer quelques sous (lire : Google : fuite des résultats, des actionnaires… et des journaux ?). Ceux-ci militent auprès du gouvernement pour la création d’un droit voisin qui rémunérerait les journaux quand le résultat d’une requête d’un internaute contient des liens qui pointent vers des sites de presse. Le géant californien se retrouve dans la même posture : s’il lâche du lest pour quelques uns, tous les autres acteurs concernés en profiteront pour s’immiscer dans la faille. « Céder un peu c’est capituler beaucoup », dit la maxime. Google cèdera-t-il ?