[Raphaële Karayan – L’Express.fr –  31/10/2011]

Patrick Baudry, sociologue, décrypte les nouvelles pratiques funéraires sur internet et les réseaux sociaux, comment elles s’inscrivent dans la tradition et les nouveaux besoins de socialisation. Interview.

Mémoriaux en ligne, cimetières virtuels, oraison de « RIP » sur les réseaux sociaux à chaque décès d’une personnalité… Patrick Baudry est professeur de sociologie à l’université Bordeaux 3, et auteur de La Place des Morts, aux éditions l’Harmattan. Il décrypte le sens de ces nouvelles pratiques numériques.

Vous travaillez notamment sur les attitudes devant la mort, les jeunes générations et les cultures urbaines. Quelles nouvelles pratiques funéraires issues du numérique ont retenu votre attention?

Je me suis intéressé aux cimetières virtuels: certains cimetières donnent la possibilité d’accéder virtuellement à la tombe – réelle – du défunt, de la visualiser, d’y déposer un mot ou des fleurs. Un certain nombre de cimetières américains ont mis en place ce système, et il y en a aussi dans le sud de la France. C’est un phénomène lié aux dispersions de la famille, aux mobilités familiales et professionnelles, qui font que le lieu d’inhumation peut être éloigné du lieu d’habitation.

C’est aussi un changement dans les temporalités. Traditionnellement, la Toussaint est le moment où on se rend dans les cimetières. Cela reste une date, dans notre société d’hypermodernité, qui reste rattachée à une pratique de type traditionnel. Internet permet de se rendre quand on veut dans un cimetière. Cela ne court-circuite pas forcément la pratique traditionnelle.

Internet contribue-t-il à recréer du rituel dans un domaine que l’on ne veut plus montrer, et où il disparait peu à peu?

Les rites ont toujours évolué. Par exemple, les grands dais noirs au pied des maisons ont disparu. Dans une ritualité, il y a toujours des éléments qui tombent en désuétude et d’autres qui apparaissent. Quand apparaît une nouveauté comme internet, il est tout à fait logique que les gens l’intègrent dans leur ritualité.

En quoi internet répond-il aux besoins de nouveaux rituels?

Ce qui prévaut de nos jours, c’est plus le sens construit par la personne vivante dans sa relation avec le défunt qu’un ensemble d’actes qui étaient régis par des traditions et des institutions sociales. Les gens fabriquent une nouvelle forme de ritualisation, en s’inspirant des anciennes traditions et en les adaptant à l’époque. On est plus dans une exigence de sens que dans l’observance de règles. Les règles (les habits de deuil, par exemple) ont pu perdre en efficacité, cela ne signifie pas du tout qu’on n’en a plus besoin.

Que pensez-vous des mémoriaux virtuels comme Paradis Blanc, i-Tomb ou i-Memorial?

C’est la transposition de ce qui est en tendance depuis assez longtemps dans les carnets des journaux, et qui est tout à fait remarquable : l’apparition et la progression de mentions de « souvenirs », qui rappellent des décès qui se sont produits il y a un an, cinq ans, dix ans… Ce qui est intéressant, c’est qu’on est à la fois dans une expression intime et dans la publicisation de l’intime. On voit que ce qui se joue, c’est l’élaboration d’un sens. Il s’agit de marquer la continuation d’une relation au lieu d’une cessation. Il y a toujours un imaginaire des morts, qui restent des partenaires pour les relations entre les vivants.

Cette « publicisation de l’intime » que vous évoquez passe notamment par les réseaux sociaux. N’est-ce pas un moyen de resocialiser les rituels autour de la mort, qui ont été relégués au cercle familial restreint alors qu’autrefois il s’agissait d’événements qui rassemblaient toute une communauté?

Cela montre que l’intime n’est pas du tout de l’ordre du privé. Il est partagé socialement. Dans un village, autrefois, on était obligé d’aller voir la famille d’un défunt même si on ne le connaissait pas, et inversement on se devait d’ouvrir sa porte aux personnes venues porter leurs condoléances.

Sur les réseaux sociaux, quand meurt une personnalité, il est d’usage de le relayer (en premier si possible), et tout le monde y va de son petit souvenir, commentaire, ou jeu de mot. Comment l’interprétez-vous?

Internet, c’est le règne du commentaire, la possibilité d’expression irruptive. Devant son clavier, la personne la plus réservée peut déraper. Ce qui est frappant, c’est la vitesse à laquelle peut se produire la mise en commun. On le voit dans les flashmobs, par exemple, où des personnes qui ne se connaissent pas vont partager un espace commun pendant un court moment.

On peut aussi interpréter le fait que beaucoup de commentaires relèvent de l’humour, de plus ou moins bon goût, comme une de mise à distance.

La ritualité funéraire provoque des sentiments contradictoires : rapprocher et distancier la personne défunte, le silence et la parole, la gravité et la légèreté. On dit qu’on pleure aux mariages et qu’on rit aux enterrements. Il y a là l’expression d’un certain refus, d’une révolte. Dans ce jeu du refus, il y a des pratiques qui peuvent être celles de la dérision.

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