Et pour poursuivre cette excellente réflexion… "les petits cons parlent aux vieux cons"

Le problème, ce n’est pas la transparence, mais la surveillance

[JM Manach - BugBrother - 30/06/2010]

Réagissant à la diffusion de l’enregistrement pirate des conversations privées de Liliane Bettencourt, au fait que la jurisprudence actuelle considère que les informations acquises de manière illicites ont “valeur probante“, et à la banalisation des technologies de surveillance, qui ne sont plus l’apanage des seuls services secrets, l’avocat Daniel Soulèze Larivière publie dans Le Monde une tribune dénonçant le “dangereux mirage de la transparence à tout prix“, et dresse un parallèle avec le cauchemar des écoutes systématiques de la Stasi, en ex-RDA.

De même que les journalistes ne sont pas des espions, ou que le fait de bronzer les seins nus n’est pas un blanc-seing pour mettre la main sur les poitrines de ces dames, il me semble, a contrario, très important de faire le distingo entre ce qui relève de la transparence, et ce qui relève de la surveillance, entre ce qui relève de la liberté d’expression et ce qui rélève de l’atteinte à la vie privée. En démocratie, le problème, ce n’est pas la transparence, c’est la surveillance.

Daniel Soulèze Larivière propose de projeter “La vie des autres” dans toutes les écoles (”y compris de journalisme“), et rappelle que “ce qui est en cause, c’est la différence qui doit rester irréductible entre le public et le privé. La ” transparence ” n’est en aucun cas un concept vertueux susceptible de briser cette barrière. Une société qui n’accepte pas ce principe frustrant est perdue” :

Comment mettre un terme à cette dégringolade ? Il ne s’agit plus d’un mur à détruire à Berlin comme dans l’ex-République fédérale d’Allemagne (RFA), mais d’un mur à reconstruire dans l’esprit des médias, des juges, des avocats et des citoyens pour qu’on cesse de se noyer dans le mirage de la transparence. Que les difficultés majeures que connaît notre société facilitent de telles brèches ne justifie pas qu’on ne fasse rien pour freiner cette course au suicide collectif.

Personne n’est innocent. L’Inquisition le savait déjà, et chacun d’entre nous va le redécouvrir avec la démultiplication de moyens que permettent les nouvelles technologies. Peu de gens comprennent qu’il ne faut pas regarder par le trou de la serrure et fouiller les poches de ses proches, non plus qu’écouter aux portes. Jadis on l’apprenait aux enfants. C’est ce que les adultes ignorent aujourd’hui. Il faut se souvenir que la transparence absolue, c’est la mort, car il n’y a plus rien à voir, donc on voit tout ! La société transparente est la société de la mort, morte et mortifère.

On ne peut que souscrire à ce type d’appel à la protection de la sphère privée. A ceci près que le problème, ce n’est pas la transparence, mais la surveillance et que cette confusion est typique de ceux qui amalgament, à tort, la montée en puissance, et la banalisation, de la société de surveillance, avec la montée en puissance de l’internet et des technologies de l’information. Ce que j’ai tenté de démontrer lorsque le blog du modérateur m’a longuement interviewé à l’occasion de la publication de deux e-books, L’identité numérique en question, puis Identité numérique, enjeux et perspectives.

A rebours du bruit médiatique ambiant, qui tend à amalgamer Facebook et les fichiers policiers, les réseaux sociaux et Big Brother, je pense que l’internet est plus du côté de la solution que du côté du problème, parce qu’on ne peut pas le censurer, mais qu’on peut, a contrario, apprendre à s’y protéger. Voir aussi, à ce titre, Comment contourner la cybersurveillance ?, mon Petit manuel de contre-espionnage informatique, ainsi que Gorge profonde, le mode d’emploi, qui explique comment garantir la confidentialité de ses sources, un devoir professionnel pour tout journaliste, avocat, médecin et autre professionnel tenu au secret professionnel.

En attendant la parution de mon livre, “La vie privée, un problème de vieux cons ?“, prévue pour la mi-juillet, ce billet et ces deux e-books (consultables, et téléchargeables, en fin d’interview) prolonge un cycle consacré aux ouvrages dédiés à la société de surveillance et aux questions d’identité et de vie privée inauguré par Informatique et libertés 2.0. Objectif affiché : vous proposer une sélection de livres à lire cet été.

