[Des Bassines et du Zèle – 18/02/2010]

Voici un article très complet qui rend compte du sort funeste qui attend Haïti, sitôt que le pays aura fini de compter ses morts. Ou peut-être même avant, ils ne sont pas à une indécence près. En tous cas, ils sont bel et bien sur le pied de guerre.
Les néocons ne s’avouent jamais vaincus et ne lâchent jamais leur proie.
Le débarquement des secours états-uniens sous forme de véhicules blindés, de soldats en arme et en treillis de combat, la mobilisation de navires de la marine US chargés de patrouiller les eaux territoriales, la prise de contrôle illégitime des opérations sur le pays par l’armée US avec l’aval des autres pays occidentaux, la mainmise sur l’espace aérien haïtien, et le reste ne présageaient rien de bon à qui voyait là une drôle de façon d’apporter de l’aide humanitaire à une population sous les décombres.
Et, en effet, les requins de la finance se frottent les mains du don du ciel que représente pour eux ce tremblement de terre meurtrier.
Ils vont pouvoir enfin accélérer le processus de privatisation de l’île et d’assujettissement de ses habitants. Quand les chars zuniens entrent quelque part, ils sont toujours flanqués des responsables de groupes privés multinationaux (donc des US), avides de récolter les bénéfices du malheur que propagent les précédents.
La France? Oh, ce n’est pas avec le pauvre bouffon cupide et enrégimenté à sa tête, ni avec ses sbires, qu’elle va verser dans l’humanisme et la justice. Aucun risque là-dessus.
D’ailleurs, quelqu’un a moufté ici?

Article:

« More Pain for Devastated Haiti: Under the Pretense of Disaster Relief, U.S. Running a Military Occupation »

par Arun Gupta, AlterNet, le 12 février 2010

Davantage de souffrances à venir pour l’île dévastée d’Haïti :  Sous prétexte d’aide aux sinistrés, les Etats-Unis mettent en place une occupation militaire

Malgré les démentis officiels, les Etats-Unis se sont bien lancés dans une nouvelle occupation militaire d’Haïti, à peine déguisée en secours aux populations sinistrées. Alors qu’à la fois le Pentagone et la Maison Blanche prétendent qu’il fallait davantage de soldats pour assurer « la sécurité et la stabilité » pour permettre l’arrivée des aides humanitaires, la violence, d’après pratiquement tous les observateurs sur le terrain, n’a jamais été un problème.
Cette mobilisation militaire semble, en fait, motivée par des intentions plus malveillantes. Le gouvernement d’Haïti étant « complètement invisible » et ses forces de sécurité répressives étant anéanties, les organisations populaires (OPs) commençaient à combler le vide. Mais les puissances occidentales qui accourent à Haïti envisagent pour la reconstruction du pays des mesures fondamentales (ang), comme les ateliers de misère et le tourisme . Cette conception des choses est dénoncée par les organisations populaires, soutenues par la population extrêmement pauvre, majoritaire à Haïti. Et donc, si un projet néolibéral doit être imposé à ce pays sinistré, ce sera par la force des baïonnettes.
La mobilisation prompte de milliers de soldats US n’était pas motivée par des préoccupations humanitaires; en fait, l’armée américaine interdisait à certains avions l’accès à l’aéroport de Port-au-Prince, imposant à une grande partie de l’aide humanitaire des retards considérables.
Médecins sans Frontières a déclaré que cinq de ses avions-cargos transportant 85 tonnes d’aide humanitaire et de matériel médical ont été refoulés au cours de la première semaine; quant aux avions du PAM (Programme alimentaire mondial), ils ont dû attendre deux jours pour pouvoir enfin se poser.
Un responsable du PAM indique que, sur les 200 avions qui atterrissaient ou décollaient d’Haïti quotidiennement, « la plupart étaient destinés à l’armée américaine ». Au bout de 19 jours de crise, seulement 32% des Haïtiens avaient reçu une quelconque aide alimentaire (ne serait-ce qu’un seul repas), 3 sur 4 n’avaient pas accès à de l’eau potable, le gouvernement n’avait reçu que 2% des tentes qu’il avait demandées et les hôpitaux de la capitale annonçaient que leurs réserves de médicaments de base, comme les antibiotiques et les analgésiques, commençaient à baisser de façon critique.
Le 9 février, le Washington Post indiquait que l’aide alimentaire consistait en guère plus que du riz, et « tous les jours, les Haïtiens doivent trouver de quoi manger, n’importe quel type de nourriture. Pas question de quelque chose de nourrissant ».
Parallèlement, les Etats-Unis s’étaient chargés du contrôle de l’espace aérien haïtien, avaient fait atterrir 6500 soldats, avec, à un moment donné, 15000 autres stationnant au large de l’île; ils avaient déployé toute une armada de vaisseaux de la marine et neuf garde-côtes pour patrouiller les eaux territoriales, et c’était l’ambassade des Etats-Unis qui donnait les ordres au nom du gouvernement haïtien.
Dans un compte-rendu édifiant, le NYT (ang) raconte qu’à une conférence de presse qui a eu lieu à Haïti, l’ambassadeur des Etats-Unis et le général de corps d’armée US qui commandait les troupes américaines sur place étaient assis sur le devant de la scène » alors que René Préval, le président haïtien, se tenait debout au fond de la pièce, « écoutant à moitié », et il avait fini par s’en aller sans dire un mot ».
Au cours de la première semaine, le commandant US, Ken Keen, annonçait que la présence de la police haïtienne était limitée parce qu’ils avaient été décimés par le tremblement de terre. Les véritables responsables du pouvoir à Haïti sont actuellement Keen, l’ambassadeur des Etats-Unis, Louis Lucke, Bill Clinton (désigné par Ban Ki-moon, le Secrétaire-Général de l’ONU pour coordonner les opérations d’aide humanitaire) et la secrétaire d’état Hillary Clinton.
Quand on lui a demandé au cours de la conférence de presse combien de temps les forces américaines envisageaient de rester, Ken a répondu « je n’ai pas l’intention d’établir un calendrier« , tandis que Lucke ajoutait: « nous ne faisons pas des projets en comptant en semaines, en mois ou en années. Notre but, c’est d’aller jusqu’au bout de notre mission ».
Alors qu’une grande partie des grands médias se focalisaient sur les « pillards », pratiquement tous les observateurs indépendants à Haïti après le tremblement de terre signalaient l’absence de violence. Même Keen, le général de corps d’armée, a décrit la situation comme étant « relativement calme » en matière de sécurité.
Une des employées d’une organisation humanitaire à Haïti, Leisa Faulkner, déclare:

