C’est toujours amusant de faire des comparaisons de réactions et de souligner les contradictions des défenseurs de la démocratie occidentale :  les bien-pensants comme Paranagua ou Fourest qui hurlent à la dictature chez Chavez mais ferment les yeux sur les massacres en Colombie ou légitiment le coup d’état et les escadrons de la mort au Honduras.

On voit bien à quel point ce qu’on appelle « l’opinion » n’est rien d’autre que l’expression de manipulations médiatiques aux services des multinationales et des intérêts géostratégiques de l’impérialisme.

Au Honduras, comment blanchir un coup d’Etat

[Anne Vigna – Le Monde Diplomatique – 12/06/2010]

Tenues en dehors du cadre constitutionnel par les autorités issues du coup d’Etat du 28 juin 2009 contre le président Manuel Zelaya, les élections du 29 novembre ont porté au pouvoir le candidat du Parti national, M. Porfirio Lobo. Dès le lendemain, ignorant la violence de la répression déchaînée contre l’opposition, les Etats-Unis se sont empressés de reconnaître la validité du scrutin.

Les policiers ramassent les croix noires, abandonnées au sol, dans la panique, par les manifestants. Chacune porte le nom d’une personne tuée pendant les rassemblements organisés contre le coup d’Etat (golpe) qui, le 28 juin 2009, a renversé le président Manuel Zelaya. Quelques minutes auparavant, en ce 29 novembre, jour de l’élection présidentielle, la foule avançait pacifiquement jusqu’au centre de San Pedro Sula, deuxième ville du pays. La présence de la presse internationale n’a en rien empêché la dispersion violente de la manifestation. Les policiers ont arrêté quarante-six personnes, frappé tous ceux qui tombaient à portée de leurs matraques et détruit les croix, devenues le symbole du Front de résistance contre le coup d’Etat (FRCG).

La scène n’avait rien d’inédit. A la veille de l’élection, le bilan de la répression s’élevait à trente morts, quatre mille deux cents arrestations et un nombre incalculable de blessés. Depuis, une trentaine de militants du FRCG auraient été tués dans le cadre d’une « vague de terreur planifiée », d’après le Comité pour la défense des droits humains au Honduras (Codeh) (1). A cela s’ajoutent les nombreux témoignages de femmes violées, de responsables constamment menacés de mort et d’une population terrorisée par la violence militaire. La répression a eu raison des grandes manifestations qui ont paralysé le pays pendant cinq mois. « Pour l’instant, il n’est plus nécessaire de nous exprimer dans la rue car c’est très dangereux, explique M. Rafael Alegría, représentant de Via Campesina au Honduras. Nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la lutte. »

Cette nouvelle étape a commencé avec l’élection présidentielle, censée mettre un terme à la crise politique. Ce scrutin, remporté avec 56 % des suffrages par M. Porfirio Lobo, du Parti national, a été organisé par les autorités illégitimes, sans le rétablissement préalable du président Zelaya, comme le prévoyait l’accord Tegucigalpa – San José signé le 30 octobre, sous les auspices de M. Thomas Shannon, sous-secrétaire d’Etat américain pour l’hémisphère occidental (l’Amérique latine).

La campagne électorale s’est déroulée alors que, depuis octobre, deux décrets interdisaient aux citoyens « de participer à une réunion publique » et aux médias « d’inciter à l’anarchie sociale ». En l’absence de retour à l’ordre constitutionnel, le FRCG a appelé au boycottage du scrutin et à un « couvre-feu populaire » plutôt qu’à une démonstration de force. « Nous avons opté pour la raison. Manifester avec trente mille hommes armés qui patrouillaient ce jour-là aurait été une folie », estime M. Juan Barahona, un des coordinateurs du FRCG.

Ce qui a pu faire écrire à la plupart des représentants de la presse internationale que la résistance s’était calmée et qu’elle ne représentait plus qu’une faible proportion de la population. « Le Front ne s’est en rien assagi, explique M. Gustavo Irías, analyste politique au Centre d’études pour la démocratie. Nous considérons qu’au minimum la moitié de la population fait partie de la résistance. Zelaya était un président populaire, ne serait-ce que pour avoir doublé le salaire minimum. D’autre part, les méthodes des autorités de facto ont énormément choqué la population. »

Une « participation massive »  pas si massive que cela

Cette analyse du FRCG repose sur le nombre d’organisations qui le composent : syndicalistes, féministes, écologistes, étudiantes, indigènes et paysannes, etc. Le mouvement a, dans un sens, bénéficié de ce qu’on nomme au Honduras l’« effet Mitch ». Après l’ouragan destructeur du même nom, en 1998, les organisations populaires ont dû prendre le relais des autorités et mettre en œuvre la reconstruction. Elles ont alors bénéficié de ressources inédites et jouent, depuis, un rôle dans la société, même si leur représentation politique est toujours inexistante.

