On vous a déjà dit qu’on ADOOOOORAIT les articles de Morice sur Agoravox ? La série des Cargo de Nuit se lit comme un bon vieux Tom Clancy de l’époque où il n’avait pas encore des ghost-writers…

[Morice – Cargos de Nuit n°6  sur Agoravox – 23/05/2008]

Le 6 mai 2001, un petit bateau d’allure anodine et de 25 mètres de long à peine et de 40 tonnes seulement de déplacement est arrêté par une patrouille israëlienne de deux vedettes rapides de la classe Dabur (construites aux Etats-Unis). A 150 miles à l’ouest de Tyr. A bord, un nombre important de tonneaux de plastiques de couleurs et de tailles différentes. Le bateau vient directement de Tripoli, en Lybie, et s’appelle le Santorini. Dans les tonneaux, des armes, la plupart emballés précieusement afin d’être largués directement et discrètement près de la côte du littoral de Gaza, à l’intérieur des tonneaux rendus étanches, qui flotteront jusque la plage. Lorsqu’il se fait intercepter, il en est à son troisième voyage. Les marins interrogés citent le nom d’un autre bateau faisant la même chose, le Calypso-2. Le Santorini s’appelait à l’origine le Abd Al Hadi et avait été acheté à Arwad… en Syrie.

Le catalogue des armes saisies à bord ce jour là n’est pas franchement à la Prévert :
20 bazookas RPG-7
9 viseurs pour RPG-7
100 roquettes pour RPG-7 rockets
50 roquettes OG-7
du carburant pour les lanceurs RPG-7
120 grenades anti-tank
4 missiles anti-avions SA-7 Strella
2 mortiers de 60 mm
98 obus 60 de mortier de 60.
50 roquettes type Katyusha de 107 mm
62 mines TMA-5
8 mines TMA-
324 grenades à main
30 Kalashnikov hongrois
116 chargeurs de Kalashnikov
13 000 cartouches de 7.62 mm pour Kalashnikov.

// // Le commanditaire est vite trouvé, c’est le « Popular Front for the Liberation of Palestine-General Command » (PFLP-GC), groupe palestinien d’environ 1000 membres maximum, ouvertement soutenu depuis toujours par la Syrie. Sa base côtière est près de Naameh et Damour, pas loin de Beyrouth. Le PFLP est l’émanation du Palestine Liberation Front (PLA) de Ahmad Jibril, qui a fusionné en 1967 avec le Front Populaire de Libération de la Palestine (PFLP) de George Habache. La Syrie, comme principal soutient financier, mais aussi celui de l’Iran et de la Lybie.

Pris sur le fait, les palestiniens démentent toute implication : « for sure we have nothing to do with the shipment, » said Nabil Abu Rudaineh, a senior adviser andspokesman for Arafat. » . Et pourtant ; les armes viennent bien des pays de l’Est, notamment de la Bulgarie et de la Roumanie, via Tripoli. Les célèbres avions de Victor Bout ont aidé à leur distribution, avant même d’essayer d’aborder les côtes de Palestine pour y être larguées en faible profondeur, les tonneaux flottant jusque la plage visée, ramassés à la volée par des petits esquifs palestiniens.

Les autorités américaines suivaient pourtant déjà la plupart des livraisons syriennes de Victor Bout, à partir d’une surveillance de ses activités aux Etats-Unis ou via la surveillance satellite des ports de Tartous ou de Latakia en Syrie. C’est ainsi que le 5 septembre 2006, un bateau aux couleurs panaméennes, le Gregorio I, est bloqué par interpol à Limassol, à Chypre, en partance pour Latakia. A bord, 18 camions munis de radars et trois autres de commande de tir, en provenance de Corée du Nord cette fois. Selon la Syrie, des équipement « météo ». Quand ce n’est pas le Hezbollah qui passe commande, c’est l’armée syrienne. Tous deux au final mieux armés que l’armée libanaise, parent pauvre des derniers heurts survenus ces derniers jours !