« Il n’y a pas de problèmes de sécurité ici. Les secouristes n’ont rien à craindre des gens. J’aimerais que les gars avec des fusils, les posent et prennent des pelles pour nous aider à retrouver ceux qui sont encore enfouis sous les gravats d’immeubles ou de maisons qui se sont écroulés. Cela me met en rage de voir des camions entiers de types armés de fusils automatiques ».

Kim Ives, journaliste expérimenté sur Haïti, a dit la même chose à “Democracy Now!”:

« la sécurité n’est pas un problème. Partout à Haïti, nous voyons la population s’organiser d’elle-même en comités populaires pour déblayer, dégager les corps enfouis sous les gravats, construire des camps de réfugiés, organiser leur propre service de sécurité pour ces camps. C’est une population qui est autonome, et cela, depuis des années « .

A un moment donné, raconte Ives, un camion d’aide alimentaire est arrivé dans un quartier en plein milieu de la nuit, sans prévenir.

« Il aurait pu y avoir une émeute. L’organisation populaire locale (…) a été contactée. Ils ont immédiatement mobilisé les membres de leur groupe. Ils ont établi un périmètre de sécurité. Ils ont fait faire la queue à 600 personnes qui vivaient sur le terrain de football derrière la maison, qui sert également d’hôpital, et ils ont distribué les rations alimentaires dans l’ordre et de façon équitable … ils n’ont eu besoin ni des Marines, ni de l’ONU ».

Circulant dans les rues de la capitale dans un convoi de véhicules blindés de l’ONU, Al Jazeera raconte que « les soldats se sont pas là pour sortir les gens des gravats. Ils sont là, disent-ils, pour faire la police ». Un Haïtien a raconté à la chaîne d’information:

« Ces armes qu’ils apportent, ce sont des instruments de mort. Nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Nous sommes traumatisés. Ce que nous voulons de la communauté Internationale c’est une aide matérielle. De l’action, pas des paroles ».