Internet n’est pas une société de surveillance

Le Modérateur : Plusieurs faits récents, couplés à un traitement journalistique alarmiste, ont fait ressurgir le spectre de Big Brother sur le web. Les internautes ont-ils des raisons de se méfier de l’exploitation de leurs données personnelles ?

Jean Marc Manach : Oui et non. C’est tout le problème que je pose dans « La vie privée, un problème de vieux cons ». D’un côté, les internautes ont envie de s’exprimer. Un des points forts d’Internet est la concrétisation d’un droit, la liberté d’expression, que l’on a depuis 1789 mais qui a longtemps été réservé aux journalistes et aux gens de pouvoir. Aujourd’hui, tout le monde peut prendre la parole. C’est une avancée dans le bon sens. Le problème est que des gens ont comme métier d’agréger des données personnelles et peuvent s’en servir à des fins intéressées. Un blogueur présent dans nos locaux racontait tout à l’heure que du fait de son engagement politique aux dernières présidentielles, il ne trouve pas de travail. Dès qu’un employeur potentiel tape son nom dans un moteur de recherche, il voit pour quel candidat politique il a fait campagne et préfère éviter d’avoir une graine de syndicaliste dans son équipe. Des exemples comme celui-là, il y en a à foison.

La question n’est pas seulement celle des données personnelles mais aussi celle de la liberté d’expression. Est-ce parce que des gens se servent de façon inappropriée de nos données personnelles que nous devrions nous taire ? Va-t-il falloir brider la liberté d’expression de peur de se voir espionner ? Un parallèle peut se faire avec la libération sexuelle. Pendant très longtemps, il était très mal vu qu’une femme se promène toute seule, se maquille ou porte des minijupes. Des féministes sont arrivées, ont fait la libération sexuelle, et les mœurs ont évolué. C’est désormais acquis et naturel, c’est devenu un droit fondamental dans notre société. Donc oui, il faut avoir peur de l’utilisation qui peut être faite de notre liberté d’expression et donc de nos données personnelles, mais le problème ne vient pas de nous, internautes. Il vient de ceux qui veulent les utiliser à des fins néfastes. Il faut donc changer la donne, faire évoluer notre société de l’information pour qu’il soit considéré comme naturel et normal d’exprimer ses idées sans que cela puisse pour autant se retourner contre nous.

Ce changement doit-il passer par la législation ou par l’évolution des usages et des mentalités ?

Les deux ! Les gens doivent apprendre à gérer leur réputation et à se construire une identité en ligne. Il ne faut pas hésiter à avoir plusieurs profils, à prendre des pseudonymes pour protéger certaines informations qui peuvent leur nuire. Une évolution de la société de l’information est également nécessaire. Faut-il passer par une évolution législative ? Je ne sais pas exactement comment cela peut se passer. Un groupe de travail au sein de la FING dénommé Identités actives a actuellement une réflexion sur la loi informatique et libertés 2.0. Ils se demandent notamment s’il ne faut pas introduire le droit au mensonge et le droit d’utiliser des outils pour bloquer les logiciels espions et les outils d’agrégation de données personnelles mis en place par certaines sociétés, “services” ou administrations dont le métier est de s’intéresser à nos données personnelles. Cela permettrait de se protéger et de décriminaliser le fait de se défendre.

Un projet est actuellement à l’étude en Angleterre. Il s’agirait d’intégrer Twitter, le blogging et les réseaux sociaux dans le programme des élèves d’écoles primaires. Une telle initiative est-elle nécessaire ?

Les jeunes n’ont pas besoin d’un prof pour leur apprendre à utiliser internet. Ils ont plutôt besoin d’avoir accès à Internet pour apprendre tout seul. Par contre, il serait intéressant d’obliger les professeurs et les politiques à utiliser Internet. Ils sont en position de force, détiennent le pouvoir, et beaucoup ne savent pas du tout ce qu’est Internet. Ils prennent pourtant des décisions qui vont avoir un impact sur les internautes. Du côté législatif, et par rapport à la fracture numérique, il serait également intéressant de donner la possibilité à tout enfant d’avoir accès à un ordinateur et à une formation s’il en a besoin. Le problème principal est de trouver des formateurs qui maitrisent suffisamment bien cet outil. Il n’y a malheureusement pas de Christelle Membrey dans tous les collèges de France. D’ici une dizaine d’années, le problème se posera sans doute moins. Des expériences sont mises en place aux États-Unis où des enfants/adolescents aident les enseignants. Ce sont les référents informatiques de la classe, cela renverse le statut d’autorité. C’est intéressant, cela valorise l’adolescent.

