[Antoine Reverchon – Le Monde – 27/04/2010]

Réunis à Cambridge, des chercheurs hétérodoxes plaident pour une révolution théorique, seule capable d’engendrer une vraie réforme

Le feuilleton de la régulation financière a connu une brusque accélération. Les 16 et 17 avril, les ministres européens des finances se sont réunis à Madrid pour discuter d’une taxation des risques bancaires. Le 16 avril, la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme de la Bourse américaine, a porté plainte contre la banque Goldman Sachs, préparant le terrain aux débats du Sénat prévus cette semaine sur le projet de loi visant à réguler les activités des banques. Les 22 et 23 avril, les ministres des finances du G20 ont étudié à Washington la taxation des banques proposé par le Fonds monétaire international (FMI), qui tient justement les 24 et 25 avril, avec la Banque mondiale, sa session annuelle de printemps… sur le même sujet. Enfin, les 26 et 27 juin, le sommet du G20 à Toronto devrait arbitrer entre les différentes propositions de régulation placées sur la table.

Mais pour nombre d’économistes – comme ceux que le financier George Soros a réunis au sein de l’Institute for New Economic Thinking (INET), qui tenait sa conférence inaugurale du 8 au 11 avril à Cambridge (Royaume-Uni) -, les politiques ont déjà raté l’occasion offerte par la chute de Lehman Brothers d’écarter le risque que le fonctionnement du système financier fait courir à l’économie mondiale.

Non seulement en raison de l’intense lobbying mené par les grands établissements bancaires pour échapper à toute régulation, non seulement en raison du choc des égoïsmes nationaux – chaque Etat cherchant à protéger sa propre industrie financière plutôt que de coopérer -, mais encore et surtout en raison de l’incapacité des décideurs politiques et économiques à échapper à certains dogmes issus de la théorie économique établie, alors même que la crise a démontré leur faillite. En bref, la crise n’est pas seulement financière et économique, elle est aussi intellectuelle.

Comme celle de 1929, la crise actuelle appelle une refondation de la théorie économique sous de nouveaux auspices, qui passent d’abord par le passage des dogmes établis au tamis de la critique.

Trois d’entre eux ont été particulièrement étrillés par les économistes réunis à Cambridge. Primo, les marchés peuvent s’autoréguler parce que le comportement des acteurs économiques est rationnel, puisqu’il vise à maximiser leur intérêt. Secundo, les politiques économiques doivent par conséquent laisser les marchés parvenir à un équilibre naturel optimum, exprimé par le niveau des prix et du chômage. Tertio, la meilleure allocation des ressources étant spontanément réalisée par les équilibres de marché, le libre fonctionnement de ce dernier permet d’accroître la richesse de tous et de chacun.

Instabilité et déséquilibre

Grosso modo, les propositions de régulation avancées par les Etats et les institutions internationales ne s’affranchissent pas suffisamment, selon les économistes de l’INET, de ces dogmes, surtout en ceci qu’elles visent à rétablir des fonctionnements et des équilibres « naturels » dont l’observation empirique montre qu’ils n’existent simplement pas, et que ce sont au contraire l’instabilité et les déséquilibres qui caractérisent le comportement spontané des marchés.

La mobilisation actuelle sur la régulation est proportionnelle à l’inquiétude suscitée par la tendance du système financier à renouer avec les errements qui ont conduit à la crise de septembre 2008. Politiques et économistes tendent à rejoindre le sentiment manifeste depuis longtemps dans l’opinion : l’argent public utilisé pour sauver les banques a été si efficace qu’il a créé parmi celles-ci un sentiment d’impunité – l’« aléa moral » du too big to fail (les banques sont trop importantes pour qu’on les laisse faire faillite) – qui leur a permis de reconstituer une bulle spéculative encore plus grosse que la précédente. D’autant que les difficultés de certains établissements ont rendu encore plus gigantesque et incontrôlable la taille des survivants. Or, ce comportement fait courir un risque de défaillance de l’un ou l’autre maillon faible de la planète finance, que les Etats n’auraient plus les moyens d’éponger.

La reprise si souvent annoncée serait alors emportée comme fétu de paille, et la Grande Dépression à nouveau à l’ordre du jour. C’est le scénario redouté du double dip, ou double plongeon.

Comment éviter une réédition de la chute de Lehman Brothers ? Pour Franklin Allen (Wharton School,université de Pennsylvanie), le poids excessif de la finance dans l’économie est dû à la capacité des banques à monopoliser la rente de la création de valeur par l’économie réelle. Il faut donc rétablir la concurrence au sein de l’industrie financière.

Pour Simon Johnson (Sloan School of Management, Massachussets Institute of Technology), la crise est surtout due à la concentration du secteur de la finance entre les mains de quelques établissements assez puissants pour imposer leurs vues aux régulateurs. La crise a encore accru cette concentration. Une véritable régulation consisterait à imiter, pour le secteur bancaire, ce que fit le président américain Théodore Roosevelt au début du XXe siècle en démantelant les cartels de l’acier, du pétrole et des chemins de fer.