Nouvelle invasion

Cette aide, cependant, parvient sous forme de choc néolibéral. Avec l’effondrement du gouvernement haïtien, les organisations populaires des pauvres, particulièrement celles qui ont par deux fois propulsé Jean-Bertrand Aristide à la présidence sur un programme de justice sociale et économique, savent que les projets détaillés des Etats-Unis et de l’ONU élaborés pour la « reconstruction » – les ateliers d’esclaves, les spoliations de terres, et la privatisation – font partie du même système d’esclavage économique contre lequel ils luttent depuis plus de 200 ans.
Cette nouvelle occupation d’Haïti – la troisième en 16 ans – entre dans le cadre de la stratégie américaine du rollback (visant à repousser le communisme, NDT) en Amérique Latine: le soutien au coup d’état au Honduras, sept nouvelles bases militaires en Colombie, l’hostilité envers la Bolivie et le Venezuela. La raison en est que les Etats-Unis tiennent à s’assurer qu’Haïti ne risquera pas « de servir d’exemple à suivre en matière d’indépendance comme le pays avait tenté de le faire sous la présidence d’Aristide – ce qui explique pourquoi il a été renversé par deux fois, en 1991 et en 2004, lors de coups d’état soutenus par les US.
Le gouvernement et ses forces de sécurité répressives étant en pleine déconfiture, la reconstruction néolibérale se fera donc à la force des baïonnettes. Sachant cela, l’idée derrière cette nouvelle occupation est peut-être de reconstituer l’armée haïtienne (ou un corps similaire) qui servirait à réprimer la population.
C’est là le point essentiel. Malgré toute les brutalités que les Etats-Unis ont infligées à Haïti, surtout au cours des 20 dernières années – deux coups d’état chaque fois suivis du massacre de milliers de militants et d’innocents par des escadrons de la mort armés par les Etats-Unis – les forces politiques et sociales les plus puissantes aujourd’hui, ce sont sans doute les organisations populaires (OPs) qui sont la colonne vertébrale du parti Fanmi Lavalas de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide.
Par deux fois l’an dernier, alors que le parti Fanmi Lavalas avait été évincé des élections législatives, celui-ci avait organisé le boycott des urnes. Aux élections d’avril et de juin, le taux d’abstention était d’au moins 89%. Ce sont les OPs, bien que misérables et exsangues, qui comblent actuellement le vide et qui constituent le mouvement d’opposition le plus fort contre la colonisation économique. D’où tout le ramdam sur la « sécurité et la stabilité ».
Avec un gouvernement en déconfiture, et que malgré cela, le calme règne et la population s’organise, assurer la « sécurité » ne veut pas dire protéger la population; cela veut dire sécuriser le pays contre la population. « La stabilité » ne veut pas dire « harmonie sociale », cela signifie la stabilité pour le capital: des bas salaires, pas de syndicats, pas de lois environnementales, et la possibilité de rapatrier les profits facilement.

La solution avec des « ateliers de misère »