Viktor Bout lui privilégie l’avion pour ces transferts. Ceux-ci passaient alors par la société San Air General Trading LLC établie à Plano au Texas, et gérée par son associé, Richard Chichakli. Or ce Chichakli mène directement à nouveau à la Syrie : il est lui-même syrien d’origine, c’est même le neveu d’un ancien président du pays, Adib Chichakli, d’origine kurde, qui a été lui-même à la fois un vétéran de l’US Army… et de l’armée française dont il a fait partie quand la Syrie était sous mandat français ! C’était aussi le parrain d’un des fils de Miles Copeland, un membre éminent de la CIA au Moyen Orient (installé au Caire). Il fuira au Brésil pour y être assassiné en 1964 sur les ordres du druze Hafez El Hassad.

Richard Chichakli, lui, prétend aussi avoir été en contact avec les Ben Laden en qualité d’étudiant en Arabie Saoudite, et même d’avoir été contacté par le gouvernement US en 2001 pour rapatrier toute la famille Ben Laden après les attentats du 11 septembre ! Lui a été enrôlé officiellement dans l’armée US de 1990 à 1993, à savoir surtout pendant la première guerre du Golfe, et a ensuite et depuis travaillé pour la CIA. Il dirigeait au Texas la firme d’avion San Air avec le dénommé Serguei Denissenko.

Avec leur vieux Boeing 707 bien connu et leurs trois Iluyshin 76, (IL-76T : ER-IBE vu souvent à Ostende,ER-IBF, ER-IBV vu à Varsovie et Budapest , ils ont exercé un trafic intense. « They supplies arms from Bulgaria to the DRC [Democratic Republic of the Congo] government, » according to an intelligence document obtained by ICIJ. In addition, the company « transport [sic] commodities for the Angolan government, » says the same document. ».

Il dirigeait San Air mais aussi Air Cess Incorporated, située à Miami en Floride, autre compagnie de la myriade de noms créés par Victor Bout. Air Cess avait été créée au départ en Belgique par Victor Bout et le pilote belge Ronald de Smet, mis en cause lui directement dans les livraisons d’armes à l’Unita : « on 19 April 2000 an Antonov aircraft AN-8, registered TL-ACM in the Central African Republic, crashed at an airport of the Democratic Republic of Congo, shortly after takeoff. There were no survivors. It was on a return flight with Rwandan army officers and some soldiers on board. The plane appeared to belong to Centrafrican Airlines, based at Bangui and to be co-owned by Ronald Desmet, the Belgian partner of Victor Bout. »Retour donc à Ostende, base arrière connue de l’équipe Bout.

Une firme au Texas, une à Miami, protégé de la CIA, Chichakli pensait être intouchable. Et a été finalement lâché par le pouvoir américain pour d’obscures raisons. Arrêté en 2005, Chichakli affirme alors pour sa défense que sa vie et son arrestation c’est un peu « Wag the dog », (« Des hommes d’influence », ce très bon film où un scénariste déjanté crée une fausse guerre contre l’Albanie pour occuper les médias et les détourner des infidélités du président de l’époque.… Un film qui a la réputation d’avoir été prophétique, l’affaire Monica Lewinsky survenant après sa sortie.)

Chichakli se présente comme sacrifié par l’équipe Bush sur l’autel des relations internationales. Proposé comme détourneur de problèmes de l’équipe Bush, en démentant vigoureusement toutes les allégations contre lui. Il clame également et maladroitement que les fédéraux, en perquisitionnant, lui ont dérobé 500 000 dollars en diamants et un tas de billets verts. Difficile de croire qu’ils provenaient d’un travail de simple gestionnaire de firme d’aviation, notre homme à la défense plutôt maladroite.

Chichakli affirmant avoir été lâché purement et simplement, en y ajoutant une connotation particulière : « He says Bush administration officials retaliated against him when he refused to help undermine the regime of his native Syria. And the U.S. government, he adds, just doesn’t like Arab-Americans ». Dans la liste des gens ayant eu des relations commerciales avec lui, pourtant, les américains citent en vrac des barons colombiens de la drogue, des irlandais de l’Ira, des indonésiens, des généraux syriens, des supporters de Saddam Hussein et des islamistes anti-israëliens comme des juifs anti-palestiniens ! L’homme a beau clamer son innocence, ses relations parlent pour lui : il a vendu à tout ce que compte la planète comme mouvements terroristes, d’états mafieux ou de groupes insurrectionnels, payés par des pays voisins. Sans oublier… la Syrie.

