[Jean Bricmont – Investig’Action – 29/04/2011]

Divers lecteurs m’ont fait remarquer que la première version de l’interview publiée sur le site d’Investig’Action était trop rapide et procédait à des amalgames en ce qui concerne les positions de la gauche. Voyons donc plus en détail ces positions.

Le député européen Mélenchon, qui est sans doute l’homme politique le plus important à gauche du PS, appuie la guerre et refuse même d’utiliser ce terme, parce que la guerre est autorisée par l’ONU[1]. Si on adopte ce point de vue, il faudrait cesser de parler de « guerre de Corée », ou de « première guerre du Golfe » puisque celles-ci étaient aussi autorisées par l’ONU. Si Mélenchon s’appuie sur la résolution, quelle interprétation en donne-t-il (celle des Russes, de la Ligue Arabe ?) et que répond-il à ceux qui estiment qu’elle est déjà violée par les pays agresseurs ou à ceux, comme le juriste italien Danilo Zolo, qui soulignent que cette résolution viole la Charte de l’ONU[2] ?

De plus, la résolution de l’ONU permet peut-être à la France d’intervenir, mais elle ne l’y oblige nullement. L’intervention reste un choix politique purement français (même si le gros de l’effort de guerre est en fait porté par les Etats-Unis). Mélenchon pense aussi que cela permettra de sauver les révolutions arabes, menacées par la répression de Kadhafi. Se rend-il compte que ce soutien aux révolutions arabes se fait en compagnie de Sarkozy et des émirats qui, soit ne savent pas ce qu’ils font, soit se sont soudain convertis à la révolution ?

Mélenchon pense que cette intervention est dans l’intérêt de la France, à savoir « être liée avec le monde maghrébin. Il n’y a pas de futur possible pour la France si elle est opposée au sentiment majoritaire des populations au Maghreb, c’est-à-dire pour la liberté et contre les tyrans. » Bien, mais Mr Mélenchon vit dans un pays où il est illégal de prôner même un boycott pacifique à l’encontre d’Israël. Qui peut croire une seconde que l’attitude actuelle de soutien aux rebelles va être interprétée par les populations du Maghreb comme un soutien à la liberté et non comme, par exemple, une volonté de contrôler un état pétrolier tel que la Libye, ou de reprendre pied militairement et politiquement face aux révoltes arabes et les orienter autant que possible en fonction des intérêts occidentaux. ?[3]

Passons au PCF, qui exprime son « opposition totale » à toute intervention militaire[4]. Notons d’abord que Mélenchon déclare : « J’ai voté la résolution du Parlement européen en accord avec la direction du PCF et de la Gauche unitaire, en accord avec mon collègue eurodéputé communiste Patrick Le Hyaric », ce qui laisse perplexe concernant l’opposition totale du PCF à toute intervention militaire (où est passée la discipline du Parti et, si Mélenchon ment, pourquoi ne le dénonce-t-on pas ?). Certes, la déclaration de Roland Muzeau[5] (faite après mon interview) est courageuse et on peut l’approuver. Mais les arguments avancés dans d’autres déclarations laissent perplexes : lorsque le PCF exprime son opposition totale à la guerre, il déclare que « des responsables de l’insurrection populaire ont plusieurs fois exprimé leur refus d’une telle intervention. », ce qui est le plus mauvais argument possible, vu que ces responsables ont changé d’avis et que leur avis dépend évidemment principalement du rapport de force sur le terrain.

La question à poser mais qui ne l’est pas, vu « l’urgence », est de savoir si c’est le rôle des troupes françaises d’intervenir partout où on le leur demande (à Gaza, du côté palestinien, par exemple, si la demande était formulée) ? Dans un autre communiqué, le PCF réitère « son plein soutien aux forces qui agissent pour la démocratie en Libye, avec le Conseil National de Transition[6] ». Mettons de côté le fait que personne ne sait vraiment si les rebelles agissent pour la démocratie (au sens où nous l’entendons) et que les documents de Wikileaks jettent un doute sur cette question[7].

