[Jean Viard – Eloge de la mobilité – commenté sur Horizons Stratégiques – Olivier de Broca – Octobre 2006]

Éloge de la mobilité – Essai sur le capital temps libre et la valeur travail
Jean Viard
Paris, Éditions de l’Aube, mai 2006, 205 p.

Le « nouvel ordre du temps » est marqué par deux faits majeurs : l’allongement de l’espérance de vie et la diminution du temps de travail. Au XIXe siècle, un ouvrier ou un paysan avait une espérance de vie de 500 000 heures, il travaillait 200 000 heures, soit 40 % de son existence et 70 % de son temps de vie hors sommeil. Il lui restait 100 000 heures pour le temps libre (« les loisirs, l’amour, la cuisine, le jardinage, les croyances et les luttes sociales »). Aujourd’hui, nous vivons 700 000 heures et travaillons seulement 67 000 heures (42 annuités de cotisations retraite à 35 heures par semaine), soit 9 % de notre existence et 16 % de notre temps de vie éveillé. Le temps libre a été multiplié par quatre, passant de 100 000 à 400 000 heures, dont 100 000 heures consacrées à la seule télévision. Une telle augmentation implique un « quasi changement de la nature des enjeux sociaux et existentiels » et la loi sur les 35 heures n’a fait que rendre plus visible une transformation progressive mais radicale de la place du travail dans notre société. Il ne s’agit pas, contrairement à ce que certains ont pu écrire, de la « fin du travail », mais d’une « prise de pouvoir » sur notre emploi du temps : le travail a cessé d’être un « donné » pour devenir un « construit ».

De leur côté, les activités de loisirs ne sont plus de simples « passe-temps » ; elles rythment nos vies « comme hier les cloches des églises ou les sirènes des usines ». Depuis les années 1960, les pratiques culturelles et sportives connaissent une forte tendance à la hausse et le départ en vacances a cessé dans les années 1970 d’être un privilège pour devenir la règle commune. Nous sommes entrés dans une « société d’absence ritualisée » : au terme d’« un processus civilisationnel profondément humaniste », les hommes s’approprient leur temps. Dans cette nouvelle société de trajet, où l’aventure et la discontinuité l’emportent sur le plan de vie tracé, « la bataille centrale devient celle du pouvoir de choix des changements de direction ».

L’auteur étudie ensuite les conséquences spatiales de la « mise en loisir du territoire » qui entraîne une mobilité en hausse constante des hommes mais aussi des résidences. De plus en plus, le choix l’emporte sur la contrainte : depuis la fin des années 1980, les déplacements de loisirs ont dépassé ceux liés au travail. L’auteur voit là une inversion historique, car « ces mobilités sont devenues la trame même de nos existences et des liens sociaux ». En 1950, chacun parcourait en moyenne 5 km par jour. Cinq kilomètres, « c’est la vie de quartier, l’ouvrier dans son coron, le bourgeois dans sa paroisse, le paysan dans son village […] C’est un monde du voisinage, de l’interconnaissance, du contrôle social de chacun ». Aujourd’hui, nous parcourons 45 km par jour. Chaque membre de la famille a ses trajets, le logement n’est plus relié à l’entour direct mais articulé à la société par de multiples réseaux. Certes, il subsiste des pans de population paysanne attachés à la terre de leur enfance ou qui se trouvent « astreints à résidence » par la pauvreté, l’âge ou la maladie. Mais l’imaginaire de la société mobile est devenu largement dominant, et il redéfinit nos modes de vie comme nos valeurs. L’individu y a gagné en autonomie, il jongle avec ses appartenances multiples, jouit de l’anonymat et prend ses distances avec les codes sociaux, au grand désarroi des politiques qui « semblent avoir égaré la société », transformée en une insaisissable « société d’archipels ». Les politiques ont beau redessiner la carte territoriale, ils n’obtiennent en résultat qu’un « empilement peu lisible, coûteux, non productif d’appartenances neuves, qui masque encore un peu plus l’action publique ». Pour autant, cette société de l’individu mobile « a besoin d’un horizon et de processus de régulation et de démocratisation – qui restent d’évidence à inventer ».

Les conséquences de la mobilité sont en train de restructurer le territoire français.

Tout d’abord, le « trajet résidentiel sur la vie » entraîne le risque d’une « segmentation générationnelle du territoire » : les jeunes s’installent en ville pour leurs études, puis le « siège de la famille » varie en fonction de l’emploi et du marché immobilier, enfin les retraités repartent dans une région aimée (chaque année 50 000 retraités quittent l’Île-de-France).

Deuxième conséquence, le tourisme de masse a entraîné une forte attraction des régions du Sud et de la campagne : c’est « le triomphe de la culture du paysage sur celle de l’agora ». Cette « mise en loisir du territoire » réorganise en profondeur le tissu régional et bouleverse la hiérarchie des régions, autrefois fondée sur la qualité des sols (ou des sous-sols) ou la fonction politique.

Troisièmement, à l’heure de l’urbanité généralisée, la distinction ville/campagne perd de sa pertinence : 71 % des Français déclarent vouloir vivre à la campagne… mais à côté de la ville. La ville perd des habitants mais gagne des « usagers » : travailleurs, étudiants, consommateurs, touristes. Enfin, le logement a lui aussi changé d’usage et de forme. Lieu familial, il est aussi celui de notre temps libre (les 100 000 heures de télévision et 50 % de nos vacances). La maison individuelle avec jardin est en demande croissante : elle représente 61 % des logements neufs, contre seulement 25 % au début des années 1960, l’imaginaire dominant étant celui d’une « maison de vacances à l’année ».

http://www.strategie.gouv.fr/revue/article.php3?id_article=210