L’histoire a montré (en Europe en 1789, 1848 et 1930, au Chili et en Argentine en 1973…) que c’est quand la Classe moyenne commence à avoir l’eau qui lui monte sous le menton, elle se tourne vers des solutions autoritaires, cherche des boucs émissaires et sombre dans l’hystérie.

C’est comme cela qu’il faut comprendre la xénophobie montante en Europe et la victoire annoncée des « Tea Parties » aux élections U.S.

La peur de la classe moyenne de tomber dans la misère a toujours été le carburant des révolutions réactionnaires…

[Philippe Boulet-Gercourt – Nouvel Observateur  – 28/10/2010]

(…)Ils ne sont pas SDF, OS ni manutentionnaires et n’ont pas tous passé la cinquantaine, loin de là. Ils s’appellent Bill (41 ans, spécialiste en prêts immobiliers), Richard (55 ans, ex- ingénieur Motorola) ou Fanja (44 ans, exingénieur design), ils sont le visage d’un rêve américain salement cabossé.

Il n’y a pas de boulot à Chicago. Pas assez en tout cas. Le taux de chômage officiel du comté de Cook, qui regroupe la ville et sa banlieue, est de 10,2%. Si l’on ajoute les gens découragés par la recherche d’emploi, ceux qui ne travaillent que quelques heures par semaine ou les free lance contraints et forcés, le taux réel flirte avec les 20% dans la ville d’Obama.

Ce n’est pas cela qui est nouveau : à chaque récession, les entreprises américaines n’hésitent pas à licencier vite fait bien fait. Et dès que l’activité repart, elles réembauchent tout aussi rapidement. Avant 1990, il fallait en moyenne vingt et un mois pour que les emplois perdus dans une crise soient recréés ; avec les récessions de 1990 et 2001, le rythme s’est ralenti : trente et un, puis quarante-six mois. Cette fois, c’est le point mort.

(…)  « La situation de l’emploi s’améliore doucement, dit Anita Jenke, du Career Transitions Center. Les gens décrochent des entretiens, quelquefois des jobs. Mais il faudra probablement sept ans pour retrouver les emplois perdus. »

Sept ans… ou plus : à l’échelle nationale et au rythme actuel de créations d’emplois, il faudrait neuf ans pour récupérer les postes perdus, sans même parler des 5 ou 6 millions d’emplois nécessaires pour absorber l’accroissement de la population. Autant dire une éternité. «La dernière fois que j’ai perdu mon job et que j’ai mis les pieds au Career Transitions Center, il y a dix ans, on y croisait surtout des gens à qui la vie n’avait pas fait de cadeau, se souvient Reid Mackin, 44 ans, spécialiste en permis de construire et planification urbaine. Cette fois, je suis choqué par le nombre de gens bien comme il faut qu’on y voit. »

« Des cadres, des avocats, des docteurs, énumère la directrice du centre. Des gens qui gagnaient jusqu’à 100 000 dollars par an il n’y a pas longtemps. » Des chômeurs comme Lili Dumelle, titulaire d’un MBA en technologies de l’information, licenciée en mars par une société de services liée au monde de l’assurance, après quatorze années de bons et loyaux services, «parce qu’ils suppriment 5% de leurs effectifs pour atteindre leur objectif de résultat». « C’est la première fois que je perds mon boulot, cela fait tout drôle, reconnaît-elle avec un sourire gêné. Je me suis dit que je retrouverais vite, mais ça a l’air de prendre plus de temps que prévu. »

En période de crise, les Américains sont incroyablement résilients. « Ils sont prêts à faire n’importe quoi pour s’en sortir. Le problème, cette fois, c’est qu’il n’y a plus beaucoup de n’importe quoi», souligne Robert Bruno, professeur spécialiste du travail à l’université de l’Illinois.

A l’entendre, les trois ressorts classiques de la demande sont cassés. A commencer par le secteur immobilier. «C’est l’un des principaux facteurs de croissance, explique Robert Bruno. Mais il s’est tellement écroulé qu’il faudra longtemps pour qu’il retrouve son niveau d’avant la crise. » Le comté de Cook, où les prix ont chuté de 25%, compte près de 75 000foreclosures (saisies de domicile sur hypothèque), dont près de 9 000 nouvelles pour le seul mois de septembre.

