Historiquement, cela n’a rien de nouveau… le FN comme une sorte de LCR raciste ?

[Emmanuel Ratier –  Faits & Documents n°309 – Janvier 2011]

Comme nous l’avions déjà signalé, aussi bien la thématique que le discours de Marine Le Pen sont très différents de ceux de son père (beaucoup plus tribunicien et peu tourné vers le terrain), ce qui va rapidement entraîner une nette évolution de la tactique du parti.

Pour résumer, de manière globale, le Front national devrait passer d’un discours nationaliste classique à un discours populiste et social, prenant beaucoup plus en compte ce que la gauche appelle le « mouvement social ». Cela apparaît de manière très visible dans le premier discours de la présidente du Front national. Elle n’a pas utilisé une seule fois le mot « immigré » et le mot « immigration » n’y figure que trois fois (exclusivement de manière annexe ou indirecte). L’immigration n’est plus critiquée dans sa globalité mais exclusivement l’immigration musulmane. En revanche, les nouveaux fondamentaux sont la lutte contre l’« islamisation », le « communautarisme » et la « mondialisation » (très différente du « mondialisme »).

Est mis en valeur un nouveau triptyque : la République (le FN devient le « défenseur de la République »), la démocratie (« la démocratie est la meilleure forme de gouvernement ») et la laïcité (« Nous ferons inscrire dans la Constitution que la République ne reconnaît aucune communauté »). Avec l’occultation de nombreux mots fétiches, plus « passéistes », de Jean-Marie Le Pen, comme « culture », « civilisation », « histoire », « traditions », « chrétien ».

Surtout, le mot « État » a été prononcé 46 fois. Un « État, colonne vertébrale de la France que nous aimons » et défenseur de la « laïcité » (nouvelle version républicaine et policée de la lutte contre l’islamisation) : « Quand il faut réguler, protéger, innover, c’est vers l’État que l’on se tourne naturellement, parce que c’est l’État qui a la taille suffisante pour agir, la légitimité démocratique indispensable, et qu’il est inscrit dans notre ADN national. » Il y a donc, selon Marine Le Pen, besoin d’un « État fort » face à « l’argent roi », avec même la possible « réappropriation du contrôle par l’État (NDA : une quasi-nationalisation) de certains secteurs stratégiques, comme les banques, insensibles aux injonctions éthiques ». Bref, il faut « en finir avec le règne de l’argent roi. L’État est devenu l’instrument du renoncement. »

Donc, une thématique nullement antiétatique (comme le fut le poujadisme, épopée anti-fonctionnaires, antiétatique et antifiscale qui permit à Jean-Marie Le Pen de décrocher son premier siège de député), susceptible de séduire tant les exclus, que les classes moyennes et même les fonctionnaires.

En revanche, les élites, les banques, la finance, l’euro et les dirigeants politiques discrédités sont désormais directement opposés à un État puissant, impartial et protecteur (en particulier des plus humbles). Comme Marine Le Pen l’a répétée, citant à nouveau Jean Jaurès (même s’il s’agit d’une citation inexacte), « la patrie est le seul bien des pauvres. »

À la différence (essentielle) des autres partis populistes européens (Suisse, Belgique, Hollande, Suède, Italie, etc.), tous ultralibéraux, le FN, selon les premières déclarations de sa nouvelle présidente, apparaît vouloir se positionner clairement comme antilibéral économiquement et socialement (alors que Jean-Marie Le Pen se déclarait volontiers « économiquement de droite et socialement de gauche ») : rôle accru de l’État, condamnation du diktat du marché, soutien aux classes moyennes et populaires, défense des personnes aux revenus modestes, maintien des 35 heures, réhabilitation des fonctionnaires (« les Français ne savent pas ce que nous proposons par exemple pour la Fonction publique »), éventuelle nationalisation des banques et condamnation des « banksters », protectionnisme aux frontières pour rembourser la dette de la France d’ici 2025 sans augmentation des impôts, sortie de l’euro, suppression de la loi Pompidou-Giscard de 1973 qui interdit au Trésor public d’emprunter directement à la banque de France, etc.

Autant d’éléments nouveaux, dont seule une partie a été clairement perçue par les opposants les plus en pointe à la ligne de Marine Le Pen (qui, comme Rivarol, dénoncent l’abandon des fondamentaux nationalistes, l’antisionisme et la marginalisation des « groupuscules anachroniques et caricaturaux »), mais qui affolent surtout le reste du monde politique.

Aussi bien la gauche (qui risque de se présenter très divisée, avec de multiples candidats à l’élection présidentielle) que la majorité UMP ne s’y retrouvent plus et craignent de ne plus retrouver non plus leurs électeurs.

De là, la volonté officielle de maintenir, au déni de la réalité de ce changement, un cordon sanitaire autour du FN, en répétant que « rien n’a changé ». C’est là le sens de la déclaration de Xavier Bertrand le 18 janvier (« C’est toujours la même extrême droite […] Il n’y a pas de changement entre Jean-Marie Le Pen et Marine le Pen ») ou celle de Nadine Morano qui a parlé de « non-événement » pour un « changement de prénom ».

Cette tactique paraît avoir déjà réussi aussi bien à droite qu’à gauche, à la lecture des sondages. Selon ceux de 20 Minutes (3 au 4 janvier) et de la Sofres (7 au 12 janvier), 22 % des Français se disent d’accord avec les idées du FN (+4 points par rapport à 2010). 59 % des Français estiment que l’UMP doit débattre avec le FN pour « trouver des points de convergence » et plus de 40 % des sympathisants UMP estiment que ce parti devra envisager des alliances avec le FN. 35 % (soit 16 points de plus qu’en 2010) des électeurs UMP pensent que l’UMP devrait passer des alliances électorales avec le FN « selon les circonstances ».

Dans le même temps, on assiste à une rapide « droitisation sociétale » : 63 % des sondés (contre 60 % en 2010) estiment que « la justice n’est pas assez sévère avec les petits délinquants », 50 % estiment qu’« il y a trop d’immigrés en France » (contre 44 % en 2010), 49 % (contre 43 % en 2010) qu’« on accorde trop de droits à l’islam et aux musulmans en France » (ce chiffre monte à 72 % chez les sympathisants de droite).

Avec cette tactique susceptible de séduire un nouvel électorat, Marine Le Pen réussit également une percée, dans les sondages, en direction de l’extrême gauche (ce qui n’avait jamais été le cas de son père), ce qui inquiète aussi bien le Parti de gauche que le NPA : 17 % des sympathisants d’extrême gauche se disent prêts à voter pour elle en 2012 et 32 % souhaitent une alliance électorale FN-UMP.

Le sondage du Nouvel observateur (13 janvier) indique que 40 % des Français pensent que Marine Le Pen peut figurer au second tour de la présidentielle de 2012. L’Express (19 janvier) la place en 3e position à 17 %, un score jamais atteint par son père, alors que la campagne présidentielle n’a même pas débuté.Elle arrive déjà en tête dans les classes moyennes (25 %), en seconde position chez les jeunes actifs (22 %) et chez les ouvriers (28 %). Mais 52 % ne la trouvent « pas crédible » et 76,5 % estiment qu’elle ne sera jamais présidente de la République.

Encore faudrait-t-il qu’elle obtienne, d’ici un an, les 500 signatures indispensables, alors que le FN compte actuellement sans doute moins de 100 conseillers régionaux encartés.

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