Mais il est incohérent d’accorder son « plein soutien » à des forces politiques et de refuser en même temps leur principale exigence, à savoir des bombardements sur les troupes qui leur sont opposées. Les rebelles n’ont évidemment pas besoin de grandes déclarations de solidarité faites à Paris, mais d’armes, d’avions, de bombes etc. Notons au passage que cela vaut également pour les combattants afghans, palestiniens, bahreinis etc. Personne n’a besoin d’une « solidarité » purement verbale et n’impliquant aucune action politique concrète.

Le sommet dans ce genre de déclaration de « solidarité » a sans doute été atteint par «  l’Appel du Collectif de solidarité avec le peuple libyen »[8] qui dénonce « la complicité des gouvernements occidentaux » au moment (19 mars) où ceux-ci sont déjà en train de bombarder la Libye, probablement en violation de la lettre de la résolution, exige la « Reconnaissance du Conseil national de transition intérimaire, 
 seul représentant légitime du peuple libyen » ainsi qu’une « justice exemplaire contre les crimes de Kadhafi ». Et comment va-t-on accomplir toutes ces belles choses sans une guerre totale ? L’appel est signé, entre autres, par ATTAC, la LDH, le NPA, le PCF, le PG et le PIR. Difficile après cela de ne pas faire d’amalgame entre les positions de la gauche.

On retrouve évidemment le même genre de raisonnement dans les groupes issus du trotskisme. Le NPA « réaffirme son soutien aux insurgés libyens contre la dictature »[9], tout en s’opposant à l’intervention occidentale, mais sans expliquer ce que signifie son soutien s’il refuse à cette insurrection ce qu’elle souhaite le plus (une intervention armée). La LCR belge parle carrément de « faillite du chavisme »[10],à cause des propositions de solution négociée avancées par l’Alliance bolivarienne (notons au passage que l’opposition à cette guerre ne vient pas seulement de Chavez mais de 42 partis de gauche en Amérique Latine[11]).

Ce genre de discours, que l’on retrouve dans toutes les guerres, est la version adaptée à la crise actuelle du « ni-ni » (ni Otan ni Milosevic, ni Bush ni Saddam, ni Hamas ni Netanyahu)[12]. D’une part, on accepte tous les arguments de la propagande de guerre sur les crimes de l’ennemi, aujourd’hui de Khadafi, mais hier de Milosevic ou de Saddam, sans jamais s’intéresser à des sources d’informations alternatives[13], et on affirme son soutien total à la cause au nom de laquelle la guerre est menée (les Albano-Kosovars, les Kurdes, les femmes afghanes, ou l’opposition libyenne). Ensuite, on refuse l’intervention militaire « impérialiste », qui est justement ce que réclament ceux que l’on « soutient », sans proposer d’alternative autre que verbale. On parle d’armer les rebelles (qui le sont déjà), ce qui est une forme d’ingérence (et que fait-on si cet armement ne suffit pas ?). On lance des paroles en l’air sur les brigades internationales (qui va les organiser ?). Il est évident que ce type d’argumentation « contre » les guerres ne convainc presque personne et ouvre un boulevard aux contre-arguments de la gauche interventionniste ; il y a d’ailleurs fort à parier que la France sera le pays où les manifestations contre la guerre seront les plus faibles (comme c’est systématiquement le cas, sur les questions de guerre et de paix, depuis la crise des missiles dans les années 1980).

Le problème de fond est qu’il n’y a aucune réflexion alternative à la doctrine de l’ingérence humanitaire. Aucune réflexion sur le militarisme et sur ce que serait une politique de paix et de désarmement, aucune réflexion sur le monde multipolaire qui se met en place et sur ce qu’un véritable internationalisme signifierait à l’intérieur de celui-ci, et aucune réflexion sur les effets désastreux des politiques impériales américaines. A chaque crise, on réagit dans l’urgence, « pour sauver les civils », en disant qu’on réfléchira après. Mais comme la réflexion ne vient jamais, on reste éternellement « dans l’urgence », c’est-à-dire à la traîne du discours dominant.

