Lors de la conférence au Salon international du livre à Genève, Tariq Ramadan a abordé quelques enjeux du conflit israélo-palestinien : le rôle des Etats-Unis, la question religieuse, les divisions palestiniennes, la résistance et la solidarité…
[Michel Collon – Investig’Action – 24/06/2010]

Il y a quelques semaines, nous avons pu observer des tensions entre l’administration Obama et Benyamin Netanyahu sur les nouvelles colonisations à Jérusalem. Est-ce un signe d’un divorce entre Tel Aviv et Washington ?

Toute la question portait sur les colonies de peuplement qui aujourd’hui sont une réalité à Jérusalem et qui continuent. Toute personne sait que les différents gouvernements israéliens ont joué, résolution après résolution, véto après véto (essentiellement américains), sur le temps qui passe, pour une politique du fait accompli : gagner du temps en parlant de paix, gagner du temps en parlant de dialogue et… sur le terrain, on voit que la solution de deux États est mise à mal par la stratégie israélienne, et c’est vrai aussi à Jérusalem.

Obama (malgré son discours du Caire) est allé devant un lobby israélien, l’AIPAC, à Washington, pour leur dire que Jérusalem était la capitale éternelle de l’Etat d’Israël. C’était donc une position qui était une carte blanche pour le gouvernement israélien.

Et Netanyahu devant le même AIPAC a dit « nous ne sommes pas en train de coloniser Jérusalem, c’est une terre qui nous appartient depuis 3000 ans ». Ce premier ministre justifie une action de colonisation par un argument strictement religieux. On nous présente un Etat démocratique et laïque, mais il prend comme argumentaire de sa colonisation un justificatif strictement religieux.

Cette polémique autour de la mosquée al-Aqsa voudrait pourtant nous faire croire qu’il s’agit vraiment d’un conflit entre juifs et musulmans…

On aurait dû entendre tous les Etats européens, tout comme l’administration américaine dénoncer ce discours scandaleux. Ils auraient dû rejeter ce discours religieux qui provient des plus extrémistes de l’échiquier israélien. Et rien n’a été dit ! On a simplement reconnu que le gouvernement de Netanyahu est soutenu par des extrémistes et que lui ne plie pas devant l’administration américaine… Mais derrière ceci et avant tout, ce que nous avons est un justificatif de la politique israélienne par des questions religieuses.

Raison pour laquelle il faut faire deux choses : déconstruire le discours religieux et répondre par un discours politique.

Il ne faut pas rentrer dans le jeu de l’acceptation au nom du discours religieux, mais en venir à une vraie question politique ; ne pas laisser un Premier ministre jouer, quand il veut sur le religieux, et quand il veut sur le politique.
Sur le politique, il dit c’est le terrorisme palestinien donc « je suis un politicien qui résiste à cela » ; et quand il n’a pas d’arguments, il passe de l’autre côté pour donner un discours essentialiste, religieux et alors nous ne savons plus sur quel pied danser parce que selon l’argumentaire, on passe de l’un à l’autre.

Déconstruire le religieux et se placer dans le politique. Aujourd’hui, il faut mettre en évidence que Jérusalem n’appartient pas au peuple juif. Jérusalem doit être une capitale internationale qui appartient égalitairement à tous les citoyens du monde (juifs, chrétiens, musulmans et même aux humanistes, aux agnostiques, aux athées).

Souvent on entend des personnes de confession musulmane qui n’arrivent pas à traduire ce discours universaliste. Il n’a jamais été question de mettre les juifs à la mer en tant que juif ! Il est question de faire sortir les colons de la colonisation qu’ils sont en train de mener.

Il faut dire ceci : « Nous ne sommes absolument pas d’accord avec ce prétexte religieux » et mettre en évidence ce qui est en train de se passer et non cette rhétorique de « la terre nous appartient, nous la rachetons, nous y revenons », alors qu’il est prouvé que les Palestiniens arabes, chrétiens, juifs et musulmans, et même ceux qui n’ont pas de religion, qui sont maintenant en Israël, étaient déjà en Israël avant la création de l’Etat. Ce ne sont pas des gens qui ont colonisé une terre qui ne leur appartenaient pas. Beaucoup sont issus de conversion dans un sens ou dans l’autre. Et c’est cela qu’il faut relever : tout ce mythe qui est lié à ces 3000 ans est un discours qu’il faut aussi déconstruire.

