[Antoine Reverchon – Le Monde – 27/04/2010]

Selon la théorie des marchés efficients, développée par l’économiste Eugène Fama dans les années 1960, comme pour celle des anticipations rationnelles, lancée par John Muth, puis développée par Robert Lucas (Nobel d’économie 1995) dans les années 1970, les acteurs économiques adoptent un comportement rationnel afin de maximiser leurs intérêts. Leur interaction aboutit spontanément à un équilibre optimal, exprimé par le prix d’échange sur les marchés. Ces comportements, modélisés, deviennent prédictibles. L’industrie financière a ainsi bâti des produits toujours plus complexes, usant des mathématiques pour calculer le risque inhérent aux comportements des acteurs.

Il convient par conséquent de libérer les marchés des limitations réglementaires existantes, afin de leur permettre de parvenir à leur équilibre naturel sans distorsion ni contrainte.

Les crises financières depuis les années 1980 ont montré que le comportement des acteurs pouvait être irrationnel, voire aller contre leurs intérêts. L’analyse de ces divergences à la théorie a ouvert la voie à l’économie « comportementale » (Gary Becker, université de Chicago, Nobel 1992 ; Daniel Kahneman, Princeton, Nobel 2002 ; George Akerlof, Berkeley, Nobel 2001), ou aux concepts de « marchés imparfaits » et d’« asymétrie d’information » (Joseph Stiglitz, Columbia, Nobel 2001). Elle a aussi guidé les politiques de régulation, y compris celles proposées aujourd’hui : le bon fonctionnement des marchés exige la transparence de l’information afin que les acteurs puissent agir rationnellement.

Le fait que les crises précédentes aient été surmontées a semblé valider la théorie : ce sont les distorsions par rapport à la théorie, et non la théorie elle-même, qui en étaient responsables.

Mais, aujourd’hui, l’ampleur de ces distorsions amène certains économistes à changer d’approche. Pour Roman Frydman (université de New York) et Michael Goldberg (New Hampshire), auteurs d’ Imperfect Knowledge Economics (2007, Princeton University Press), le processus de fixation des prix par le marché est par essence irrationnel et le comportement des acteurs intrinsèquement contingent. C’est cette double incertitude qui permet d’ailleurs le profit, c’est-à-dire le gain des uns au détriment des autres.

Adair Turner, président de la FSA (Financial Services Authority, l’autorité britannique de régulation des marchés), explique que, puisque le marché ne peut atteindre l’équilibre optimum, c’est au régulateur de fixer les limites de son utilité sociale. Des instruments de réduction de la liquidité tels que le renforcement des fonds propres sur les marchés les plus liquides, la taxation des transactions ou le contrôle des flux financiers, ne doivent plus être considérés illégitimes.

Construire la confiance

Sheila Dow (université de Stirling, Grande-Bretagne) réaffirme après Keynes qu’il n’y a pas de prix juste, mais un prix conventionnel fixé par le rapport de forces entre acteurs et le cadre institutionnel, et que les comportements peuvent être guidés par les sentiments, ou des conditions historiques, culturelles et sociales.

Le principe de fonctionnement des marchés, ajoute-t-elle, est la confiance, en ceci qu’avoir confiance évite d’avoir à se poser la question de la rationalité de ses choix en comptant sur la fiabilité, voire l’altruisme, des autres acteurs et des institutions. Le rôle du régulateur est donc de construire la confiance dans la solidité des institutions et dans la certitude que l’intérêt général reste bien l’objectif final de son action.