Le coup d’Etat a été le détonateur d’un mouvement national qui fédère à présent ces organisations. « Mais la grande surprise a été la forte participation des plus pauvres, raconte la sociologue María Elena Méndez. En particulier de tous ceux qui vivent de l’économie informelle, les marchands ambulants, les petits artisans, les mères de famille… » Même analyse pour Mme Gilda Rivera, directrice du Centre des droits de la femme (CDM) : « Le mouvement n’a fait que grossir depuis le 28 juin. C’est une traînée de poudre qui va devenir une véritable force d’opposition au prochain gouvernement. »

Sans réel programme politique, le FRCG s’organise pour l’instant autour de quelques points-clés. Le mot d’ordre demeure la contestation de l’élection présidentielle et, en particulier, du taux de participation de 61 % annoncé par le tribunal suprême électoral, le soir des résultats. Ce chiffre a en effet permis aux autorités putschistes de faire valoir une « participation massive » et de demander aussitôt la reconnaissance de M. Lobo comme nouveau chef de l’Etat.

Prudente, et n’ayant envoyé aucun observateur, la « communauté internationale » — à l’exception des Etats-Unis et de leurs proches alliés régionaux, la Colombie, le Pérou et le Panamá — n’a pas donné son aval à ce résultat, de dix points supérieur à celui de l’élection présidentielle de 2006. En effet, le dépouillement a réservé quelques surprises, comme l’a montré le journaliste américain Jesse Freeston, de la chaîne américaine The Real News (2). S’introduisant dans la salle de comptage du tribunal électoral, il filme les résultats affichés sur l’écran : 49 % de participation. Au même instant, le président du tribunal annonce 61 %, « un chiffre qu’il a lui-même inventé », selon le journaliste, qui a interrogé plusieurs membres de l’institution.

Financée par Washington à travers la Fondation nationale pour la démocratie (NED en anglais), Hagamos Democracia réalise pour sa part un décompte rapide et annonce 47 % de participation. Dix jours après l’élection, le tribunal devra s’aligner et reconnaître qu’elle n’a été que de 49 %. Quant aux partisans de M. Zelaya, ils l’estiment, sur la base de leurs pointages à la sortie de mille quatre cents bureaux de vote, à 25 %. « On ne saura jamais la vérité car les bulletins sont aux mains des autorités, qui ont déjà manipulé les résultats, estime Mme Laura Carlsen, directrice du programme Americas Policy Program du Center for International Policy (3). Mais la communauté internationale ne peut pas valider une élection qui a donné lieu à de graves violations des droits humains. »

Faire reconnaître ces exactions par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye est désormais un second axe de lutte du FRCG pour délégitimer l’élection sur la scène mondiale. « Le Honduras a signé le traité de Rome et, en conséquence, tous ses citoyens, y compris les militaires, peuvent être traduits devant sa juridiction », a rappelé le président Zelaya lors d’un entretien accordé à une radio locale (4). La Mission internationale d’observation des droits de l’homme a en particulier dénoncé devant la Cour le fait que le principal instigateur de la répression n’est autre que M. Billy Joya, responsable de la disparition d’une centaine de militants dans les années 1980  (5). Longtemps en fuite, puis jugé au Honduras pour la disparition de seize militants, il a été nommé conseiller spécial à la sécurité du gouvernement golpista de M. Roberto Micheletti.

« La résistance est dans une position très vulnérable. Les autorités de facto font le sale travail pour le prochain gouvernement en éliminant l’opposition. La baisse de l’attention internationale portée au pays est un grand danger pour les dirigeants du mouvement », ajoute Mme Carlsen, elle-même agressée au Honduras pour avoir critiqué les élections sur la chaîne Al-Jazira.

Déjà peu suivi par la presse étrangère, le mouvement de la résistance a été également écarté du paysage hondurien. L’accès à Internet étant peu développé et les médias aux mains de groupes économiques favorables au coup d’Etat, le gouvernement n’avait qu’à en neutraliser une quinzaine (6) pour contrôler l’information. Le matin du golpe, les militaires ont envahi plusieurs installations pour saisir le matériel audiovisuel, les téléphones, les ordinateurs, et couper les communications. Le signal des principales chaînes internationales accessibles via le câble — Telesur (Venezuela), Cubavisión (Cuba), Guatevisión (Guatemala), Teletica (Costa Rica) et CNN en Español (Etats-Unis) — a été également bloqué. Pendant la campagne électorale, la chaîne de télévision Canal 36 n’a pas eu droit d’antenne. Les autorités, pourtant soutenues par l’Eglise catholique, y ont fait diffuser sous la contrainte… des films érotiques, à la place des programmes d’information prévus.