Quels sont les principaux risques pour les prochaines années en matière d’identité numérique et de vie privée ?

L’absence de conscience politique et de maîtrise de l’Internet de ceux qui décident. Dès le lendemain du 11 septembre, on a commencé à mettre en cause Internet car les terroristes avaient utilisé le réseau pour préparer les attentats. On s’est aperçu depuis que c’était complètement faux. Pourtant, Internet a été placé sous surveillance dans les mois qui ont suivi. On assiste à une diabolisation du web depuis des années. On le voit encore aujourd’hui avec Hadopi. Il y a des atteintes répétées aux libertés qui modélisent une société de surveillance. La société de l’information est pour moi un espace de liberté, pas un espace de surveillance. En démocratie, on parle de présomption d’innocence, pas de présomption de culpabilité, or, sur l’internet, nous sommes surveillés, et présumés suspects. Un autre problème est la prise de conscience des internautes sur ces questions de libertés. Ils doivent exercer une pression face aux entreprises privées qui soit telle que ces dernières ne puissent que respecter leurs clients. Le problème se pose avec Facebook ou Google. Il est nécessaire d’avoir un contre-pouvoir pour qu’ils ne deviennent pas des « littles brothers ». Par exemple, aux Etats-Unis, les autorités n’ont pas le droit de placer les américains sous surveillance. Par contre, ils ont le droit d’aller voir Google, Facebook ou des prestataires privés pour obtenir les données qu’ils ont en leur possession. C’est une sorte de privatisation de la possibilité d’espionnage systématique des gens. Ces entreprises devraient être les meilleurs défenseurs des libertés. Ce n’est pas tout à fait le cas.

Par quels moyens cette prise de conscience peut-elle se faire ?

Il faut que l’information circule, que cela devienne quelque chose de normal. On peut comparer cela à l’exemple de la ceinture de sécurité. Pendant des années, ce n’était pas du tout un réflexe de la mettre. Quand la loi l’a imposé, les gens ont protesté. Quelques années après, c’est devenu un réflexe. Cela doit également le devenir pour les internautes. Cela va aussi passer par des accidents de la route. Certains vont être malheureusement humiliés sur la place publique et voir leur vie privée exposée au grand public. Ce seront des exemples à ne pas suivre. Tant que les gens ne prennent pas les précautions pour se protéger eux-mêmes, il y aura des sorties de route. Je n’ai bien sûr pas envie de provoquer ces accidents. Je constate juste qu’il y en aura et qu’ils vont peut-être aider les gens à prendre conscience des risques. Cette nouvelle technologie fait que la liberté d’expression et de circulation est plus forte que jamais. Cela a été tellement rapide que les mentalités n’ont pas suivi. Nos sociétés doivent donc évoluer pour digérer et encadrer toutes ces libertés offertes. Mais la situation est assez paradoxale. Je fais partie des Big Brother Awards et je m’intéresse aux technologies de surveillance et de vie privée depuis de nombreuses années. Je suis assez défiant envers les gens qui disent « Faites-moi confiance ». Non, on ne peut pas avoir confiance aussi simplement. En même temps, j’ai l’impression que c’est ce que je viens de dire à propos d’Internet… Pour avoir confiance, il faut avoir de la défiance. C’est assez complexe. Nous n’en sommes qu’au début, on ne sait pas comment cela va évoluer. Il y a encore beaucoup de choses à comprendre et à faire. C’est extrêmement important de s’y mettre dès maintenant pour ne pas rater la marche.

Quelles différences d’usage de l’Internet peut-on observer chez ceux que vous nommez « petits cons », à savoir la génération des “digital natives”, par rapport aux générations précédentes ?