«Je n’ai pas pu rembourser mon emprunt logement, je sais que je vais perdre ma maison. Cela prend généralement de six à neuf mois », annonce Eric Gehm, un cadre marketing divorcé de 53 ans, père de deux enfants. Il a perdu son emploi en mars 2009, a travaillé un temps pour une entreprise de livraison de fleurs, a été de nouveau licencié, puis repris par celle-ci, mais comme consultant et à temps partiel. «Rien que l’assurance-maladie me coûte 2 000 dollars par mois, dit-il. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse être aussi dur. »

Deuxième facteur de croissance manquant à l’appel, selon Robert Bruno, l’industrie manufacturière, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même dans le Midwest. En vingt ans, l’Illinois a perdu plus de 360 000 emplois manufacturiers, « des emplois qui ont un effet multiplicateur, c’est-à-dire créateur de six à neuf autres emplois», explique le professeur. Troisième problème : la dette des ménages, qui bat des records et freine la consommation. «Ajoutez à cela les banques qui ne veulent pas prêter, les mutations technologiques, la mondialisation, le fait que le secteur public, cette fois, est lui aussi frappé par les réductions d’emplois, et… » Eh oui, c’est bien un tsunami !

Le rêve américain repose sur un double deal que le pays passe avec son immense classe moyenne. Un : pas besoin de filet de sécurité en cas de chômage puisque vous retrouverez rapidement un emploi ; deux : quand l’Amérique s’enrichit, la classe moyenne partage les bénéfices de la croissance. Le chômage de longue durée, nouveau et massif, viole la première partie de la promesse.

David Yocom, un ancien gérant de restaurant licencié en 2008, n’a que 60 ans – trop jeune pour prétendre à la retraite, l’âge légal à taux plein étant de 66 ans pour sa tranche d’âge. Au début, il a touché les alloäcations chômage, environ 400 dollars par semaine. Mais aujourd’hui il fait partie des « ninety -niners », ces chômeurs qui ont dépassé le seuil des 99 semaines au-delà duquel ils ne reçoivent plus aucune indemnité.

David ne subsiste plus que grâce aux bons alimentaires (200 dollars par mois, «heureusement, ce ne sont plus des bons mais une sorte de carte de crédit, c’est moins humiliant ») et les allocations chômage de sa soeur, qui, elles aussi, vont se tarir en novembre. L’assurance-maladie ? Il n’en a pas. De son garage, il fait un geste circulaire : ce voisin-là, plombier, est au chômage, et celui-ci, celui-là… Roselle, dans la grande banlieue de Chicago, n’a pourtant rien d’un quartier pauvre. «Je suis allé à l’école, j’ai été le premier de ma famille à finir l’université. J’ai travaillé dur, et voilà le résultat… »

L’autre partie du deal – un partage de la richesse nationale qui profite à la classe moyenne – est tout aussi caduque. A la fin des années 1970, 1% des Américains les plus riches possédaient moins de 9% de la richesse nationale; en 2007, le taux est remonté à 23,5%, la même proportion qu’en 1928, à la veille de la Grande Dépression. Toujours en 2007, 1°/oo des plus fortunés – à peine 13 000 ménages – se partageaient plus de 12% de la richesse nationale. Mieux, ou plutôt pire qu’en 1928…

En réalité, cela fait vingt ans que le revenu des classes moyennes stagne ou diminue. Mais l’envolée de l’immobilier avait masqué cela, offrant une tirelire bien tentante aux propriétaires. Pour la mythique middle class, le crash de 2007 a été brutal.

Mais la logique du «jackpot des riches» (titre d’un essai récent, « The Winner-Take- All Society ») n’est plus tenable, avertit Robert Reich, l’ancien ministre du Travail de Bill Clinton : «Nous ne pourrons pas avoir une reprise réelle si nous ne nous y attelons pas. Et c’est aussi un piège social et politique. Faute de résoudre ce problème, nous sommes à la merci de convulsions et de mouvements politiques réactionnaires (1). » James Carville, le conseiller de Bill Clinton, avait inventé cette formule devenue célèbre : «It’s the economy, stupid.» Qu’on pourrait traduire par : « Tu le sais bien, imbécile, tout se ramène à l’économie ! » C’est plus vrai que jamais.

(1) «Aftershock : The Next Economy and America’s Future », par Robert Reich. Knopf, septembre 2010.

http://hebdo.nouvelobs.com/sommaire/monde/101658/le-reve-brise-de-la-middle-class.html