Directeur de la chaîne, M. Esdras Amado López est visiblement épuisé. Il montre le graphique de sa fréquence, constamment brouillée par des interférences satellitaires qui limitent sa diffusion à la seule capitale. « Et encore, dit-il, si le ton devient trop critique, alors, de nouveau, l’écran noir apparaît, souvent pour quelques minutes. Ils jouent avec nos nerfs à chaque coupure. » Le choix de la censure paraît aléatoire : c’est tantôt un reportage sur la mission d’Amnesty International, tantôt un commentaire d’un téléspectateur en direct, ou encore l’annonce d’une manifestation par un journaliste qui sont affectés. L’examen de leur comportement ne laisse pas l’ombre d’un doute sur la stratégie des autorités : les organisations de défense de la presse ont comptabilisé « huit médias fermés et vingt empêchés de fonctionner ; trente blessés, quatorze détenus et un mort parmi les journalistes (7) ». Comme beaucoup de ses confrères, M. Amado López n’aime pas parler des menaces de mort qu’il reçoit. Mais, la veille, il a raconté à l’antenne que des inconnus encagoulés avaient mitraillé la maison de sa mère.

La peur et la tension sont palpables. Se projeter dans l’avenir est difficile pour des militants d’abord préoccupés par la présence militaire aux portes de leur maison. « La lutte a toujours été risquée dans ce pays, rappelle le syndicaliste Carlos Reyes. Mais le golpe n’a fait que renforcer nos aspirations démocratiques. »

L’alibi du coup d’Etat — l’organisation par le président Zelaya d’une consultation populaire sur une possible réforme de la Constitution rédigée en 1982, sous la présidence de M. Roberto Suazo Córdova, et alors que les militaires exerçaient le véritable pouvoir — est devenu l’étendard du FRCG (8). « Si la Constituante était déjà une revendication avant le coup d’Etat, aujourd’hui c’est une nécessité. Cette crise a mis en évidence un système politique qui refuse de partager le pouvoir », analyse M. Juan Almendares, ancien recteur de l’université de Tegucigalpa.

Si l’union est acquise sur ce point, elle ne l’est pas forcément sur les moyens à employer par le mouvement de la résistance. Doit-il se transformer en parti politique et gagner dans les urnes sa représentativité ? Etiquetée à gauche, l’Unification démocratique (UD) penche pour cette option : « Notre parti existe, nous le mettons à la disposition du Front », insiste le député Marvin Ponce. Mais l’UD a perdu une partie de sa base en participant à la présidentielle — donc en la légitimant. Refonder le parti du président Zelaya, le Parti libéral, n’est pas non plus envisagé. « Ce parti est également celui de Roberto Micheletti, nous devons dès à présent en sortir », estime M. Nelson Avila, l’ancien conseiller économique de M. Zelaya.

La crainte majeure, au sein de la résistance, est justement de devoir se conformer au jeu politique hondurien. « Les partis politiques ont une si mauvaise réputation que les gens les assimilent automatiquement à la corruption, commente M. Alegría. Ce mouvement qui se bat pour la démocratie doit inventer autre chose. »

Si le sang doit couler,  qu’il soit versé pour une Constituante

Alors que se déroule l’une des assemblées du Front national de résistance populaire (nouveau nom du FRCG), les revendications fusent. Sont présents le Comité des femmes des maquiladoras (usines de sous-traitance) et la Centrale générale des travailleurs (CGT). Les deux organisations se sont opposées sur la réforme du code du travail engagée sous la présidence de M. Zelaya. Les femmes exigeaient des mesures spécifiques pour la santé dans les maquiladoras, la CGT préférait insister sur les salaires. Aujourd’hui, alors que les femmes se disent prêtes à lutter pour une Constituante aux côtés des syndicats majoritaires si leurs revendications sont prises en compte, l’une d’entre elles prend la parole : « L’apprentissage de la démocratie doit commencer ici, dans nos quartiers, au sein des familles. Puisque le sang va encore couler, qu’il soit versé pour une Constituante qui n’exclue personne ! »

http://www.monde-diplomatique.fr/2010/01/VIGNA/18710#nh1