Si on se donne la peine de rencontrer Ilham Moussaïd – comme nous avons pu le faire lors du meeting de Paris – on se rend vite compte qu’elle est largement plus révolutionnaire, féministe et démocrate que bon nombre de thuriféraires républicains qu’on voit passer à la télé ces derniers jours. La fraction entre le mouvement féministe bourgeois (avec des relents racistes et paternalistes) et les classes populaires est consommée, on l’avait déjà vu avec les Chiennes de Garde et la lamentable guéguerre entre le DAL et Ni Putes Ni Soumises, en 2006.  Au lieu de parler au nom des « soeurs » dans les quartiers, allez donc d’abbord les écouter…

A propos de la candidature sur les listes du NPA d’une militante portant le foulard, et des débats qu’elle suscite

[Oumma.com – lundi 15 février 2010 – par Renaud Cornand]

Ce texte a pour objectif de montrer que le débat contemporain sur la position que doit adopter le Nouveau Parti Anticapitaliste quant aux militants revendiquant une croyance religieuse ne pourra prendre une direction constructive que si certaines certitudes sont abandonnées au profit d’une approche non essentialiste des phénomènes en rapport avec la religion musulmane. On peut résumer dans un premier temps les débats qui agitent le NPA1 à la question suivante, mais d’autres questions en découlent : est-il envisageable qu’une femme portant un foulard s’engage dans un mouvement révolutionnaire, féministe et laïque ?

Un premier niveau de réponse est apporté par la plus simple observation de la réalité : il est possible pour des femmes portant le foulard de s’engager dans un tel mouvement puisque certaines s’engagent au NPA. Du point de vue de ces femmes, la dimension religieuse de leur identité n’interdit pas ce type d’engagement militant. C’est donc que le problème posé n’est pas celui du possible engagement de ces militantes, mais celui de l’opinion de membres du NPA sur la possible compatibilité entre les valeurs et principes dont ils supposent que le foulard est le symbole, et les valeurs qu’ils pensent attachées à l’engagement révolutionnaire, féministe, et laïque. Il est donc nécessaire de s’attarder sur ce que le foulard symbolise, et sur les implications de ce symbole dans le champ politique.

Le foulard : symbole de quoi ?

Le débat sur l’oppression dont le foulard serait l’indice visible mélange trop souvent deux niveaux qu’il est nécessaire de distinguer : celui du choix ou de l’imposition du port, et celui des valeurs d’oppression des femmes qu’il symboliserait. Si le port du foulard est imposé par un autre individu, il s’agit d’une violence concrète, et non seulement symbolique, et elle doit être combattue en tant que telle, au nom du droit de disposer de son corps. On situe souvent dans le même ordre d’idée les cas de femmes décidant de porter le foulard, au nom de l’argument que ce choix s’inscrit dans des contraintes sociales et ne serait donc pas l’expression d’un réel libre arbitre. L’affirmation n’est certainement pas fausse : il faut même admettre qu’elle est valable pour l’ensemble des représentations et des pratiques sociales. Si le «  sentiment de liberté » est produit par l’impossibilité de reconstruire en tout instant la genèse des dispositions qui nous poussent à agir, il n’en reste pas moins qu’un acteur social est nécessairement le produit de ses multiples déterminismes. La complexité de l’agencement au niveau individuel de ces dispositions héritées rend difficilement prévisibles les comportements des acteurs, cette marge d’incertitude étant communément traduite par les idées de « libre arbitre », de « liberté » etc.2… il n’en reste pas moins que ce sentiment, s’il ne doit être considéré pour plus que ce qu’il est, ne peut être négligé. Les femmes qui décident de porter un foulard choisissent, même si ce choix est produit par leur socialisation au sein d’une structure sociale particulière. De ce point de vue, il a la même valeur que n’importe quel choix effectué par n’importe quel acteur social.

Le deuxième niveau de cette question concerne les valeurs d’oppression des femmes que symboliserait le port du foulard. Il y a deux façons de s’intéresser à cela : soit on estime que le foulard ne peut être considéré comme symbole d’autre chose que des valeurs que lui attachent les femmes qui le portent, et en ce cas il représente la somme de toutes les raisons invoquées pour expliquer son port, il ne représente donc plus rien ; soit on considère au contraire que le foulard est porteur en lui même de valeurs particulières, ce qui fait de celles qui le portent des militantes de fait de ces valeurs. On rencontre de nombreux exemples de cette approche essentialiste du port du foulard, pouvant aller jusqu’à assimiler ce symbole à un soutien implicite à des régimes réactionnaires théocratiques : c’est ce que fait Annie Sugier quand elle écrit que «  le NPA se solidarise avec les pires dictatures, au premier rang desquelles la République islamique d’Iran qui, rappelons-le, dès février 1979 au lendemain de son arrivée au pouvoir, imposa le voile aux femmes, malgré l’opposition farouche dont des milliers d’entre elles firent preuve. »3 Cette position est difficile à débattre réellement car elle ne repose sur aucune démonstration possible, et ne le prétend d’ailleurs même pas. En effet, hormis l’hypothèse selon laquelle l’ensemble des femmes portant le foulard affirmeraient se reconnaitre dans les valeurs prônées par le régime iranien, on ne peut montrer la relation présentée comme évidente entre le foulard et l’Iran, ces affirmations étant tout aussi inopérantes quelle que soit l’aire géographique considérée et la période historique citée.

