[William Blum – Le Grand Soir – 11/12/2009]

Que leur arrive-t-il à gauche, à verser leurs larmes sur Obama “le candidat de la paix” qui serait devenu “le candidat de la guerre” ? Où est la surprise ? Voici ce que j’écrivais en août 2008, lors de la campagne électorale :

Obama a menacé, à plusieurs reprises, d’attaquer l’Iran s’ils refusent de faire ce que les Etats-Unis exigent qu’ils fassent sur la plan nucléaire ; il a menacé à plusieurs reprises d’attaquer le Pakistan si leur politique anti-terroriste n’était pas assez ferme ou si un changement de régime devait s’y produire et qui ne serait pas à son goût ; il réclame une forte augmentation de troupes US en Afghanistan et une politique plus dure ; il soutient totalement et sans équivoque Israël comme si ce dernier était le 51eme état de l’union.

Pourquoi quelqu’un serait-il surpris par la politique étrangère d’Obama ? Il n’a même pas interdit la torture, contrairement à ce que ses supporters tentent désespéremment de nous faire croire. S’il fallait encore des preuves, voici un article du 28 novembre du Washigton Post : « Deux adolescents Afghans détenus par les américains au nord de Kaboul cette année ont déclaré avoir été battus par les gardiens américains, photographiés nus, privés de sommeil et maintenus en isolement dans des cellules en béton pendant au moins deux semaines tout en étant soumis à des interrogatoires sur leurs supposés liens avec les Taliban. » Ceci n’est que le dernier exemple en date de la continuation de la torture sous la nouvelle administration.

Mais les défaillances de Barack Obama et la naïveté de ses fans n’est pas le point important. Le point important est la continuation de l’escalade de la guerre américaine en Afghanistan, fondée sur un mythe selon lequel les personnes que nous qualifions de « Taliban » sont liés à ceux qui ont attaqué les Etats-Unis le 11 septembre 2001, que nous qualifions généralement d’ « Al Qaeda ». « Je suis convaincu », a dit le président dans son discours à l’Académie Militaire des Etats-Unis (West Point) le 1er décembre, « que notre sécurité est en jeu en Afghanistan et au Pakistan. C’est l’épicentre d’un extrémisme violent pratiquée par Al Qaeda. C’est de là que nous avons été attaqués le 11/9, et c’est de là que de nouvelles attaques sont préparées à l’heure où je vous parle. »

Obama a prononcé le mot « extrémiste » sous une forme ou sous une autre onze fois en une demi-heure. Les esprits jeunes et maléables doivent être soigneusement éduqués ; la future génération de responsables militaires qui commanderont les guerres sans fin de l’Amérique ne devront avoir aucun doute que les méchants sont des « extrémistes », que les « extrémistes » sont par définition des méchants, que les « extrémistes » n’agissent pas selon des normes humaines et logiques, contrairement à nous qui sommes la quintessence du non-extrémisme et des modérés épris de paix, qui sommes les gentils et qui avons été entrainés contre notre volonté dans une guerre après l’autre. Evidemment, envoyer des drones au dessus de l’Afghanistan et du Pakistan et larguer de puissantes bombes sur des mariages, des enterrements et des maisons ne constitue en aucun cas un comportement extrémiste.

Et les méchants ont attaqué les Etats-Unis à partir « d’ici », l’Afghanistan. C’est pour cela que les Etats-Unis sont « là-bas », en Afghanistan. Mais en réalité les attentats du 11/9 ont été préparés en Allemagne, en Espagne et aux Etats-Unis plus qu’en Afghanistan. Ils auraient pu être planifiés dans une petite chambre à Panama, à Taiwan ou à Bucarest. Que faut-il comme moyens pour acheter des billets d’avion et prendre des cours de pilotage aux Etats-Unis ? Et les attaques ont eu lieu sur et à partir du territoire des Etats-Unis. Mais Barack Obama doit maintenir cette fiction selon laquelle l’Afghanistan était, et est encore, un élément vital et indispensable pour toute attaque contre les Etats-Unis, passée ou future. Ce qui lui accorde le droit d’occuper un pays et de tuer ses citoyens comme ça lui chante. Robert Baer, un ancien officier de la CIA qui connait bien la région, a souligné : « les gens qui veulent libérer leur pays de l’occident n’ont rien à voir avec Al Qaeda. Ils veulent juste que nous partions, parce que nous sommes des étrangers, et ils se rallient aux Taliban parce que les Taliban sont des combattants aguerris. » (1)

