[Camille Paglia, The Sunday Times UK – Trad. Gregor Seither]
(…) Bien que [Lady Gaga] se présente comme la porte parole flamboyante de toutes les créatures étranges et des gueules cassées de la vie, rien n’indique qu’elle ait jamais appartenu à cet univers bizarre et glauque. Elle a grandi dans un milieu aisé et confortable, fréquentant la même école privée pour gosses de riches à Manhattan que ses grandes soeurs en provocation, Paris et Nicky Hilton.

Il y a un abime entre l’image que donne Lady Gaga d’elle même, s’affirmant artiste maudit, solitaire, rebelle, rétive à toute convention, marginale et l’immense machinerie industrielle qui soutient chaque facette de son être, depuis les extravagances de ses costumes jusqu’au matraquage de ses chansons et sa présence dans les médias.

Quand on regarde les photos de Stefani Germanotta il y a encore quelques années on voit une petite brune souriante et au teint frais. Par contre, la Gaga que nous renvoient les magazines, avec ses immenses perruques et immenses lunettes de soleil (qu’elle n’enlève jamais, même pas lors des interviews) donne une image affectée, comme si c’était une poupée téléguidée ou un oiseau nocturne égaré, sans la moindre trace de spontanéité. Chacune de ses apparences publiques, même un simple passage dans un aéroport, endroit où la plupart des célébrités a envie de rester incognito, est scriptée à l’avance dans les moindres détails, avec à chaque fois un nouveau costume flamboyant et une coiffure bizarre, assemblée par une armée de petites mains invisibles.

Par ailleurs, malgré ses exhibitions de chair pâle et son mélange des codes fétichistes, bondage et prostitution urbaine, Lady Gaga n’est absolument pas sexy – elle fait penser à une marionnette désarticulée ou bien un androïde en latex. Comment une figure aussi calculée et artificielle, aussi clinique et étrangement antiseptique, aussi dénuée de véritable érotisme a t-elle pu devenir l’icône de toute une génération ? Est-ce que ce serait parce que Gaga représente la fin hagarde de la révolution sexuelle ?

A travers les gesticulations désespérées et travesties de Lady Gaga, tentant de se couler dans la peau d’un personnage après l’autre, dans ses numéros claustrophobes et conceptualisés jusqu’à l’écœurement, nous voyons peut être les signes de la fin d’une ère.