Un spectre hante l’Europe :Le mythe renaissant de l’islam conquérant
[Sami Amghar et Patrick Haenni – Le Monde Diplomatique – Janvier 2010]

Le « non » à la construction de minarets qui l’a largement emporté en Suisse, lors de la votation populaire organisée le 29 novembre dernier, a mis le pays en état de choc en même temps qu’il suscitait consternation et colère tant en Europe que dans le monde musulman. Ni la xénophobie ni la poussée de l’extrême droite n’expliquent un tel résultat (les 57 % de votants antiminarets dépassent largement la clientèle traditionnelle de la droite dure à l’initiative du référendum). Elles ne permettent pas davantage de comprendre les actuelles crispations organisées par le gouvernement français sur l’identité nationale ou les interminables polémiques autour de la burqa. Au-delà de sa dimension internationale, avec le thème récurrent du « terrorisme islamiste » et du nouveau « péril vert » qui aurait remplacé le « péril communiste », le débat porte aussi sur la place en Europe de la religion musulmane — toujours plus détachée du thème de l’immigration. Il a pour fondement la peur irrationnelle d’un islam conquérant qui s’appuierait sur un projet militant, sur une progression de la foi et sur la démographie.

Une question agite l’Europe : l’islam est-il par essence expansionniste et conquérant ? Oui, clament, en Suisse, les initiateurs du référendum contre l’édification de minarets, en s’appuyant sur les écrits d’un nouveau courant critique de l’islam . Cet expansionnisme serait sous-tendu par une volonté d’hégémonie politique imputée tantôt à la nature même de l’« idéologie islamique » (nataliste, prosélyte et envahissante), tantôt aux stratégies de certains de ses acteurs (les « islamistes » et leurs « projets » ). M. Youssouf Al-Qaradawi, le plus populaire des cheikhs sunnites modérés, semble leur donner raison quand, dans son émission phare sur Al-Jazira, « La charia et la vie », consacrée le 6 décembre 2009 au vote suisse, il assure que la conquête aura lieu et que tous les êtres humains se retrouveront unis par la parole de Dieu.

Les interrogations sur l’islam ont leur part de légitimité : après tout — comme le christianisme —, il se proclame salut pour l’humanité et message scellant l’histoire des prophéties. Mais, au fond, que signifie concrètement un expansionnisme religieux ? D’un point de vue sociologique, il peut s’appuyer soit sur une démarche militante (politique, propagandiste ou militaire), soit sur le développement de la religiosité (le retour à la foi ou les conversions), soit sur la démographie (lire « Avortement sociologique d’un “baby-boom” »).

En Europe, ce sont les Frères musulmans et l’organisation turque Milli Görüs qui portent un projet politique. Dépositaires d’un imaginaire non seulement universaliste (l’islam représente une religion pour tous) mais à visée de domination (l’objectif de « guider le monde » que s’assignait Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans), ils veulent la création d’un Etat islamique. Pourtant, ils ne se sont pas réfugiés en Europe, à partir des années 1950, pour cette raison, mais parce qu’elle leur offrait une base arrière, un sanctuaire, dans le cadre des combats qu’ils menaient en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Et l’installation durable de populations musulmanes (…)

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Sami Amghar : doctorant en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris.
Patrick Haenni : Chargé de recherche à la Fondation Religioscope, directeur, avec Stéphane Lathion, de l’ouvrage Les Minarets de la discorde. Eclairage sur un débat suisse et européen (Infolio, Paris, 2009).

Voir aussi

Avortement sociologique d’un « baby-boom », par Sami Amghar et Patrick Haenni