Mais les faux prétextes vont encore plus loin. Les dirigeants des Etats-Unis ont livré à l’opinion publique une certaine image des insurgés (tous qualifiés de « taliban ») et du conflit pour masquer la nature véritablement impérialiste de cette guerre. L’image qui prédomine dans les médias et au-delà est que les Taliban sont un « ennemi » implacable et monolithique qui doit être écrasé militairement à n’importe quel prix au nom de la sécurité des Etats-Unis et qu’aucun accord ou compromis n’était envisageable. Cependant, examinons ce qui suit et qui a été publié à plusieurs reprises au cours des deux dernières années sur le comportement des Etats-Unis et de ses alliés en Afghanistan vis-à-vis des Taliban, et qui soulève des questions sur la dernière escalade déclenchée par Obama : (2)

L’armée US en Afghanistan a longtemps envisagé de payer les combattants Taliban qui renonçaient à la violence contre le gouvernement de Kaboul, comme les Etats-Unis ont fait avec les insurgés en Irak.

Le Président Obama a laissé entendre qu’il pouvait y avoir une négociation avec les Taliban modérés. (3)

L’envoyé US en Afghanistan et Pakistan, Richard Holbrooke, a déclaré le mois dernier que les Etats-Unis soutiendraient toute initiative de l’Arabie Saoudite pour nouer des contacts avec les officiels Taliban. (4)

Les militaires canadiens ont plusieurs types de contacts avec les Taliban.

Un haut fonctionnaire de l’Union Européenne et un membre du personnel des Nations Unies ont été ordonnés par le gouvernement de Kaboul de quitter le pays après avoir été accusés de rencontrer des insurgés Taliban sans en informer les autorités. Et deux hauts diplomates des Nations Unies ont été expulsés du pays, accusés par le gouvernement Afghan d’avoir mené des négociations non autorisées avec les insurgés. Cependant, le gouvernement Afghan lui-même a tenu une série de pourparlers secrets avec les « taliban modérés » depuis 2003 et le président Hamid Karzai a lancé un appel à négocier au dirigeant Taliban Mohammed Omar.

Des organisations comme la Croix Rouge Internationale ainsi que les Nations Unies sont de moins en moins discrets sur leurs contacts avec les dirigeants Taliban et autres groupes d’insurgés.

Les gestes d’ouverture sont courants chez certains alliés de Washington en Afghanistan, notamment les Hollandais dont la négociation avec les Talibans fait officiellement partie de leur stratégie.

Le gouvernement allemand se prononce officiellement contre les négociations, mais certains membres du gouvernement de coalition ont suggéré que Berlin pouvait initier des pourparlers avec les Taliban.

MI-6, le service de sécurité extérieure de la Grande-Bretagne, a tenu des pourparlers secrets avec les Taliban à au moins une demi-douzaine de reprises. Au niveau local, les Britanniques ont conclu un accord, en nommant un ancien dirigeant Taliban comme chef de district dans la province de Helmand en échange de garanties de sécurité.

Des officiers supérieurs engagés en Afghanistan on confirmé l’existence de contacts directs avec les Taliban qui ont abouti au ralliement de certains insurgés qui ont changé de camp ou à la collaboration de rivaux des Taliban qui ont fourni des informations qui ont permis le capture ou l’assassinat de certains dirigeants.

Les autorités britanniques affirment qu’il y a une grande différence entre différentes « entités » chez les Taliban et qu’il est important de tenter d’isoler les extrémistes doctrinaires de ceux qui se battent pour de l’argent ou parce qu’ils n’aiment la présence de forces étrangères dans leur pays.

Les contacts britanniques avec les Taliban ont eu lieu malgré les affirmations publiques du Premier Ministre Gordon Brown qui avait exclu cette idée ; à une occasion, il a déclaré devant la Chambre des Communes « Nous ne négocierons pas avec eux ».

