Commentaire (nauséabond, bien sûr) de Dov : ça c’est un message adressé directement aux « copains » de Demosphere et d’Indymedia qui revendiquent ouvertement la censure des idées et informations qu’ils jugent fausses et inappropriées… chapeau messieurs, vous avez bouclé la boucle et vous retrouvez dans le camp des curés, rabbins, imams et censeurs, traqueurs de la « mal pensée »…

Contributions bénévoles à la destruction de la pensée
[Jean Rembert pour IRIS – 06/03/2002]

L’usage efficace de la langue de bois exige une longue formation et une vigilance de tous les instants. Faute de quoi, on risquerait de dire quelque chose, au lieu du rien qu’il convient de communiquer, pour occuper l’espace sans troubler l’ordre qui convient au locuteur. Il suffit de disposer de la banque de données convenable, où l’on a déposé des signifiants utiles, et d’autant plus utiles qu’ils sont vidés de substance.

1. L’apostolat de la gouvernance

Par exemple, si j’ai dans ma banque les termes choisis suivants : acteur, citoyen, débat, démocratie, échange constructif, espace de dialogue, intérêt général, ouverture, position idéologique (c’est- à-dire l’antonyme stigmatisé du sympathique « conviction »), transparence, vocation, je peux bricoler une phrase d’apparence élevée pour un intérêt tendant vers zéro.

Il y faut des verbes aussi, sinon, pas de belle phrase, et je vais choisir, outre les auxiliaires, du positif pour commencer (accueillir, appeler, favoriser, souhaiter) et du normatif pour la fin (devoir, guider), surtout il ne faut pas faire l’inverse, ça décourage ou indispose le lecteur. Après ça déroule tout seul :

« Outil de démocratie et de transparence, le Forum a pleine vocation à accueillir un tel débat. Je souhaiterai, au surplus, que l’ouverture de cet espace de dialogue favorise des échanges constructifs entre acteurs citoyens et non une juxtaposition de positions idéologiques. J’appelle chacun à cet exercice, au nom de l’intérêt général qui doit nous guider » [1].

Évidemment, ça finit un peu autoritaire culpabilisant, « au nom » de l’intérêt général, père de la citoyenneté, du fils et du saint esprit, ce n’est pas parfait. Ne croyez pas que ceci prenne autant de temps que je le décris ici. Non, c’est généré automatiquement, juste une question de formatage.

Vous en voulez une autre ? Facile, en voici une rigolote, qui ne tire pas sur la même banque de données, mais sur sa cousine, qu’on identifiera sans peine :

« Nous vivons une crise fondamentale de la représentation qui touche notre intelligence du monde et de nos sociétés et modifiera peut-être le sens de la présence de l’homme sur Terre » [2].

Dans ces exemples prélevés dans la mouvance de l’internet citoyen-sic, on peut apprécier la consommation excessive et peu écologique de signifiants valorisés, transformés en soupe tiède pour les besoins d’un genre de communication. Plus on a rien à dire, plus il faut utiliser de concepts pour habiller la pauvreté. Et on participe sans vergogne à leur stérilisation. De l’acteur qui n’est plus qu’un gentil contributeur de forum, à l’effet de l’internet sur le sens de la présence, en passant par l’intérêt général, la citoyenneté ou la démocratie, mettons tout dans le presse légume, il en sortira quelque chose d’indistinct et filandreux.

2. L’histrionisme sacrificiel

On peut tuer en banalisant, mais aussi en hystérisant, pour les besoins de la cause et de la propagande de la foi. Démarche inverse, même résultat final, mais pas sur les mêmes registres.

Ici, on va tirer sur les banques émotionnelles pour dramatiser et impliquer affectivement (odieuse, inique, immonde, s’insurger, viol, infâme, etc.). Exemple, au sujet de la Loi sur la Sécurité Quotidienne, objet de contestation rationnelle, mais aussi d’investissement pulsionnel :

« s’insurger contres ces lois immondes en pratiquant la désobéissance sociale, […] pour montrer aux prélats de l’Empire que leur pouvoir arbitraire ne saurait s’appliquer aux territoires de la communication… », ou bien « les plus élémentaires règles de démocratie sont bafouées dans ce pays » [3].

Putain, on va pas se laisser faire, confusion mentale ou pas ! D’ailleurs, à quelques péquins, on va aller protester contre…l’Association des Fournisseurs d’Accès, curés de campagne de l’Empire, et valets de la députation de la non démocratie. Carrément, hein, faut pas mollir, pour les prélats, on verra plus tard dès qu’on sera plus nombreux : « une vingtaine de désobéissants et désobéissantes on investit le hall de l’immeuble qui habrite les bureaux de l’Association des dournisseurs d’accès et de services Internet (AFA), à la Défense, pour protester contre les mesures d’atteintes aux libertés en matière de communication et de correspondance contenuent dans la LSQ » (sic) [4].

Les appels à l’émotion utilisent volontiers des éléments de mythologie cinquantenaire (prenons le maquis, sur tous les murs j’écris ton nom, bruits de bottes, partisan), et plus largement du combat antifasciste, appliqué ici à la démocratie représentative. Ça n’a pas plus de sens que faire signer un anarchiste contre « le viol de la constitution » de l’État bourgeois, ou plutôt, ça a le même sens.

La confusion des sentiments, en quelque sorte, faire feu de tout bois pour que ça se voie un peu dans les médias, et tant pis pour Logos et les référents historiques, ce sont des vieilleries qui entravent le juste combat des minorités qui agissent et en parlent… Oui, ce que l’on dit faire a plus d’importance que ce que l’on fait…

Plus de concepts, plus d’histoire, plus de spécification, juste la soupe ou l’immédiateté de l’émotion manipulée, et la destruction des outils de la pensée par indifférenciation.

« Dis Papa, c’était comment au début de l’internet ? Je ne sais plus, ma chérie, on n’a plus les mots… Il me semble que des anti-démocrates faisaient des lois citoyennes pendant que des acteurs mangeaient de la soupe infâme et transparente, pour l’intérêt général, mais je ne suis pas certain… »

Notes : [1] « Administration électronique et données personnelles : un débat public » http://www.foruminternet.org/texte/forums/read.php?f=7&i=1&t=1

[2] Citation brève, mais le reste du texte, qu’on épargne au lecteur, est à l’avenant. « Quelle démocratie à l’ère informationnelle » http://www.vecam.org/intro.html

[3] Les coupures pour alléger la citation n’en altèrent pas le sens. « Libertés et confidentialité : prenons le maquis » http://infos.samizdat.net/article.php3?id_article=122

[4] « La liberté n’a pas de prix » http://forum.samizdat.net/article.php3?id_article=31