Tout le monde, surtout à gauche, adore se moquer de BHL, mais en réalité la victoire de la révolution (ou de la contre-révolution) dans la pensée française accomplie par les nouveaux philosophes dans les années 70-80 a été totale. A partir de cette époque, la pensée politique a été remplacée par une sorte de religion de la culpabilité. La France et les Français sont éternellement coupables, en mode majeur, du régime de Vichy et des déportations, et en mode mineur, du colonialisme et de la guerre d’Algérie ; les nombreux « ex », communistes, maos etc. sont, eux, « coupables » des crimes de Staline, Mao ou Pol Pot. Ce climat engendre, sur le plan intérieur, une extraordinaire volonté de contrôle de toute pensée ou parole hétérodoxe, qui soi-disant nous ramèneraient « aux heures les plus sombres de notre histoire », pour utiliser la formule consacrée. Ceci empêche toute pensée indépendante du discours dominant, en tout cas sur des sujets comme la souveraineté nationale. Sur le plan extérieur, le discours de la culpabilité implique que la France a l’obligation de « venir au secours des victimes », par analogie, en mode majeur, avec les Juifs victimes des Nazis et, en mode mineur, des républicains espagnols contre Franco. Face à cette pensée quasi-religieuse, aucune réflexion sur le droit, le militarisme ou l’impérialisme n’est possible.

Contrastons finalement la position de la gauche et celle du Front National. Eux, contrairement à Mélenchon, parlent de guerre à la Libye (ce qui revient à appeler un chat un chat), et ils sont presque les seuls à mentionner la souveraineté nationale et le droit international[14]. Leur opposition se fait au nom des intérêts des Français, tels qu’ils les perçoivent (surtout empêcher les flux migratoires). Et bien sûr, en bons « patriotes », ils soutiennent les forces armées une fois qu’elles sont engagées dans le combat. Mais si les choses tournent mal pour la coalition (ce qui est peu probable, mais on ne sait jamais), il y a fort à craindre que c’est ce genre d’opposition, et non celle de la partie de la gauche qui s’oppose mollement à la guerre, qui recueillera la faveur des Français. Dans le temps, le PCF aurait sans doute condamné la guerre au nom des intérêts du « peuple » ou des « travailleurs » français, mais la version actuelle de l’internationalisme (qui revient en pratique à accepter la doctrine de l’ingérence humanitaire) interdit ce genre de langage. Tout se passe comme si le monde médiatique passait avant le monde du travail. Le FN en profite, hélas, pour s’adresser au « peuple » oublié.

Le plus comique, si on peut dire, c’est que la gauche n’a à la bouche que des mots comme antiracisme et multiculturalisme, ce qui l’amène à vénérer les cultures de l’ « Autre » (et souvent, à travers celles-ci, les religions) mais est incapable de comprendre le discours politique des « autres » réellement existants, quand ceux-ci sont Russes, Chinois, Indiens, Latino-américains ou Africains.

http://www.michelcollon.info/Post-scriptum-Sur-la-gauche.html


[3] Si on en juge par http://www.aloufok.net/spip.php?article3777, le réaction en Tunisie et en Algérie est pour le moins mitigée.
[9] http://www.npa2009.org/content/comm…;;-du-npa-soutien-au-peuple-libyen-contre-la-dictature
[10] http://www.lcr-lagauche.be/cm/index…;;id=1981:lamerique-latine-et-la-revolution-arabe-faillite-du-chavisme&option=com_content&Itemid=53
[12] Voir http://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/BRICMONT/13824 pour une critique de cette idéologie.
[13] Pour un témoignage alternatif concernant la Libye, voir par exemple http://www.countercurrents.org/mountain220311.htm. En français, http://www.legrandsoir.info/Bombard….