Depuis des mois on trouve des articles sur les « bons Taliban » qui ont été transportés par les occidentaux à l’autre bout du pays pour les mettre à l’abri des forces militaires Afghanes ou Pakistanaises. Lors d’une conférence de presse à Kaboul, le 11 octobre, le Président Hamid Karzai a lui-même affirmé que « certains hélicoptères non identifiés ont dans la nuit déposé des hommes armés dans les provinces du nord. »

Le 2 novembre, IslamOnline.net (Qatar) signalait :

Selon des sources gouvernementales afghanes, le mouvement taliban enhardi a repoussé une offre américaine de partage du pouvoir en échange de la présence de troupes étrangères. « Les négociateurs US ont proposé aux dirigeants Talibans, par l’intermédiaire de Mullah Wakil Ahmed Mutawakkil (ancien ministre des affaires étrangères des Taliban), que s’ils acceptaient la présence de troupes de l’OTAN en Afghanistan, ils pourraient prendre la direction de six provinces du sud et du nord-est… Les Etats-Unis veulent huit bases militaires dans différentes parties d’Afghanistan afin de riposter à un éventuel regroupement du réseau Al Qeada » a déclaré un haut officiel du Ministère des Affaires Etrangères afghanes à IslamOnline.net. (6)

Les autorités américaines n’ont pas confirmé cette histoire, mais le New York Times du 28 octobre donnait la liste de six provinces qui devaient être protégées en priorité par l’armée US – dont cinq figurent parmi celles mentionnées par l’article d’IslamOnline – et où des bases militaires US devaient être implantées, mais le Times ne fait aucune allusion à de tels offres. Le lendemain, Asia Times écrivait : « les Etats-Unis ont retiré leurs troupes des quatres bases clés du Nuristan, à la frontière pakistanaise, abandonnant la province du nord-est aux Talibans qui sont libres d’y organiser leurs batailles régionales. » Nuristan, où au début du mois huit soldats US ont été tués et trois hélicoptères Apache ont été touchés, est une des six provinces offertes aux Taliban selon l’article publié par IslamOnline.net

La partie concernant Al Qaeda est ambigue et mérite examen, non seulement parce que le terme est depuis longtemps employé pour désigner tout groupe ou individu opposé à la politique étrangère des Etats-Unis dans cette partie du globe, mais aussi parce que le propre conseiller du Président à la sécurité nationale, l’ancien marine General James Jones, a déclaré début Octobre : « Je ne crois pas au retour des Taliban. L’Afghanistan n’est pas sur le point de tomber. La présence d’Al Qaeda a beaucoup diminué. Leur nombre maximum est estimé à moins de 100 personnes opérant dans le pays, sans base, sans la capacité de lancer des attaques contre nous ou nos alliés. » (7)

Peu après les remarques de Jones, on pouvait lire dans le Wall Street Journal : « Selon des rapports des services de renseignement et d’officiels pakistanais et américains, Al Qaeda, pourchassé par les drones US, confronté à des problèmes d’argent et aux difficultés croissantes pour enrôler de jeunes Arabes pour les montagnes austères du Pakistan, voit son influence diminuer ici et en Afghanistan… Pour les jeunes Arabes, chez qui Al Qeada recrute en priorité, « il n’y a rien de romantique à avoir froid et faim et à se cacher. » a dit un haut officiel US en Asie du Sud. » (8)

A la lumière de tout ce qui précéde, n’est-il pas raisonnable de conclure que les Etats-Unis sont prêts et disposés à vivre aux côtés des Taliban, aussi répoussant que puisse être leur philosophie sociale ? Dans certains milieux, on a même parlé d’un état Taliban à cheval entre l’Afghanistan et le Pakistan. Alors pourquoi les Etats-Unis font-ils cette guerre ? Qu’est-ce qui pousse le président des Etats-Unis à sacrifier autant de sang et d’argent américains ? Dans le passé, les dirigeants américains parlaient d’apporter la démocratie en Afghanistan, de libérer les femmes afghanes, ou de moderniser un pays arriéré. Le Président Obama, dans son discours du 1er Décembre, n’a fait aucune allusion de ces anciens soi-disant « objectifs vitaux » . Il n’a parlé que des attentats du 11 septembre, d’Al Qaeda, des Taliban, des terroristes, des extrémistes, et ainsi de suite. Autant de symboles qui ne manqueront pas d’enflammer un public américain. Et pourtant, le président lui-même a dit à un moment donné : « Al Qaeda n’est pas revenu en Afghanistan en aussi grand nombre qu’avant le 11/9, mais ils ont toujours leurs territoires le long de la frontière » Ah oui, le danger terroriste… tout le temps et partout, sans fin, surtout lorsqu’il a l’air d’être à son niveau le plus bas.