Cette stratégie est-elle utilisé aussi pour Gaza ?

Ce qui est fait à Gaza, c’est exactement le même procédé médiatique : la politique du fait accompli silencieuse avec le mensonge entretenu. Mais Gaza n’a jamais été libérée. Cette espèce de mise en scène qui consistait à dire « nous nous retirons mais nous gardons les clés de toute la prison », c’est un mensonge fondamental.

Shimon Perez, prix Nobel de la paix, soutient tout ce qui s’est passé. Cet homme a soutenu l’intervention israélienne à Gaza, en janvier de l’année dernière. Il l’a soutenue et justifiée en disant « nous sommes les victimes ». C’est un discours politique victimaire inacceptable. C’est une honte de laisser encore une crédibilité à un président qui soutient le fait d’aller massacrer des civils à Gaza, tirer sur des bâtiments civils, sur des écoles, sur des hôpitaux. Le rapport Goldstone, était clair. Par exemple : des militaires israéliens ont avoué : « nous avons reçu l’ordre de tirer, lorsque nous rentrions dans une maison, de tirer dans la première chambre, la deuxième, jusqu’à ce qu’on trouve des gens dans la 3e chambre, si on les trouvait on tirait encore ». Ce sont des choses qui sont avérées, on n’a pas inventé ça. C’était pas une guerre, l’intervention à Gaza, c’était un massacre caractérisé d’une population qui n’avait pas les moyens de se défendre. Ce n’est pas une armée contre une armée. C’est une armée avec des moyens  hypersophistiqués contre des gens qui n’avaient pas les moyens de se défendre !

On entend souvent dire pourtant que les Palestiniens sont armés, qu’ils envoient des roquettes depuis la bande de Gaza.

Quand on comprend cette stratégie israélienne du fait accompli avec ce qui s’est passé à Gaza, sur l’enfermement et de ce qui a été effectivement un massacre, eh bien il faut dire en premier lieu que la résistance est légitime. Cette résistance est la dignité d’un peuple et nous devons être du côté des résistants. MAIS être du côté des résistants, ce n’est pas épouser toute les positions des uns et des autres : on peut ne pas être d’accord avec l’opinion politique, on peut ne pas être d’accord avec les moyens. Je suis contre le fait de tuer des innocents. Mais sur quoi on est d’accord, c’est qu’on ne peut pas laisser faire.
De plus, les arguments de l’oppresseur sont nuls et non avenus. Il faut comprendre que la plus grande force de l’oppresseur, c’est de nous diviser sur les détails, et que nous ne sommes pas capables de devenir uni sur l’essentiel. Et uni sur l’essentiel, c’est le droit des Palestiniens à un Etat, l’arrêt de la colonisation lente.

L’Europe aide les Palestiniens en envoyant des convois humanitaires. Cela prouve-t-il que l’Union européenne souhaite aider Gaza ?

Il y a une répartition des rôles entre les Américains et les Européens. Pendant que les Américains bloquent le processus politique, les Européens le transforment en processus humanitaire. L’UE donne énormément aux Palestiniens, mais sur quel plan ? Sur le plan humanitaire. Pas de positionnement politique ; pas de politique étrangère européenne, pas d’alternatives. En fait, les seuls qui ont droit au chapitre sur le plan politique avec Israël et avec les Palestiniens, ce sont les USA. L’Europe s’aligne politiquement et ouvre une fenêtre humanitaire.

La question palestinienne n’est pas humanitaire, on ne la traite pas comme s’il s’agissait d’un affreux tremblement de terre, c’est une question politique. Bien sûr qu’il faut l’humanitaire mais il ne faut pas transformer la question politique en humanitaire. Il faut que l’humanitaire soit le complément d’un dispositif politique. Mais ne pas avoir de dispositif politique et ne faire que de l’humanitaire, c’est absolument un scandale.