Dans mon article “La vie privée, un problème de vieux cons“, je partais du constat qu’un certain nombre de gens, nés depuis les années 80, ont été habitués à la vidéosurveillance, à la traçabilité des communications, et considèrent que ceux qui ont un problème avec cette inflation de technologies de surveillance et de contrôles sont des “vieux cons”. Dans un second article, “Vie privée, le point de vue des petits cons“, j’essayais d’expliquer que cette génération de natifs du numérique, les “digital natives”, qui sont nés avec Internet, a un rapport à la vie privée et à la vie publique qui est très différent de ceux qui ont grandi avant, et sans. En résumé, leur vie privée est sur Facebook, parce que c’est là qu’ils retrouvent leurs potes. La vie privée, pour ceux qui ont grandi sans connaître Internet, c’était quand ils voyaient leurs copains, pour aller au terrain de foot, au centre commercial, ou en bas de l’immeuble. Les mêmes, aujourd’hui, s’indignent de voir que Facebook regorge de données personnelles. Sauf que c’est là où les jeunes se retrouvent entre-eux, c’est leur vie sociale ! Et il faut bien comprendre que cette socialisation relève tout autant de la vie privée que de la vie publique. Il faut bien voir, par ailleurs, que ceux que j’ai appelé les “petits cons” (ceux qui ont un usage intense de l’Internet, qu’ils soient nés depuis les années 80-90 ou comme moi dans les années 70, voire avant) sont des gens qui ont compris que sur Internet, la question n’est pas tant celle de la vie privée que de la vie publique, y compris sur Facebook. On peut en effet tout à fait avoir une vie privée dans des espaces publics : quand vous rencontrez quelqu’un dans la rue ou dans un café, c’est un espace public. Quand vous commencez à raconter votre vie à votre meilleur ami dans ce café, vous parlez de votre vie privée : vous avez donc une vie privée un espace public. Il ne faut pas opposer vie privée et vie publique. Et c’est ce qui se passe sur le Net en général, et Facebook en particulier. Les utilisateurs sont conscients qu’ils y mènent aussi une vie publique, et ils en jouent, se mettent en scène et en avant.

La banalisation de l’exposition de soi date des années 70-80, pas de l’internet : Andy Warhol avait déclaré en 1968 que “Dans le futur, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale”, et tous ceux qui sont nés depuis les années 70 ont été filmés avant même d’être nés, avec l’échographie, puis filmés au caméscope VHS dans les années 80, avant que les années 90 ne banalisent les reality show, les appareils photos numériques et les téléphones portables équipés de caméras. De plus, le rapport aux enfants a complètement changé depuis les années 60 et 70, depuis la libération sexuelle. Avant, il y avait l’autorité du père, et l’enfant devait attendre l’adolescence, voire l’âge adulte, pour être reconnu comme personne à part entière ayant le droit de s’exprimer. Avec la libération des femmes, la révolution sexuelle, et la redéfinition du rôle du père, tout cela a complètement changé : les enfants sont au centre de la famille, au centre de toutes les attentions – médicale, sociale, parentale – et donc sont constamment surveillés, exposés et mis en scène, exposés par leur entourage. Le fait d’être mis en avant, mis sur un piédestal, et d’être photographié, filmé en permanence, c’est quelque chose que tous ceux qui sont nés depuis les années 80 connaissent. Ceux que j’ai surnommés les “petits cons”, les natifs du numérique, ce sont ceux qui ont effectivement compris l’intérêt de l’exposition de soi sur Internet ; ils s’en servent pour se mettre en scène, pour donner une bonne image d’eux. Par exemple, comme cette adolescente qui disait “Moi ça ne me pose pas particulièrement de problème de poser à moitié nue, voire nue en photo et d’être montrée sur Internet, si la photo est belle“. C’est aussi simple que ça. Il y a plein de jeunes filles qui rêvent d’être mannequin : si la photo est belle, ça ne les dérange pas de poser (voir le phénomène des Suicide Girls). Parce que l’important, c’est de se faire un nom, d’être beau, et de se faire respecter comme on est.

Ces jeunes ont-ils conscience que plus tard, cela pourrait leur nuire ?