Combien de cadets à West Point, combien d’Américains, réfléchissent à la présence des immenses réserves de pétrole qui entourent l’Afghanistan, dans le Golfe Persique et la Mer Caspienne ? Ou à l’emplacement idéal de l’Afghanistan pour le passage d’oléoducs et de gazoducs destinés à alimenter une bonne partie de l’Europe et de l’Asie, des oléoducs et gazoducs qui pourront contourner des pays non alliés, comme l’Iran et la Russie ? A condition que les Taliban n’attaquent pas le réseau. « Un de nos objectifs est de stabiliser l’Afghanistan pour en faire un point de passage et un centre de redistribution entre l’Asie du Sud et l’Asie centrale afin que l’énergie puisse s’écouler vers le sud… » a déclaré en 2007 Richard Boucher, secrétaire d’état adjoint aux affaires d’Asie du Sud et d’Asie centrale. (9)

L’Afghanistan pourra aussi héberger des bases militaires US, utiles pour surveiller et intimider le voisin, l’Iran, ainsi que le reste de l’Eurasie. Et l’OTAN… qui cherche une raison d’être depuis la fin de la Guerre Froide. Si l’alliance devait quitter l’Afghanistan après huit années de présence tout en n’ayant rien accompli, son avenir serait probablement en péril.

Ainsi donc, et jusqu’à présent, la Guerre Américaine contre le Terrorisme en Afghanistan se poursuit et crée régulièrement de nouveaux terroristes anti-américains, comme ce fut le cas en Irak. Ceci est reconnue y compris au Pentagone et à la CIA. Que Dieu Bénisse l’Amérique.

(…)

La guerre contre Tout, contre Tous et Sans Fin.

Nidal Malik Hasan, le psychiatre de l’Armée US qui a tué 13 personnes et blessé environ 30 à Fort Hood, Texas, en novembre dernier considérait la Guerre contre le Terrorisme comme une guerre contre les Musulmans. Il a déclaré à des collègues que « les Etats-Unis ne combattent pas des menaces en Irak et en Afghanistan, mais combattent l’Islam lui-même. » (10) Hasan avait longtemps été en contact étroit avec Anwar al-Awlaki, un religieux né aux Etats-Unis et sympathisant d’Al Qaeda qui vit à présent au Yemen, qui lui aussi qualifiait la Guerre US de « guerre contre les Musulmans ». Beaucoup de Musulmans, probablement la majorité, et partout dans la monde pensent la même chose de la politique étrangère des Etats-Unis.

Je crois qu’ils se trompent. Depuis de nombreuses années, en remontant au moins jusqu’à la guerre en Corée, il est courant d’entendre des militants, ainsi que des Musulmans, lancer de telles accusations contre la politique des Etats-Unis. Tous disent que les Etats-Unis choisissent de bombarder des gens de couleur, des populations du Tiers-Monde, ou des Musulmans. Mais il faut se rappeler qu’une des campagnes de bombardement les plus longues et les plus féroces jamais menées par les Américains – 78 jours d’affilée – a été contre les Serbes de l’ex-Yougoslavie qui sont blancs, européens et chrétiens. Bien entendu, on nous raconte que le bombardement était destiné à secourir la population du Kosovo, qui est majoritairement musulmane. Avant, les Etats-Unis étaient venus en aide aux Musulmans de la Bosnie dans leur lutte contre les Serbes. Les Etats-Unis en fait, sont en faveur de la discrimination positive sous les bombes. Les seules qualités requises à un pays pour devenir la cible des bombardements américains semblent être :

a) le pays doit constituer un obstacle – réel, imaginaire ou, comme dans le cas de la Serbie, idéologique – aux desiderata de l’Empire ;

b) le pays doit être sans défense face à une attaque aérienne.

William BLUM
http://killinghope.org/bblum6/aer76.html

Traduction VD pour le Grand Soir

http://www.legrandsoir.info/YesWeCanistan.html