L’inscription dans une croyance religieuse et ses conséquences

Ce que le foulard symbolise, c’est l’inscription de celle qui le porte dans une croyance religieuse. Mais à moins d’avoir de l’islam une représentation d’une religion monolithique, ceci ne suffit encore pas à permettre une compréhension des enjeux politiques de son port. Sans entrer dans des débats d’interprétation théologique, on peut se contenter d’examiner une position produite par un mouvement revendiquant son inscription religieuse lors des débats autour de la loi sur l’interdiction du foulard à l’école : le Collectif des Musulmans de France a signé avec une longue liste d’organisations, dont les Jeunesses Communistes Révolutionnaires, un tract d’appel à la mobilisation signifiant leur adhésion aux valeurs du féminisme, de la laïcité, de la justice sociale, et contre les logiques répressives.4 Puisque d’autres organisations musulmanes ne partageaient pas ces positions, c’est bien que l’inscription des acteurs dans un mouvement se revendiquant d’une inscription dans l’islam ne suffit pas à produire des positions similaires. Il y a bien des islams, et le fait qu’un acteur social revendique une part d’islamité dans sa construction identitaire ne peut conduire à lui prêter des convictions politiques particulières.

Une lecture non essentialiste, mais inscrite dans la réalité sociale

Ce sont en réalité l’ensemble des positions qui essentialisent le port du foulard qui font fausse route d’un point de vue politique. Il ne symbolise pas l’adhésion à des valeurs réactionnaires, pas plus que son port ne résulte toujours des mêmes processus de décision ou d’imposition, et la foi qu’il traduit a des implications politiques qui peuvent être tout à fait divergentes. Une position symétrique aux positions essentialistes discutées jusqu’ici se retrouve dans les arguments de certains, qui prétendent défendre la candidature en question en tant que candidature « du voile », dépolitisant cet engagement. On trouve notamment ce positionnement dans un texte de Gilles Devers : « Je ne suis donc pas prêt de voter pour toi ou tes petits camarades, mais je veux te dire très tranquillement que je trouve ta candidature incontestable, et je reste halluciné par les éructations de la politic family »5 La candidate est appelée à « foncer » non parce que ses arguments sont justes, mais parce qu’elle porte un foulard… on en oublierait son engagement !

Mais refuser la perspective essentialiste ne signifie pas adhérer à l’idée que le fait qu’une candidate sur des listes d’une organisation révolutionnaire, féministe et laïque porte un foulard n’a aucune implication politique. Il est bien évident qu’une telle candidature ne doit pas être la « candidature des banlieues » type d’argument que Dounia Bouzar reproche à Olivier Besancenot d’avoir utilisés6. Est-ce alors une candidature comme les autres ? On peut suivre l’anthropologue lorsqu’elle écrit que la candidate devrait être choisie parce que « c’est « la meilleure » pour défendre les idées de son parti dans l’intérêt commun. » Pour autant, on ne saurait oublier que la réception publique de cette candidature ne peut en aucun cas faire abstraction de cet attribut vestimentaire. La question du port du foulard est un débat vif dans la société française, et il est tout à fait impossible d’omettre cette dimension. Si la candidate n’est pas choisie parce qu’elle porte un foulard, elle n’est pas non plus exclue de la possibilité de se présenter sur les listes du NPA pour cette même raison. Et c’est bien ce qui est reproché à cette organisation par le reste de la classe politique. La décision de ne pas écarter des listes une candidate portant le foulard est une décision politique parce qu’elle signifie le refus de l’exclusion du champ politique d’une catégorie d’acteurs stigmatisés, dont les femmes portant le foulard font partie. On peut plus largement défendre que cette candidature symbolise le même refus de l’exclusion de ce champ des individus de confession musulmane, dont la catégorisation négative dans la société française n’est pas nouvelle, mais s’est encore trouvée renforcée par le « débat » sur l’identité nationale. Comment ne pas voir derrière la rhétorique islamophobe une attaque portée sur les classes populaires ? L’amalgame diffusé est bien mis en lumière par les propos de Nadine Morano « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers »7. Chacun a bien compris qu’il s’agissait une fois de plus d’une stigmatisation des « jeunes musulmans », supposés ne pas trouver de travail, parler le verlan, et porter une casquette à l’envers. On s’est moins demandé en quoi ces caractéristiques portaient le sceau de l’infamie. L’unique raison est qu’elles sont, dans les représentations communes, le fait des classes populaires, et particulièrement des jeunes des classes populaires. Ces propos renforcent dans le même temps la catégorisation négative des musulmans, et celle de ceux qui portent une casquette à l’envers ou parlent le verlan. Parce qu’on ne peut faire abstraction de cette réalité sociale, la candidature d’Ilham Moussaid n’est pas une candidature comme une autre. Sa candidature symbolise un choix qui doit être confirmé : les catégories d’exclusion imposées par la bourgeoisie dominante ne doivent pas être reprises à son compte par le mouvement progressiste.

1 L’intérêt ne se portera pas sur la façon dont les autres formations politiques interviennent sur ces questions, car leurs prises de position sont commandées par des considérations xénophobes pour la droite -et une partie de la « gauche »- et au mieux opportunistes pour les autres. Cf par exemple « Le Collectif Les mots sont importants vous offre une nouvelle leçon d’universalisme à la française… , … ou, au choix, une nouvelle occasion de se fendre la gueule » sur la position de Jean Luc Melenchon.

2 Sur ces points, on peut notamment se référer à Bernard Lahire, l’homme pluriel, Armand Colin, 2005.

3 Rebonds, libération du 8 février 2010.

4 Appel à manifester le samedi 14 février 2004, Contre la loi anti-foulard

5 Fonce Ihlam, et n’écoute pas les vilains, Oumma.com. Il est d’ailleurs notable que le texte utilise un ton paternaliste pour proposer une leçon politique critiquant avec des arguments éculés le positionnement du NPA.

6 La candidate du NPA, son foulard et ce que Besancenot en dit, rebonds, libération du 8 février

7 Propos tenus lors d’un « débat » sur l’identité nationale, en réponse à une question sur la compatibilité de l’islam avec la république