Dans une tribune libre du New York Times de mars 2009, Ban Ki-moon exposait les grandes lignes de son projet de développement pour Haïti, qui prévoit de baisser les taxes de port, « développer considérablement les zones d’exportations du pays », et s’intéresser plus particulièrement à « l’industrie textile et au secteur agricole ».
Le projet néolibéral de Ban a été élaboré par Paul Collier, économiste à l’université d’Oxford (Nicholas Kristoff, le chroniqueur du Times admettait, en faisant la promotion du projet de Collier, que ces usines de textile étaient des « ateliers de misère » ( « sweatshops« ).
Collier le dit sans ambages: « A cause de la pauvreté et d’un marché du travail relativement déréglementé, Haïti a des coûts de main-d’œuvre qui peuvent tout à fait rivaliser avec ceux de la Chine ». Son projet prévoit des exportations agricoles, comme l’exportation de mangues, ce qui veut dire qu’il faut expulser les agriculteurs de leurs terres et les embaucher dans les usines de vêtements dans des zones franches textiles. Pour permettre la création de ces zones, Collier demande à Haïti et aux donateurs de fournir les ports privés et l’électricité, les « droits à la terre clairs et rapides », des douanes externalisées, « un réseau routier, de l’eau et le tout-à-l’égout », et le concours du Clinton Global Initiative (CGI) pour attirer les fabricants du textile .
Collier remercie la « Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti » (MINUSTAH) , dirigée par le Brésil, d’avoir établi une « sécurité crédible » , mais déplore que la durée de son mandat soit « trop courte pour susciter la confiance des investisseurs », propos qui montrent bien les liens qui existent entre le néolibéralisme et l’occupation militaire à Haïti, En réalité, la MINUSTAH est responsable de nombreux massacres dans les bidonvilles de Port-au-Prince qui sont des bastions des partisans de Lavalas et d’Aristide. Mais c’est probablement ce que veut dire Collier par « sécurité crédible« . Il fait remarquer également que la MINUSTAH aura coûté au total 5 millions de dollars; à comparer aux $379 millions que le gouvernement des Etats-Unis a alloués à Haïti pour le tremblement de terre. Il convient de signaler que 1/3 des fonds US sont réservés à l' »aide militaire » et que 42% supplémentaires aux secours d’urgence, auxquels s’ajoutent 23,5 millions de dollars affectés aux opérations de « recherche et de secours » destinées à passer les hôtels de luxe au peigne fin à la recherche de survivants. Quant à l' »envoyé spécial de l’ONU à Haïti », Bill Clinton, il affirmait, lors d’une conférence d’investisseurs étrangers en octobre 2009 à Port-au-Prince qui avait attiré des bienfaiteurs comme Gap, Levi Strauss et Citibank, qu’un secteur textile redynamisé pourrait permettre la création de 100.000 emplois. La raison pour laquelle quelque 200 entreprises, dont la moitié étaient des fabricants du textile, assistaient à cette conférence, c’est que, selon un article du New York Times, « le coût de la main d’œuvre extrêmement bas à Haïti, comparable à celui du Bangladesh, rend le pays très attractif ». Ces coûts sont souvent inférieurs au salaire journalier minimum officiel de 1,75 dollars (le parlement haïtien avait approuvé une augmentation en mai dernier pour atteindre environ 5 dollars de l’heure, mais elle avait été contestée par les élites commerciales et le président René Préval avait refusé de signer le projet de loi, le rendant, par là-même, caduc. Le refus d’augmentation du salaire minimum avait déclenché de nombreuses manifestations étudiantes en juin dernier, qui avaient été réprimées par la police haïtienne et la MINUSTAH).

Les racines de la répression

Dans son livre, ‘Les Racines historiques de l’État Duvaliérien« , Michel-Rolph Trouillot écrit:

« la première armée d’Haïti se considérait comme l’émanation de la lutte contre l’esclavage et le colonialisme ». Cet état de fait a changé pendant l’occupation d’Haïti par les Etats-Unis de 1915 à 1934. Sous le contrôle des Marines américains, « la Garde haïtienne avait été spécialement créée pour combattre d’autres Haïtiens. Elle avait reçu son baptême du feu en combattant ses compatriotes ».