Ceux qui débarquent sur les réseaux sociaux ne sont pas complètement conscients de tout cela, au début en tout cas. En même temps, et au vu du nombre d’articles et de reportages consacrés à la question de la vie privée sur Facebook, difficile de croire qu’il puisse encore être possible de ne jamais en avoir entendu parler même si, depuis un an et demi que cette histoire de “droit à l’oubli” tient le haut du pavé, il m’arrive fréquemment, quand je suis interviewé, d’être pris à partie par le journaliste ou un employé, qui vient me voir en aparté, horrifié, car son enfant est sur Internet et qu’il a peur des pédophiles. Internet n’est pas le royaume de la pédophilie et des cyber-terroristes, il faut arrêter avec cette diabolisation de l’Internet, qui passe aussi par cette thématique du “droit à l’oubli”.

J’ai commencé à faire cette enquête sur les “petits cons” et les “vieux cons” suite à la polémique suscitée par Edvige. L’argument soulevé par les défenseurs de ce fichier policier, à destination des services de renseignements, était de dire qu’ils ne comprenaient pas où était le problème puisque de plus en plus de monde publie des données personnelles sur Facebook. C’est de la novlangue, comme dirait George Orwell ! Un fichier policier censé identifier les suspects n’a strictement rien à voir avec le fait je m’exprime sur Facebook pour partager un lien, une vidéo ou raconter ce que je viens de manger. Il y a d’un côté quelque chose qui relève de la liberté d’expression et de l’exposition de soi, et de l’autre un fichier de suspects. Les fichiers policiers, administratifs ou sociaux, mis en place par des politiques ou des administrations afin de surveiller les gens, c’est de la société la surveillance, alors que quand je décide de m’exprimer sur un blog ou un réseau social, c’est moi qui décide de m’exprimer, c’est de la transparence, de la liberté d’expression. C’est comme la différence entre le fait d’être vidéosurveillé à son insu et le fait de choisir d’apparaître dans un film. La société de surveillance, c’est le modèle de Big Brother, c’est quelqu’un qui décide de surveiller d’autres personnes. Internet n’est pas la société de surveillance, puisqu’il s’agit de gens qui décident de s’exprimer. C’est antinomique. Le Net est de l’ordre de la transparence, pas de la surveillance. A force de se focaliser sur Internet qui serait de la société de surveillance et sur le faux débat du droit à l’oubli, ça permet de passer plus simplement la vidéosurveillance, la biométrie, les fichiers policiers, le croisement des fichiers sociaux, toutes ces choses que je dénonce au sein des Big Brother Awards. Et il n’est pas anodin de remarquer que c’est précisément suite au scandale Edvige que le débat sur le “droit à l’oubli” a été initié. Or, paradoxalement, on trouve très peu de gens victimes de ce que l’Internet reflète d’eux, alors que, et pour prendre ce seul exemple, un rapport de la CNIL a révélé l’an passé que plus d’un million de gens, blanchis par la Justice, sont toujours fichés comme “suspects” dans le fichier STIC de la police. Les véritables victimes de cette absence de “droit à l’oubli” ne sont pas sur le Net.

Pour en revenir aux utilisateurs des réseaux sociaux, ceux qui ont un usage assidu de Facebook, parce qu’ils y construisent une partie de leur réputation numérique, sont plutôt conscients de ces enjeux de vie privée et de vie publique, parce qu’ils se servent de l’outil plus qu’ils n’en sont de simples consommateurs. Un célèbre journaliste me contactait récemment pour me demander si je connaissais une victime de Google. Il fait un documentaire sur le “droit à l’oubli”, et n’arrive pas à trouver de victime du Net prête à témoigner ! Un comble alors qu’on entend régulièrement parler de ceux qui auraient des problèmes professionnels parce qu’ils auraient montré leur fesses sur Facebook… Alex Türk, le président de la CNIL, a lui-même reconnu qu’il lui était arrivé, quand il était étudiant, de montrer ses fesses à ses copains lors d’une soirée arrosée. La différence c’est qu’à l’époque il n’y avait pas Facebook. Tout le monde fait des bêtises quand il est adolescent ou étudiant ! La différence aujourd’hui, c’est que nos frasques peuvent éventuellement être prises en photo et se retrouver sur le Net. Cela dit, des gens ont commencé à se poser la question sous un autre angle : ceux qui ne sont pas présents sur les réseaux sociaux ou ceux qui auraient un profil complètement lisse, sans blagues qu’ils auraient pu faire entre amis, là ça deviendrait suspect, trop parfait, pas logique. Enfin, je métonne qu’on parle autant de ces gens qui auraient été virés parce qu’ils auraient montré leurs fesses sur Facebook, et beaucoup moins de ceux qui ont été embauchés parce qu’ils ont un blog, ou parce qu’ils sont sur réseaux sociaux. Or, il y en a beaucoup plus qui ont été embauchés que de personnes qui ont été virées !

