Illustration parfaite de ce qu’est devenu le journalisme…

[24 Heures – 07/04/2010]

«Complot organisé», «machination», « casus belli ». Depuis deux jours, l’Elysée part en guerre contre ceux qui auraient lancé ou propagé la rumeur sur la vie privée du couple présidentiel.

Pierre Charon, conseiller de Nicolas Sarkozy, n’y va pas de main morte: «Le fait que ces rumeurs aient été relayées dans la presse en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Suisse peut être le signe d’un complot, alors que la France prendra en 2011 la présidence du G20.» Rien que ça. On se croirait presque revenu au plus mauvais temps de la paranoïa mitterrandienne, quand le président, pour protéger sa vie privée, traquait les journalistes «ennemis» et fabriquait des polices parallèles.

Les regrets du Journal du Dimanche
Rappelons les faits. Dans la nuit du 8 au 9 mars, le Journal du Dimanche (JDD) publiait sur son site ce post: «Des rumeurs persistantes annonceraient que le couple présidentiel serait sur le point de voler en éclats. En effet, Carla Bruni serait tombée sous le charme de Benjamin Biolay (…) et dans le même temps, Nicolas Sarkozy aurait trouvé réconfort auprès de notre nouvelle championne de France de karaté et secrétaire d’Etat à l’Ecologie, Chantal Jouanno.»

L’auteur? On apprendra, plus tard, qu’il s’agit de Mickaël L., un jeune homme de 23 ans chargé par son employeur, Newsweb, sous-traitant du JDD, de diffuser des «infos» people sur le site. Il aurait vu passer, sur le réseau Twitter, cette histoire fumeuse qui courait depuis un mois. Il en a fait… une info.

Le lendemain, la presse britannique s’empare du «scoop», citant le «très sérieux» Journal du Dimanche. La rumeur fera le tour du monde, des Pays-Bas à l’Inde, en passant par la Suisse. Silence à l’Elysée. Les élections régionales obligent alors Nicolas Sarkozy à garder son calme. Mais dès le soir du second tour, branle-bas de combat.

Sous la pression, sans doute, de l’Elysée, le groupe Hachette, qui détient le JDD et Newsweb, fait le ménage. L’auteur du post et son chef sont priés de démissionner. Dans une lettre, la direction du journal formule des «regrets» au couple présidentiel.

Remonter à la source
Fin de l’histoire? Non, début de la deuxième phase: la contre-attaque. «Nous faisons de cette ignominie un casus belli, affirme le conseiller Pierre Charon. Nous voulons aller jusqu’au bout pour que cela ne se reproduise plus jamais. Comme on dit, la peur doit changer de camp.» Comme dans l’affaire Clearstream – mais cette fois sans grande légitimité – Sarkozy croit à la thèse du complot. Et réclame des têtes.

L’affaire, entre-temps, est devenue judiciaire. Le groupe Hachette – présidé par Arnaud Lagardère, grand ami de Sarkozy – a déposé une plainte pour «introduction frauduleuse de données dans un système informatique». Mais l’Elysée mène sa propre enquête.

Avec ses limiers et ses policiers hackers, chargés, selon Le Monde, de remonter la source de la rumeur. On désigne des «coupables». Dans le collimateur: Rachida Dati. L’ex-ministre de la Justice, en disgrâce depuis deux ans, est soupçonnée par les services de renseignement d’avoir alimenté les rumeurs. Le soir du second tour, elle est privée de son chauffeur et de sa voiture, prétendument pour raisons budgétaires. Hier, Mme Dati réfutait toute responsabilité «dans la propagation de rumeurs absurdes et inadmissibles sur la vie privée du couple présidentiel».

L’Elysée, visiblement déboussolé, explore même la piste internationale. «On va voir s’il n’y a pas une espèce de complot organisé, prévient Pierre Charon. Avec des mouvements financiers, pourquoi pas.»


Des complots et des «officines» à la pelle

Dans l’esprit des sarkozystes, les choses sont claires. Les rumeurs sur le couple présidentiel sont le fait «d’officines». C’est-à-dire de sociétés de renseignement privées. Depuis dimanche, les plus proches conseillers de Nicolas Sarkozy, Pierre Charon en tête, les accusent d’avoir ourdi un «complot» avec la complicité de médias étrangers. Les services de renseignement français ont été invités à enquêter sur les raisons qui ont notamment conduit la presse suisse à relayer aussi vite les informations parues sur le blog du Journal du Dimanche.

Thierry Herzog, l’avocat de Nicolas Sarkozy, croit à une «instrumentalisation des rumeurs» dans le seul but de nuire au chef de l’Etat. Ce n’est pas la première fois que le président français soupçonne des sociétés de renseignement privées d’être mêlées à des opérations de déstabilisation le visant directement. Soupçons qui n’ont pas toujours été dénués de fondement.

L’affaire Clearstream a montré qu’on avait été capable de mettre en œuvre d’importants moyens pour essayer d’associer le nom du candidat à l’élection présidentielle de 2007 à des affaires de corruption et de blanchiment d’argent. Ces coups tordus ont marqué toute l’histoire de la Ve République.

En septembre 2009, quelques jours avant l’ouverture du procès Clearstream, Nicolas Sarkozy avait déclaré qu’il fallait «en finir une fois pour toutes avec ces combines». Dans son esprit, les officines, c’est Dominique de Villepin. L’ancien premier ministre a toujours entretenu des liens étroits avec les services de renseignement et leurs faux nez.

Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy ont pourtant en commun d’avoir essayé, par le passé, de mettre un peu d’ordre au sein de la communauté du renseignement. Le défi pour la France étant de se hisser au niveau des autres grandes puissances en renforçant notamment l’intégration de «l’intelligence économique». La réforme des services secrets est d’ailleurs l’une des grandes réformes à venir du quinquennat. En coulisse, les professionnels du renseignement semblent plutôt se désespérer de cette confusion entretenue entre officines, coups tordus et services. D’autant que pour l’heure, la thèse du grand complot fait plutôt pschitt!

http://www.24heures.ch/actu/monde/sarkozy-traque-rumeur-2010-04-06