Cette culture de la brutalité avait conduit Aristide à dissoudre l’armée en 1995.
Cependant, avant le démantèlement de l’armée, en 1994, à la suite de l’invasion US qui ramenait au pouvoir un Aristide aux mains liées politiquement, « des agents de la CIA qui accompagnaient les troupes US se lançaient dans une nouvelle campagne de recrutement pour l’agence » parmi lesquels, d’après Peter Hallward, auteur de « Damning the Flood: Haiti, Aristide and the Politics of Containment », les dirigeants de l’escadron de la mort appelé le FRAPH (Front pour l’Avancement et le Progrès à Haiti).
Il ne faut pas oublier le double jeu auquel s’était livrée l’administration Clinton sous couvert d’intervention humanitaire.
Le journaliste d’investigation, Allan Nairn (en anglais) explique qu’en 1993, 5 à 10 mille armes d’infanterie avaient été envoyées par bateau depuis la Floride, malgré le blocus maritime US, aux responsables du coup d’état. Ces armes avaient permis au FRAPH de multiplier les actes de violence contre les mouvements populaires. Et ensuite, invoquant la violence accrue du FRAPH en 1994, l’administration Clinton avait fait pression sur Aristide pour qu’il accepte une invasion américaine, parce que, disaient-ils, le FRAPH était en train de devenir « la seule option possible« .
Sitôt les 20.000 soldats avaient-ils débarqué sur l’île qu’ils entreprenaient de protéger les membres du FRAPH, en les libérant de prison, en refusant de les désarmer ou de saisir de leurs caches d’armes. Le leader du FRAPH, Emmanuel Constant, avait raconté à Nairn qu’après l’invasion, la DIA (« U.S. Defense Intelligence Agency ») se servait du FRAPH pour réprimer les « activités subversives ». Parallèlement, le département d’état et la CIA se chargeaient de truffer la police nationale haïtienne d’anciens militaires, dont beaucoup étaient rémunérés par les US.
En 1996, l’armée haïtienne et les forces du FRAPH seraient restées armées et présentes dans pratiquement toutes les localités du pays, et les paramilitaires « incitaient à la violence urbaine dans le but de détruire l’ordre social ».
Au cours du début des années 90, un groupe séparé de militaires haïtiens, parmi lesquels Guy Philippe – qui avait dirigé le coup d’état de 2004 contre Aristide – avaient été secrètement emmenés en Equateur, où ils se seraient entraînés dans une base militaire US. Hallward raconte que le second coup d’état avait commencé en 2001 comme une « lutte contre-révolutionnaire » en République Dominicaine avec, à la tête du mouvement, Philippe et l’ex-commandant du FRAPH, Jodel Chamblain. Un reportage de « Democracy Now!”, le 7 avril 2004 affirmait que l’International Republican Institute financé par le gouvernement US fournissait les armes et des stages de technique militaire aux forces anti-Aristide en République Dominicaine, où « 200 membres des forces spéciales US étaient présentes dans la région pour instruire ces soi-disant rebelles ».
Un élément-clé de la campagne menée contre Aristide après sa prise de fonction en 2001 avait été la déstabilisation économique provoquée par la suppression d’une grande partie des aides destinées aux constructions de routes, au programme contre le sida, à la distribution de l’eau et aux soins de santé. Un des facteurs dont a dépendu le coup d’état a probablement été soit la campagne publique intense d’Aristide qui exigeait que la France rembourse la somme d’argent qu’elle avait extorquée à l’ancienne colonie esclavagiste en 1825 pour le prix de sa liberté, et qui était estimée à 21 milliards de dollars, soit parce qu’Aristide coopérait avec le Venezuela, la Bolivie et Cuba pour créer des alternatives à la domination économique des Etats-Unis dans la région.
Après le renversement d’Aristide en février 2004, il y a eu une nouvelle série de massacres, 800 cadavres ayant été entassés en à peine une semaine au cours du mois de mars. Une enquête du Lancet, le magazine médical britannique (ang) réalisée en 2006 avait établi que 8000 personnes avait été assassinées dans la région de la capitale au cours des premiers 22 mois du gouvernement du coup d’état soutenu par les US et 35.000 femmes et jeunes filles avaient été violées ou avaient subi de agressions sexuelles. Les OPs et les militants de Lavalas avaient été décimés, en partie au cours d’une guerre de l’ONU contre les quartiers de Bel Air et de à Port-au-Prince, principaux bastions du parti Lavalas, Cité Soleil étant un bidonville à la population dense de quelque 300.000 habitants (Hallward affirme que les Marines U.S. étaient impliqués dans un certain nombre de massacres dans des endroits comme Bel Air en 2004.)

