Commentaire de Caro, ancienne de la rue : les porte-parole du STRASS (Tiphaine à l’époque) nous avaient déjà habitués à des déclarations magnifiques sur la prostitution du genre « Les hommes ont des besoins que les épouses vertueuses ne peuvent assouvir », « Cela fait du bien aux hommes »… Ici on a une autre perle : « Il y a des choses que la pute accepte de faire, d’autres qu’elle ne fait pas et, pendant la prestation, elle garde à tout moment le contrôle de ce qui se passe ».  On en reste bouche bée…  Tiphaine n’a jamais du travailler ni dans les rades belges, ni dans les hotels de luxe parisiens. Dans les deux cas, aussi sophistiquée que puisse être l’escort, elle n’est qu’un trou avec de la viande autour et n’a aucune voix au chapitre. Et si elle moufte, elle se fait casser la gueule… sauf si elle a un « mac » qui la protège. Mais alors elle n’est plus « libre et indépendante » comme le Strass voudrait nous faire croire.

Si Morgane veut venir faire un tour avec nous au Monténégro, pour aller voir les prisons clandestines où l’on « travaille » les ukrainiennes avant des les exporter vers l’Europe, elle verra à quel point les putes sont à des kilomètres de « garder le contrôle ». Et pas seulement là bas… je peux lui refiler le contact d’un certain nombre de filles ayant travaillé pour le célèbre « Dodo la Saumure »… elles pourront lui raconter à quel point elles avaient « le choix »…

Le STRASS et ses membres sont un avatar de l’idéologie libérale marchande. L’humain est une marchandise, au même titre que tout le reste et il ne faut pas en empêcher l’exploitation. Dans la rue, comme dans l’usine. Si dans le lot certains « free-lance » arrivent (comme les ouvriers typographes d’antan) à tirer leur épingle du jeu, dans la majorité des cas cette exploitation de l’humain comme marchandise aboutit aux mêmes résultats que dans l’industrie et le commerce: aliénation, exploitation, destruction des corps, mise au rebut des déchets après usage… travailleuse en usine, caissière de supermarché, couturière de baskets chez Nike, pute sur le trottoir… même combat.

Sans vouloir aucunement soutenir la fausse campagne abolitionniste menée en ce moment par le gouvernement et qui n’est qu’un énième coup de pub en direction de l’électorat conservateur (qui constitue pourtant le gros de notre clientèle), il est dommage de voir des membres de la société bourgeoise étendre leur minuscule situation « privilégiée » de call-girls/call-boy de luxe à l’ensemble de la profession, dont le lot quotidien relève plus de la misère crasse, de l’aliénation et de l’exploitation pure et simple qui caractérise la traite humaine contemporaine.

Il n’est pas surprenant que cet interview surgisse quelques semaines après l’affaire du Carlton… et que dans les deux cas, la bonne société se garde bien d’attaquer les véritables esclavagistes qui font des fortunes.  Signé: Caro

[Anne Chemin – Le Monde – 25/11/2011]

Entretien avec Morgane Merteuil, la secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel (Strass), mouvement créé en 2009 qui revendique 500 adhérents.

Comment définiriez-vous votre « travail » ? Je n’utilise pas le mot de « prostituée » : c’est un terme passif fondé sur un participe passé. Je dis plus volontiers que je suis une escort. Ou une « pute » : c’est une façon de se réapproprier un terme en général utilisé comme une insulte, de la même manière que les homosexuels se sont réapproprié le mot de « pédé ».

Je préfère être escort plutôt que travailler en usine quarante heures par semaine : je choisis mes horaires, je n’ai pas de patron, je gagne ma vie. L’important, c’est que cela reste un choix.

Les abolitionnistes affirment que la prostitution n’est jamais un choix. Qu’en pensez-vous ? C’est évidemment un choix « contraint » – on ne le fait sans doute pas uniquement par plaisir -, mais c’est le cas pour beaucoup d’autres métiers. Les personnes qui ont des journées extrêmement difficiles sur des chantiers ou dans la restauration diraient sans doute, elles aussi, qu’elles ont fait un choix contraint. Personne ne songerait à leur rétorquer, comme on le fait avec nous, que leur consentement ne vaut rien et qu’elles sont aliénées.

Les abolitionnistes – parfois des féministes ! – nous parlent comme si nous étions des enfants, alors que, pour moi, le féminisme, cela consiste à écouter la voix des femmes, sans porter de jugement moral et sans avoir d’a priori. Pour elles, il n’y a qu’un seul schéma d’émancipation, le leur. Et toutes celles qui ne rentrent pas dans ce schéma sont forcément aliénées. Pour moi, l’émancipation, cela consiste au contraire à vivre selon ses propres désirs.

Que répondez-vous à ceux qui disent que la prostitution est forcément une atteinte à la dignité ? C’est une forme de paternalisme très condescendant. C’est blessant, injurieux, méprisant, de s’entendre dire que ce métier est, par nature, un esclavage ou un asservissement. Il peut l’être, bien sûr, mais il ne l’est pas toujours. J’ai des amies qui ne pourraient pas faire ce que je fais, mais j’ai un rapport au corps qui me permet, moi, de le faire. Il faut respecter le ressenti de chacun, ne pas imposer aux autres sa propre vision des choses. Certaines personnes ne pourraient pas travailler dans un abattoir, d’autres auraient du mal à s’occuper de personnes âgées. Moi, ce que je trouve dégradant, c’est plutôt d’êtretrader ou huissier de justice. Les adhérents du Strass n’ont pas le sentiment deperdre leur dignité, ils veulent simplement qu’on cesse de les stigmatiser et qu’on leur reconnaisse des droits sociaux – la retraite et l’assurance-maladie par exemple. En pénalisant le client, on va au contraire marginaliser et précariser les travailleurs du sexe, qui auront de plus en plus de mal à imposer leurs conditions aux clients.

Le syndicat que vous dirigez parle de la prostitution comme d’un « travail sexuel ». Pourquoi ? La prostitution ne consiste pas à vendre ou même à louerson corps, comme le prétendent les abolitionnistes, tout simplement, parce que le client ne peut pas en faire ce qu’il veut. Le travailleur sexuel propose une prestation qu’il réalise avec son corps, mais il fait aussi travailler sa tête ! Il y a des choses qu’il accepte de faire, d’autres qu’il ne fait pas et, pendant la prestation, il garde à tout moment le contrôle de ce qui se passe.