Reste que l’Internet n’est pas qu’un espace public : ce qu’on entre dans un moteur de recherche, la liste des sites Web que l’on consulte, ce n’est pas de l’ordre de l’expression publique ni de l’exposition de soi. L’exposition de soi, c’est quand je décide de m’exprimer. Les sites que je visite ou une requête que je vais faire dans un moteur de recherche relèvent bien évidemment, a contrario, de la vie privée. C’est là où Google pose problème, car il a dans ses serveurs énormément d’informations sur ma vie privée, beaucoup plus souvent d’ailleurs que Facebook. Sans oublier les fournisseurs d’accès : en 2001, le Parlement a voté la loi Sécurité Quotidienne qui prévoit la surveillance de tout ce qu’on fait sur Internet doit être archivé pendant un an, à disposition de la police et de la justice. Le paradoxe est là : ce n’est pas ce qu’on écrit sur un blog qui est surveillé, mais à qui on a envoyé un mail privé, ce qu’on a fait sur Internet, les sites qu’on a visités… Notre vie privée sur Internet est placée sous surveillance. Notre vie publique (ce qu’on écrit sur Facebook ou sur les blogs) n’est pas archivée par la Bibliothèque Nationale.

Pour vous, on va donc plutôt assister à une ouverture plus forte ?

Je pense qu’on va aller vers plus de démocratie : au sens où dans le contrat social, davantage de responsabilités sont accordées aux citoyens. Il ne faut pas faire n’importe quoi : celui qui volontairement met des photos trash sur Facebook peut se le voir reprocher ensuite, c’est normal. La liberté d’expression veut aussi dire être responsable, la médiatisation peut se retourner contre soi.

Dans mon article sur les “vieux cons”, je dressais un parallèle avec la libération sexuelle : cette façon décomplexée de s’exprimer, de s’exposer sur Internet est un petit peu similaire à la façon décomplexée qu’avaient un certain nombre de jeunes d’aborder l’amour et la sexualité dans les années 60-70. La sexualité, le rapport à son corps, le rapport à l’autre ont été libérés d’un certain nombre de poids. Ce qui est en train de se passer avec les réseaux sociaux et Internet, c’est qu’ils libèrent l’expression, au sens où, jusque dans les années 90, les seules personnes à avoir accès aux médias étaient les hommes politiques, les “people”, les riches et les puissants. Le peuple avait certes la liberté d’expression, mais personne ne pouvait l’entendre. Parce que vous faisiez votre journal photocopié dans votre coin et vous le distribuiez à quelques centaines d’exemplaires. La différence aujourd’hui, c’est que n’importe quel citoyen peut ouvrir son blog ou se créer un compte sur Twister et Facebook, et être entendu par des dizaines de milliers de personnes. La liberté d’expression est devenue quelque chose de réel, ce n’est plus virtuel, et c’est paradoxalement grâce à Internet.

Pouvez-vous nous parler justement des Big Brother Awards ?

Les Bigs Brother Awards ont été créés il y a une dizaine d’années en Grande Bretagne. C’est une ONG qui existe maintenant dans une quinzaine de pays. L’idée est de se moquer de ceux qui nous surveillent. A l’époque, ça a été créé par plusieurs journalistes très orientés Internet. En 1999, On pensait naïvement qu’on aurait énormément de candidatures Internet. Mais en 10 ans, on s’est aperçu qu’il y en avait finalement très peu de problèmes sur le Net comparé à ceux posés par les technologies de surveillance ou encore cette inflation de lois sécuritaires depuis les attentats du 11 septembre 2001. Depuis l’an 2000, nous chroniquons ainsi la montée en puissance de la société de surveillance, en montant des dossiers qui ensuite sont publiés sur notre site web. Parallèlement, on réunit un jury composé d’universitaires, de magistrats, d’avocats, d’artistes, pour leur soumettre ces nominés, et afin qu’ils décernent des “prix Orwell” à ceux qui se sont le plus illustrés en matière d’atteinte aux libertés et à la vie privée, ou de promotion de la surveillance.

