En Floride, l’éternel espoir du rebond

[Olivier Cyran – Le Monde Diplomatique – Août 2009]

(…) Depuis quelques mois, une mentalité moins arrangeante se manifeste pourtant à Miami. Dans le quartier noir de Liberty City, l’un des plus pauvres de la ville — l’un des moins intéressants aux yeux de Mme Bénichay —, un collectif baptisé Take Back the Land (« Reprendre possession de la terre – Reprends ton pays en main ») récupère des maisons saisies par les banques pour y loger des familles sans abri. A ce jour, dix habitations seulement ont fait l’objet d’une réquisition durable. Il est vrai que les obstacles sont nombreux. « D’abord, il faut qu’on trouve des maisons pas trop abîmées, indique M. Max Rameau, l’un des fondateurs du collectif. Or la plupart ont été saccagées par leurs occupants au moment de leur expulsion. Notre équipe peut effectuer des petits travaux, rebrancher l’électricité ou installer de l’électroménager de récupération, mais on n’a pas les moyens de faire du gros œuvre. Ensuite, il faut compter avec la police de Miami, l’une des plus détestables des Etats-Unis. Notre chance, c’est que la crise est si grave que les policiers n’ont pas nécessairement le temps ni l’envie d’envenimer les choses. Ils savent que le quartier est derrière nous : provoquer une émeute n’est pas leur priorité du jour. »

Né de parents haïtiens, lecteur de Frantz Fanon et des Black Panthers, M. Rameau se réjouirait presque de l’irruption de la crise, qui, dans son quartier du moins, a mis un frein provisoire à la voracité immobilière. Car, en dépit de ses vendeurs de crack et de ses trottoirs défoncés, Liberty City n’a pas été épargné par le boom du début des années 2000. A preuve, ce terrain vague clôturé de tôles à l’angle de la 17e Avenue et de la 62e Rue. « En 2006, la mairie a voulu offrir ce lopin à des promoteurs pour qu’ils y construisent des appartements de standing. Ce projet s’insérait dans le processus de gentrification (4) qui a grignoté Liberty City depuis les années 1990. La plupart des quartiers noirs, aux Etats-Unis, ont subi la même évolution : les promoteurs débarquent, achètent à bas prix, vident les lieux puis les revendent très cher. Evidemment, ils ne s’attaquent pas au cœur du quartier mais à ses bordures. Petit à petit, le quartier se rapetisse, mangé sur ses marges par une nouvelle population, généralement blanche ou noire embourgeoisée. C’est pour lutter contre cette dépossession que nous avons créé Take Back the Land. »

La suite appartient tout autant à l’histoire du quartier qu’à l’histoire des luttes. Le 23 octobre 2006, les militants de Take Back the Land s’emparent du terrain promis aux promoteurs pour y construire des cabanes en bois destinées aux mal-logés du voisinage. « On a d’abord organisé des réunions publiques pour convaincre les habitants, qui se montraient sceptiques, raconte M. Rameau. Puis on a créé un groupe plus restreint chargé de faire du porte-à-porte. Quand on est passés à l’action, les gens ont été si épatés de voir qu’on ne bluffait pas qu’ils nous ont massivement soutenus. C’est ce qui explique que la mairie ne nous a pas délogés. »

S’inspirant du Mouvement des sans-terre brésilien, le collectif met en place un lieu de vie autogéré où seuls l’alcool, la drogue et le harcèlement sexuel sont prohibés. Le « village », appelé Umoja (« unité » en swahili), va prospérer six mois, jusqu’à ce qu’un incendie le détruise une nuit d’avril 2007. « Dès le lendemain, les bulldozers avaient rasé tout ce qui tenait encore debout. Il n’y a jamais eu d’enquête (5). »

A la veille de changements sociaux majeurs ?

Depuis, la crise a pris le relais des militants pour embourber l’offensive des promoteurs. « Ils ont d’autres problèmes, à présent, ce n’est pas tout de suite qu’on va les revoir à Liberty City », note M. Rameau avec un sourire narquois, tout en s’étonnant que les foreclosures n’aient pas déclenché des mouvements de protestation plus massifs. La démarche qui consiste à reprendre aux banques ce qu’elles ont saisi épouvante nombre d’Américains, et pas seulement les agents immobiliers, comme en témoignent les commentaires indignés déversés sur le blog de M. Rameau. « Prendre des maisons qui ne vous appartiennent pas, vous ne manquez pas de culot, s’étrangle un internaute. Et pourquoi pas aller dans un hôtel et exiger qu’on vous offre une chambre gratuitement ? »

« On s’attaque au tabou de la propriété, ce qui n’est pas une mince affaire, dans ce pays, soupire le porte-parole de Take Back the Land. C’est assez curieux : la plupart des gens trouvent normal que vous saccagiez votre maison quand la banque vous éjecte, mais ils ont beaucoup plus de mal à accepter que vous la remettiez en état pour héberger des familles. »

Lui aussi pourtant se déclare optimiste, même si c’est pour des raisons autres que celles de M. Trump : « Nos actions commencent à faire des émules, à Portland, à Denver, en Californie… On est très minoritaires, pour l’instant, mais les gens n’ont pas d’autre choix que de se prendre en main. C’est une question de survie. Ça va peut-être demander dix ans, mais je suis persuadé que nous sommes à la veille de changements sociaux majeurs. »

http://www.monde-diplomatique.fr/2009/08/CYRAN/17693