[Bastamag – Yvan Duroy – 22/09/2009]

Avec la crise financière, le surendettement est devenu le nouveau fléau social au Japon, poussant des milliers de personnes à se donner la mort. Face à des organismes financiers sans scrupule et à un pouvoir politique aux abonnés absents, une délégation japonaise s’est rendue en France du 17 au 22 septembre. La France est perçue comme ayant plusieurs années d’avance pour enrayer la spirale des crédits revolving, même si le surendettement a aussi progressé de 17% en un an, selon le baromètre de la Banque de France.

Elles sont cinq femmes, travaillant pour la coopérative Green Coop, de l’agglomération de Fukuoka, à l’Ouest du pays (1,5 million d’habitants). Green Coop, c’est un réseau de coopératives de consommateurs, créées dans les années 1970, qui regroupent désormais 170.000 adhérents avec 55 millions d’euros de budget. Leur objectif initial est de vendre des produits « sans dangers et fiables » : respectueux de l’environnement et fabriqués dans des conditions socialement correctes. Et de construire « une société dans laquelle tout le monde pourra vivre normalement quels que soient les handicaps dûs à l’âge, au sexe ou à la santé physique ou mentale ».

La crise sociale gangrène le pays. La notion de pauvreté, longtemps réservée aux pays du Sud, est réapparue. Green Coop a donc multiplié ses propres services sociaux : foyers pour personnes âgées ou handicapées, épiceries sociales, crèches associatives, micro-crédits et, récemment, des « services d’éducation à l’économie familiale » accompagnés de consultations juridiques pour les personnes en situation de surendettement. Un bureau social mobile parcourt même la région pour accéder aux travailleurs temporaires de l’industrie automobile, touchés par le chômage partiel. Michiko Yukioka, administratrice de Green Coop, Madoka Toriyama, Maître de conférence à l’université de Hokkaido, et Nobuko Takahashi, journaliste indépendante de l’économie sociale, nous éclairent sur la situation sociale au Japon et ce qui les a intéressées lors de leur visite en France.

Combien de personnes sont concernées par la spirale du surendettement au Japon ?

Entre 2,5 et 3 millions de personnes sont surendettées auprès d’au moins cinq organismes de crédits différents. C’est surtout un problème de rachat de crédit : on souscrit un emprunt pour acheter une voiture, se loger, payer les frais de scolarité ou tout simplement subvenir à ses besoins. Puis un deuxième emprunt pour payer le premier, un troisième pour payer le deuxième, et ainsi de suite. Les taux d’intérêt peuvent atteindre 29,2%. Les organismes financiers profitent d’une zone grise dans la législation qui, d’un côté, interdit les taux supérieurs à 20% et, de l’autre, fixe le plafond à 29,2%. Les sociétés de crédits revolving, à l’existence plus ou moins légale, adoptent des stratégies commerciales très agressives et un harcèlement publicitaire.

La crise financière a-t-elle accentué le phénomène ?

La pauvreté était déjà de retour avant la crise financière. Le secteur du bâtiment était en dépression. A l’automne 2008, l’industrie automobile puis d’autres secteurs, comme l’électronique avec Toshiba, ont licencié massivement. Dans des petites usines qui travaillaient pour Toyota et Nissan (groupe Renault), le chômage a augmenté. Les petites entreprises rencontrent de graves problèmes de gestion. Le secteur des services – restauration, taxi – commencent à souffrir. Le nombre de sans-logis augmente.

Comment ces personnes se débrouillent-elles ?

C’est extrêmement difficile. Selon les études, sur les 30.000 personnes qui se suicident chaque année au Japon, une sur quatre passe à l’acte à cause de ses difficultés économiques. Les agents des organismes financiers viennent chaque mois exiger le paiement de la dette. Si cinq crédits sont souscrits, ce sont cinq agents qui viennent les harceler en leur expliquant qu’ils peuvent toucher l’argent de leur assurance vie – trente millions de yens (environ 220.000 euros) – s’ils se suicident, et donc rembourser leurs dettes. La cause principale de ces suicides, c’est le surendettement.

Ont-ils accès à un système de protection sociale ?

Il existe une allocation équivalente au RMI en France, qui est majorée en fonction des besoins alimentaires ou du coût du logement. Mais beaucoup de gens sont exclus de ce dispositif. L’attribution de cette allocation dépend de l’évaluation de vos ressources par l’administration. Cette évaluation prend en compte l’âge, le nombre de personnes dans le ménage, votre épargne, votre capacité et votre volonté à travailler – un élément très subjectif si vous n’avez pas d’attestation médicale – et aussi les ressources de l’ensemble de vos proches susceptibles de subvenir à vos besoins : parents, grands-parents, frères et sœurs… Si les personnes en difficulté avaient toutes accès à cette allocation, elles ne seraient pas obligées d’emprunter de l’argent à des usuriers à un taux important, elles ne seraient pas surendettées.

Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé en France comme dispositif pour enrayer le surendettement ?

Ce sont les commissions de surendettement instaurées par la loi du 31 décembre 1989. C’est un service public pour les personnes surendettées. L’Etat s’en occupe de manière gratuite, ce qui n’est pas le cas au Japon où il n’existe pas de commissions de surendettement ni d’encadrement administratif. Chez nous, un ménage surendetté doit faire appel à un avocat, qui prélève sa commission, quasiment impossible à payer. Il n’existe pas de notion de sauvegarde de l’intérêt général, ni de solidarité ou d’entraide.

Pourquoi un tel vide administratif et juridique ?

L’Etat et les pouvoirs publics renvoient les gens à leur responsabilité individuelle. Parmi ceux qui fréquentent nos consultations, environ 8% sont surendettés à cause de problèmes d’alcoolisme ou d’addiction aux jeux d’argent. Cette minorité sert de prétexte au gouvernement pour dire que les personnes surendettées sont des assistées qui sont responsables personnellement de leur situation. Mais avec la multiplication des suicides, les responsables gouvernementaux commencent à prendre conscience que ce ne sont pas uniquement des problèmes personnels.

Pensez-vous que la victoire du Parti démocrate du Japon (PDJ) et la formation d’un nouveau gouvernement de centre gauche va changer les choses ?

Le Parti démocrate du Japon n’a jamais évoqué le problème du surendettement. En matière sociale, leur programme porte surtout sur les services à la petite enfance, les crèches, les moyens d’aider les jeunes mères à aller travailler, les retraites ou la natalité en baisse. Il n’y a rien sur la lutte contre la pauvreté et le surendettement. Peut-être que le Parti libéral démocrate, désormais dans l’opposition, s’emparera de ce sujet. Le nouveau Premier ministre, Yukio Hatoyama, aime employer le mot fraternité. On espère qu’il s’intéressera davantage à la question sociale.

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