Si on prend l’exemple d’Haïti, on entend dire que cette question est uniquement humanitaire. Mais c’est un peuple qu’on a affamé, c’est un peuple qui a été exploité, ce n’est pas uniquement humanitaire. Pourquoi le même tremblement avec la même magnitude au Japon fait quelques morts et en fait plus de 300.000 en Haïti ? Il ne faut pas qu’on fasse de l’humanitaire un alibi. Ni en Haïti, ni au Tibet, ni en Palestine. Il faut que notre humanitaire soit conscient des vrais questionnements politiques qui sont les nôtres. Ca veut dire avoir une conscience citoyenne, une conscience européenne, être engagé.

Il y a de nombreux groupes qui défendent la cause palestinienne : des associations laïques, d’autres religieuses, musulmanes, ou même juives, des partis politiques. Mais souvent ils mènent des actions chacun de leur côté. Vous, vous dîtes qu’il faut s’unir pour défendre le droit des Palestiniens.

Les témoignages comme celui de Jean Charles Rielle (parlementaire suisse) et de tous ceux qui sont partis avec lui en Palestine doivent réveiller un dispositif qui soit une alliance beaucoup plus large que simplement une question religieuse, nationale ou même politique. La position du Parti socialiste suisse est beaucoup plus courageuse de ce qu’on a pu voir du PS français. Le PS français sur la question palestinienne, ce sont des lâches, des menteurs, des pro-sionistes. Alors qu’en Suisse même la ministre aujourd’hui en exercice qui a tenu en Europe le discours le plus courageux qui soit sur la question. Quand il y a des discours courageux, il faut les mettre en avant. Notre responsabilité, c’est de travailler ensemble, de ne pas se laisser diviser parce que sinon, c’est le début de la fin pour les Palestiniens.

Mais parmi les Palestiniens et l’autorité palestinienne, il y a des divisions, des conflits…

Concernant le Hamas, je vais vous étonner, je suis de ceux qui sont très critiques. J’étais contre leur présentation à ces élections. C’était une autorité sans pouvoir et un pouvoir sans autorité. C’était un piège parce que Israël et même les Etats-Unis savaient qu’ils avaient sur le terrain une représentation et qu’ils seraient élus car le Hamas faisait du travail social, parce qu’il n’y avait pas de corruption. Mais cela a servi à diviser politiquement les autorités politiques. Il n’y aura pas d’avenir, si les Palestiniens ne se mettent pas d’accord.

Quand je suis allé aux Etats-Unis, j’ai répété : « vous ne pouvez pas continuer à parler avec les deux Palestine et nier ceux qui ont été élus par les « mauvais Palestiniens ». Avec une telle attitude, vous mettez un terme à tout processus de paix avant même de l’avoir commencé ! Vous avez décidé qui étaient les « bons » et la population Palestinienne a des problèmes avec ceux que vous dîtes « bons » parce que pour les Palestiniens, ce sont des corrompus. Pour eux, ils n’ont pas fait leur travail, ils ne sont pas légitimes ». Certains des conseillers d’Arafat, ou d’autres, sont des gens qui ont pris de l’argent et qui se sont construit des villas, tout le monde le savait.

Alors encore une fois il ne s’agit pas de nier, mais de mettre tout le monde autour d’une table et d’accepter de discuter avec tout le monde. Il y a eu des tentatives. Il y a un an, on était très près d’un accord entre les deux autorités. Et que s’est-il passé ? Cela a été torpillé. Pourquoi ? Parce qu’on ne discute pas. Il y a  une vraie responsabilité palestinienne.

Mais, il faut comprendre qu’on est en train de diviser pour mieux régner et que c’est un jeu utilisé, et par les USA, et par les Européens. Toutes les tentatives ont été mises à mal par ce jeu. Donc c’est extrêmement difficile.

Alors on fait quoi ? On rencontre qui ? On rencontre ceux qui ont été choisi à Washington ou à Bruxelles. On est dans un cercle vicieux qu’il faut briser. En disant deux choses : la résistance palestinienne doit s’unir, ne pas laisser les autorités politiques se diviser.

