Le gouvernement Yéménite est l’ami de Washington, il n’objectera donc pas à quelques actions militaires spectaculaires contre les « bases d’Al-Qaïda ». Après l’attentat bidon de Detroit, cela va légitimer les autres guerres qui sont devenues de bourbiers… les « méchants » veulent faire sauter nos avions, alors vite faut envoyer encore plus de soldats pour casser la gueule aux bougnouls…

Exactement comme dans les années 1970, quand la lassitude vis à vis de la guerre du Vietnam dans l’opinion US, a poussé Kissinger et McNamara a ouvrir de nouveaux fronts au Laos, au Cambodge… avec le résultat qu’on connaît.

« Au Yémen, le terrorisme n’est pas le principal problème »

[Laurent Bonnefoy – interv. Claire Ané – Le Monde – 04/01/2010]

L’auteur de l’attentat manqué lors d’un vol Amsterdam-Détroit le 25 décembre, Omar Faouk Abdulmutallab, a obtenu les explosifs d’Al-Qaida au Yémen. Laurent Bonnefoy, chercheur associé à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, évoque l’histoire et le poids du mouvement islamiste dans ce pays de la péninsule arabique.

Le mouvement islamiste est-il présent depuis longtemps au Yémen ?

L’histoire de l’islamisme y est ancienne et particulière : le parti politique islamiste Al-Islah a participé au gouvernement de coalition de 1993 à 1997. Les « arabes afghans », Yéménites et autres, qui avaient participé à la guerre contre l’URSS en Afghanistan, ont été accueillis en héros. Ils sont notamment entrés dans l’armée et l’administration, ou ont reçu des aides pour leur réinsertion. Cette logique d’intégration a permis à l’Etat yéménite de ne pas être pris pour cible.

Cet équilibre a été progressivement rompu suite aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis : le gouvernement s’est aligné sur la lutte contre le terrorisme. La répression, comme le succès de la guérilla islamiste lors de la guerre en Irak, ont encouragé l’émergence d’une nouvelle génération de militants, plus radicaux, dans la mouvance d’Al-Qaida.

Comment Al-Qaida s’est-il renforcé depuis ?

Le pays est instable, en raisons de problèmes économiques et sociaux. Les militants islamistes ont noué des alliances, notamment matrimoniales, avec les tribus qui dominent encore certaines régions. L’Etat est également moins présent dans le Nord, où la rébellion des houthistes a débuté en 2004 (il s’agit d’un mouvement de défense de la minorité chiite zaydite); le régime de Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 1978, est aussi fragilisé dans le Sud, dont une partie de la population remet en cause l’unité des deux Etats du Yémen négociée en 1990.

Al-Qaida au Yémen s’est dans le même temps professionnalisé, grâce à l’expérience irakienne et aux militants chassés d’Arabie saoudite par une lutte antiterroriste qui s’est révélée efficace. Le mouvement profite aussi de la relative ouverture aux étrangers, dont certains sont venus étudier l’arabe ou l’islam dans les nombreux instituts de ce pays jugé plus authentique que ceux du Golfe et où l’Etat est sans doute moins à même de contrôler efficacement ces individus. Des radicaux figurent parmi eux : il y eut le « taliban américain » John Walker Lindh et, tout récemment, le Nigérian Omar Farouk Abdulmutallab, auteur de l’attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit.

Peut-on évaluer le poids d’Al-Qaida au Yémen ?

Non. Il n’y a pas forcément beaucoup de camps d’entraînement à proprement parler. Mais le Yémen est une société guerrière où les armes font partie du quotidien de bien des tribus. Et tout n’est pas centralisé : dans un pays où le sentiment antiaméricain reste fort, il est possible de trouver des appuis parmi les tribus pour monter des opérations armées. Reste que le degré de violence n’est en rien comparable à celui que connaît le Pakistan. Les attentats ont fait une soixantaine de morts depuis 2001.

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne viennent d’annoncer une hausse de leurs aides pour lutter contre le terrorisme…

Washington fait depuis longtemps pression pour que Sanaa accentue sa répression, pas toujours flagrante : les 23 responsables d’Al-Qaida qui se sont évadés en 2006 semblent ainsi avoir bénéficié de complicités à l’intérieur de la prison… Les aides promises satisfont le gouvernement sur le court terme, mais elles vont contribuer à le rendre de plus en plus illégitime, avec le risque de déstabiliser le pays tout entier. Les Yéménites apprécient déjà peu que les Etats-Unis aient aidé aux bombardements des 17 et le 24 décembre contre des camps présumés d’Al-Qaida pour la péninsule arabique, qui ont tué de nombreux civils. Alors qu’Al-Qaida a lui réorienté sa stratégie après le rejet suscité par son attentat de septembre 2008 contre l’ambassade américaine à Sanaa, qui n’avait tué que des musulmans. Depuis, ses attaques ciblent les seules forces de sécurité et les responsables politiques.

Les Britanniques proposent une conférence internationale sur le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Est-ce une piste efficace ?

On voit bien qu’il faut prendre en compte la diversité des crises qui ont créé un foyer propice au développement des groupes armés, et aider au développement sur le long terme. Le terrorisme n’est pas le principal problème. Le seul conflit dans le nord du pays aurait fait quelque 10 000 morts. Se pose par ailleurs la question de la raréfaction des ressources en eau, du chômage et d’une croissance démographique parmi les plus élevées au monde. Ces problèmes exigent sans doute une augmentation de l’aide internationale mais celle-ci doit être moins marquée par un objectif strictement sécuritaire que par une prise en compte globale des défis du Yémen.

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2010/01/04/au-yemen-le-terrorisme-n-est-pas-le-principal-probleme_1287433_3218.html