Davantage de libre-échange

Moins de 4 mois après le coup d’état de 2004, la journaliste Jane Regan (ang) décrivait l’avant-projet économique, « le Cadre de Coopération Internationale (CCI) », qui demande davantage de zones de libre-échange, s’intéresse essentiellement au tourisme et à l’agriculture d’exportation, et suggère la privatisation, à terme, des entreprises publiques du pays ». Regan écrit que ce projet a été élaboré par des gens qui n’ont été élus par personne, principalement des techniciens étrangers et des institutions comme l’USAID ( U.S. Agency for International Development) et la Banque Mondiale.
La majorité de ce plan avait été mis en œuvre sous Préval, qui avait annoncé en 2007 un plan pour la privatisation de Téléco, la compagnie publique des téléphones, qui était présentée par Bill Clinton et Ban Ki-moon comme la solution pour Haïti pour sortir de la pauvreté. Le Wall Street Journal présentait comme des réussites la création de « 10.000 emplois dans l’industrie du textile« , celle d’un « complexe hôtelier de luxe » dans le quartier très chic de Pétionville, et les 55 millions d’investissements de Royal Caribbean International (Croisières Caraïbes occidentales compagnie spécialisée dans les croisières, NDT) pour sa « plage privée paradisiaque à Haïti« , située juste au nord de la capitale, entourée d’un mur de fer de 3 mètres de haut, et surveillée par des gardes en armes. (cet investissement là, d’après la compagnie, comprend une nouvelle jetée de 250 mètres, un Beach Club-Pieds nus avec des cabines privées, des montagnes russes avec commandes individuelles sur chaque chariot, une plus grande capacité d’accueil des restaurants et un marché artisanal plus vaste.
Haïti bien sûr était là avant quand l’agence pour le développement international US parlait de la transformer en « Taiwan des Caraïbes« . Dans les années 1980, sous Jean-Claude “Baby Doc” Duvalier, l’agence avait transformé un tiers de terres cultivées en cultures d’exportation pendant que quelque 240 multinationales, qui employaient, selon l’universitaire Yasmine Shamsie, entre 40.000 et 60.000 personnes, en majorité des femmes, à assembler des vêtements ou à coudre des ballons de baseball pour la ligue majeure de baseball et les produits Disney.
Ces emplois qui payaient à peine 11 cents de l’heure, avaient coïncidé avec une baisse des revenus par personne et des conditions de vie (Ban Ki-moon veut qu’Haïti s’aligne sur le Bangladesh, où les ateliers de misère payent 6 cents de l’heure). Avec des revenus si faibles, il ne restait pas grand-chose aux travailleurs après avoir payé l’alimentation et le transport jusqu’à leur lieu de travail. Ces zones indépendantes de traitement de produits destinés à l’exportation, souvent financées par l’USAID et la Banque Mondiale, rapportent également très peu à l’économie nationale, tout le matériel utilisé étant importé et pratiquement exonéré d’impôts. Les élites utilisent les structures d’importation exemptées de taxes pour faire entrer en fraude des produits de luxe. La réaction du gouvernement a été de taxer davantage les produits de consommation courante, et ce sont les pauvres qui en ont le plus subi les conséquences.
Les différentes politiques agricoles préconisées par les US, comme celles qui ont forcé les cultivateurs de riz haïtiens à rivaliser avec l’agrobusiness américain considérablement subventionné ont, selon les estimations d’Oxfam, fait perdre 830,000 emplois dans l’agriculture, ce qui a entraîné une augmentation de la malnutrition. Cela, ainsi que la décimation des cochons créoles (soi-disant par crainte d’une épidémie de peste), poussaient les paysans à l’exode vers des zones urbaines, en même temps que les promesses d’embauches, forçant les migrants à aller s’installer dans des bidonvilles précaires. Il est difficile de ne pas en conclure que ces plans de développement ont joué un rôle prépondérant dans les pertes de vies humaines effroyables à Port-au prince.
Le dernier projet , en suspens actuellement à cause du tremblement de terre , est « un parc industriel de 50 millions de dollars qui hébergerait une quarantaine d’usines et d’entrepôts » et financé par le Soros Economic Development Fund, fondation de George Soros (oui, ce Soros là!). Cette nouvelle implantation serait prévue à Cité soleil.
James Dobbins, ex-envoyé spécial de Bill Clinton à Haïti, avait évoqué d’autres mesures dans une tribune du New York Times: « cette catastrophe est l’occasion d’accélérer des réformes souvent retardées, parmi lesquelles « briser, ou du moins, réorganiser, le monopole de la compagnie publique des téléphones » ». Il en va de même pour le ministère de l’Education, la compagnie d’électricité, le ministère de la Santé et les cours de justice ».
Il est clair que la « stratégie du choc » est bel et bien vivante à Haïti. Mais étant donné la puissance des organisations populaires et la faiblesse du gouvernement haïtien, elle devra être imposée par la force.
Pour ceux qui se demandent pourquoi les Etats-Unis tiennent tant à avoir la mainmise sur un pays si pauvre, si sinistré et insignifiant en apparence qu’Haïti, c’est Noam Chomsky (ang) qui le résume le mieux:

« Pourquoi les Etats-Unis étaient-ils si déterminés à détruire le Laos, si pauvre que les paysans savaient à peine qu’ils vivaient au Laos? Ou l’Indochine? ou le Guatemala? ou Maurice Bishop à La Grenade , capitale mondiale de la noix de muscade?
Les motifs en sont pratiquement les mêmes, et sont expliqués dans les archives internes. Ce sont des « virus » qui pourraient « contaminer les autres », ces derniers risquant eux aussi de vouloir s’engager dans la voie de l’indépendance. Plus ils sont petits et faibles et plus ils sont susceptibles d’être dangereux. S’ils y sont arrivés, pourquoi pas nous? Le Parrain laisse-t-il le petit commerçant s’en tirer sans payer? »

Arun Gupta est rédacteur en chef- fondateur du journal l’Indypendent . Il écrit actuellement un livre sur la politique de l’alimentation.