Concrètement, y’a t-il des moyens d’échapper à cette société de surveillance ?

Sur Internet, oui. Le gouvernement français s’est enfin décidé à expliquer aux chefs d’entreprises ou aux universitaires qui travaillent sur des données sensibles comment sécuriser leur ordinateur pour éviter de faire l’objet d’actions d’espionnage de la part de sociétés ou de services de renseignements étrangers. L’espionnage économique et industriel est une réalité. C’est ce qu’on appelle l’intelligence économique, la guerre de l’information. Maintenant, quand vous allez aux Etats-Unis par exemple, la douane est tout à fait habilitée à saisir votre ordinateur et faire un duplicata de votre disque dur, et elle le fait couramment. C’est de l’espionnage industriel. Le gouvernement s’est enfin saisi de la question et a publié deux modes d’emploi il y a quelques mois. Il y a donc des moyens : il faut sécuriser son ordinateur, chiffrer une partie voire l’intégralité de son disque dur, chiffrer ses communications si l’on veut vraiment qu’elles restent confidentielles. Il y a des outils qui permettent de le faire, des outils de cryptographie notamment, et ce n’est pas si compliqué à utiliser, il faut juste décider de s’y mettre. Le problème c’est que jusqu’à présent les pouvoirs publics comme les prestataires de services ne se sont pas pressés pour en faciliter ou en promouvoir l’utilisation.

Il est clair qu’il faut d’abord être sensibilisé à la question et ensuite décider de s’y mettre et apprendre à utiliser ces outils. Mais on l’a vu avec le débat sur l’Hadopi : énormément de gens ont commencé à se demander comment sécuriser leur ordinateur pour éviter d’être espionné. Et ça fait peur aux services de renseignement. En Grande-Bretagne, avec le projet similaire à Hadopi, les services de renseignements ont expliqué que de plus en plus de citoyens vont chiffrer toutes leurs communications donc qu’il va être de plus en plus difficile pour eux d’arriver à savoir qui sont les terroristes, à identifier les criminels, et à pouvoir écouter les gens dans le cadre d’enquêtes de police judiciaire.

A partir du moment où on souhaite pouvoir surveiller tout le monde, à considérer tout le monde comme suspect et mettre en place toute une usine à gaz (ce qu’est l’Hadopi), on va créer des erreurs. Le paradoxe de l’Hadopi, c’est qu’il nous appartient de démontrer notre innocence. Dans un Etat de droit, on est présumé innocent, et c’est à l’accusation de prouver notre culpabilité. Avec l’Hadopi, c’est l’inverse. La réaction d’un grand nombre d’internautes va donc être de prendre leurs dispositions pour se protéger.

Comment voyez-vous le futur de cette surveillance ? Est ce que les internautes vont trouver les moyens de combattre, ou va-t-on assister à une surenchère de dispositifs?

J’ai tendance à considérer qu’Internet est moins une partie du problème qu’une partie de la solution, au sens où c’est un contre-pouvoir du fait de la liberté d’expression, car ce ne sont pas seulement les personnes autorisées qui sont amenées à s’exprimer : les gens peuvent apprendre à se protéger et peuvent dénoncer cette société de surveillance. Les gens sur Internet sont de plus en plus conscients.
L’Internet est un très bon contre-pouvoir face à cette société de surveillance. Maintenant, concernant la société de surveillance hors Internet, on est dans une mécanique infernale où plus ça va, plus il y a de technologies, plus il y a de lois qui placent les gens sous surveillance et qui en font des suspects potentiels. Je ne sais pas du tout quand la machine va s’enrayer, quand l’on va remettre l’accent sur la liberté et non sur le sécuritaire. Si mon hypothèse, à savoir le parallèle entre la libération de l’expression et la libération sexuelle, entre cette révolution de l’information et les bouleversements entraînés notamment par les féministes et homosexuels dans les années 70 est vraie, j’ai tendance à penser qu’à terme, les internautes vont gagner. Voire qu’on a déjà gagné…

http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/01/11/les-petits-cons-parlent-aux-vieux-cons-la-version-courte/

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