[Antoine Reverchon – Le Monde – 27/04/2010]

En 1958, l’économiste néo-zélandais Alban Phillips théorise la relation entre taux d’inflation et taux de chômage : lorsque le taux de chômage diminue, les salaires montent, et les entreprises haussent les prix pour rétablir leurs marges ; inversement, les prix baissent quand le chômage augmente. Cette relation, la « courbe de Phillips », servit aux économistes monétaristes (Milton Friedman et Robert Lucas) pour démontrer l’existence d’un « taux de chômage naturel » : les prix reflétant selon eux un équilibre optimum de marché, le taux de chômage qui en découle est incompressible, et la courbe de Phillips doit donc être verticale.

Une politique économique devient inflationniste (elle entraîne les prix au-delà de leur valeur réelle du marché, souvent en raison de fortes dépenses publiques) si elle cherche à faire baisser le chômage en deçà de son taux « naturel ». Juguler l’inflation en ajustant les taux d’intérêt deviendra donc l’alpha et l’oméga des politiques économiques, inscrites dans les statuts mêmes des banques centrales, quitte à baisser les dépenses de l’Etat visant à soutenir l’emploi.

De même, toute hausse du taux de chômage au-delà de son taux « naturel » apparaît comme le signe d’un manque de flexibilité du marché de l’emploi et de l’incapacité des institutions à fournir la main-d’oeuvre nécessaire aux entreprises pour atteindre l’équilibre des prix. Les politiques de l’emploi doivent donc chercher à lever les obstacles au bon fonctionnement du marché du travail, et rapprocher le taux de chômage effectif du taux de chômage « naturel ».

Malheureusement, observait, graphiques à l’appui, Anatole Kaletsky, éditorialiste économique du Times lors de la conférence inaugurale de l’Institute for New Economic Thinking à Cambridge (Grande-Bretagne) le 9 avril, la courbe de Phillips est devenue, au Royaume-Uni en tout cas, horizontale depuis 1992, le taux de chômage variant fortement, indépendamment de celui de l’inflation.

Réviser les objectifs

La réalité économique est en effet allée plus vite que la théorie : dans une économie devenue globale et financiarisée, le niveau d’inflation importée et le prix des actifs financiers ou immobiliers jouent un rôle macroéconomique sans liaison avec le niveau de chômage localisé à un espace national, ou même régional. Celui-ci étant lui-même fruit de la globalisation – par l’internationalisation de la production -, et de la financiarisation – à travers la gestion de court terme classant l’emploi au passif du bilan des entreprises.

A Cambridge, nombre d’économistes ont appelé à une révision des objectifs des politiques menées par les banques centrales. Au-delà de l’idée, souvent avancée, de mesurer l’inflation non plus seulement sur les prix à la consommation, mais sur l’ensemble des actifs – y compris financiers – -Joseph Stiglitz (université Columbia, Nobel 2001) a suggéré que les calculs des objectifs d’inflation incluent non seulement les prix des actifs privés, mais aussi ceux des actifs publics, ou qu’ils soient calculés à l’échelle de cycles économiques, et non annuellement. Et, surtout, que l’objectif du prix d’équilibre « naturel » ne soit plus considéré comme un dogme absolu ! M. Stiglitz préconise de le remplacer par la notion d’équilibre « à terme », et de concevoir des outils de gestion des « distorsions persistantes » des prix de certains actifs.

Roman Frydman, beaucoup plus radical, estime que, dans la mesure où le prix d’équilibre n’existe pas, les banques centrales doivent s’attacher à juguler de façon opportuniste les excès « positifs » (les bulles) ou « négatifs » (les krachs), dans la mesure où tenir des objectifs annoncés à l’avance est impossible, comme le montre l’exemple de la Grèce et de la zone euro : « Les moyens financiers des Etats seront toujours inférieurs à ceux des marchés », dit-il.