Mais ce qu’on voit aujourd’hui, c’est qu’Obama et Bruxelles ont une position de principe par rapport aux élus qui rend impossible l’unification de l’autorité. Et même s’il y avait un effort palestinien, je ne crois pas aujourd’hui qu’il serait soutenu, ni par les autorités européenne et étasunienne, ni même par beaucoup d’Etats arabes.

Les Etats arabes ? Pourtant, on entend souvent qu’Israël est un petit pays entouré de nombreux ennemis arabes.

En même temps qu’on dit tout cela sur les Etats-Unis, sur l’Europe, il faut dire et répéter que les plus grands traîtres à la cause palestinienne, ce sont les Etats arabes corrompus, ces dictateurs qui ont lâché les Palestiniens, au premier rang desquels l’Egypte qui a eu un rôle absolument horrible, innommable, en allant jusqu’à construire ce mur entre Gaza et l’Egypte et d’y trouver des légitimités, religieuses même.

La division palestinienne est instrumentalisée par beaucoup d’arabes pour rester passif et enfermer le peuple palestinien, ça va jusqu’à cette perversité là.

Si l’Union européenne ne fait rien, si les Etats-Unis protègent Israël, si l’Autorité palestinienne est divisée, que pouvons-nous faire à notre niveau ?

Une première chose : l’information, comme le fait Michel Collon. Faire vraiment un travail de décryptage, de déconstruction, c’est important. Sans ces informations très détaillées, on ne peut pas nourrir une conscience résistante. Les grands discours sur l’oppresseur israélien, c’est bien mais qu’est ce qu’on en fait ? Je pense que la conscientisation passe par l’information.

Ensuite, un mouvement global de résistance non violente. La résistance des Palestiniens c’est à eux de décider comment elle sera. Alors nous, ce qu’on fait : le BDS, le Boycott, le désinvestissement et les sanctions. Chacun d’entre nous doit savoir ce qu’on met dans notre assiette. Vous mangez peut-être quotidiennement des produits qui sont produits par des colons, par des gens qui oppressent. A un moment, il faut savoir ce qu’on met sur soi, où et quoi on va manger.

Ce sont les petits détails qui font les grandes consciences.

Des Palestiniens pratiquent aussi une résistance non violente, quels en sont les résultats ?

Cette initiative non-violente de la part du président palestinien actuel, qu’est-ce qu’on peut en dire ? C’est extraordinaire en soi ! Mais il faut faire attention. Les Palestiniens ont réussi à montrer qu’ils étaient depuis très longtemps dans la résistance non violente, alors maintenant un président qui essaie de retrouver une légitimité internationale par un mot d’ordre, la non violence, c’est très beau ! Mais si on laisse les non violents se faire massacrer, à un moment donné il est normal de dire « mais vous vous moquez de nous ».

Moi, je serais pour que ces initiatives se perdurent, qu’on les soutienne, mais quand ils se sont mis autour de leurs maisons pour les protéger, les tanks israéliens ont avancé et tué des civils.
La non violence prônée dans les médias est le discours dominant. D’accord allez chanter « Peace and love » ! Mais il n y aura pas de résistance non violente palestinienne s’il n’y a pas de conscience internationale qui la porte, si il n’y a pas le travail d’info, notre engagement.

La non violence, dans les médias, c’est le slogan des hypocrites. N’oubliez jamais ce qu’il s’est passé à Srebrenica, en Bosnie, on leur avait dit « donnez vos armes, rendez tout ». Ils ont tout rendu et… 7000 personnes ont été exterminées. Alors si cela peut se faire à Srebrenica, avec 60 ans de démission de la communauté internationale en Palestine, je suis sûr que ça peut se passer encore et pire même… Donc, je n’irai pas proposer aux Palestiniens de rendre les armes quand on voit le degré d’hypocrisie au niveau international sur cette question.

Transcription: Hugues pour Investig’Action
Photo: Cédric Rutter

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