L’un des fameux BAC 111 qui figurait dans l’article précédant lui appartenait, enregistré sous le nom de Jetline International installée à Sharjah, en Arabie Saoudite, le siège principal de l’organisation Bout. Devenu 3C-QRF, après avoir appartenu au magazine Hustler (sorte de Playboy en plus porno), puis loué à Air Memphis en 2000, société d’aviation égyptienne à la réputation sulfureuse il était toujours visible à Baneasa. L’avion continuait ses rotations en 2005, avant de devenir avion de VIPs Lybien chez Pyramid Airlines. Comme son collègue VP-BBA de JetLine, malgré son grand âge qui s’est offert un nouveau baptême en 2006 en devenant Lybien également sous le code 5A-DKO de Libavia. Entre Bout, Chichakli, le colonel Khadafi, les Syriens et le Hezzbolah, les relations commerciales ont toujours été sans heurts et les paiements… cash.

Le 707 d’Air Cargo Plus, de Bout datant de 1974, immatriculé 9G-IRL a fini lui ses jours au fond du Lac Victoria le 19 mars 2005, lors d’un vol Adis-Abeba – Lomé, via Entebbe en Ouganda. Il avait été souvent observé à Prague et à Bucarest. Et à Burgas, en Bulgarie, où il avait chargé le 3 novembre 1999 des missiles sol-air portables Igla, destination le Zimbawe, avant d’arriver à Kinshasa, au Congo. Un deuxième voyage partant de Bratislava en Slovaquie avait fait de même. Avec des places pour d’éventuels passagers à bord assez chiches, l’avion d’Avistar étant souvent plein à craquer.

D’autres avions font également des livraisons d’armes, dont notamment ceux d’Occidental Airlines, dirigée par le Belge Ronald Rossignol, autre associé paravent de Bout, mis en cause au Rwanda , à partir de Gosselies cette fois ( au « Brussels South Charleroi Airport »). Selon beaucoup, Rossignol est un trafiquant bien protégé : « ex-avocat et pilote issu des milieux d’extrême-droite – mais dire de mercenaires et de trafiquants d’armes qu’ils sont issus de l’extrême droite, c’est souvent un pléonasme. Ronald Rossignol a été arrêté en France en 1984, accusé d’une banqueroute frauduleuse de quelque 130 millions de FF. Il était en affaires avec Mobutu. Et pourtant il disposait du plus vaste hangar de l’aéroport d’Ostende, à côté de la tour de contrôle ; sa cause était ardemment défendue par un haut respon­sable de l’aéroport, Paul Waterlot. Son père était un proche collaborateur du ministre de la Défense belge, Paul Van den Boeynants ». » `

Une commission d’enquête du Sénat belge avait expliqué la difficulté de l’enquête sur les trafics de Rossignol par l’opacité des diverses contributions :  » le Boeing était loué par la branche ostendaise de la firme britannique ACS, soit Air Charter Service. L’avion, parti à vide d’Ostende, était piloté par un Américain et un Britannique et la transaction fut organisée par la compagnie TransBalkan Cargo Service, basée à Amsterdam et utilisant les locaux ostendais d’ACS. ACS déclara avoir été trompée par la firme néerlandaise et, selon des experts militaires, le matériel exporté pourrait être un système bulgare de missiles portables Igla ».

On le voit, que ce soit vers l’Afrique ou le Proche-Orient, les livraisons d’armes ont pour point commun les pays fournisseurs, le plus souvent la Roumanie, la Bulgarie ou la Hongrie, en plus de ceux déjà cités dans cette longue enquête : l’Ukraine, la Moldavie et la Transnistrie.

Entre le Hezbollah et la Roumanie, c’est une vieille histoire. Ça commence d’abord par la Russie, avec Imad Hadj Hassan Salame, responsable des « opérations spéciales » du Hezbollah (le « Muntamat al-Jihad al-Islami » ou MJI) et résidant à…Moscou. Comme contacts, il dispose alors de trois vendeurs d’armes : Imad B.,  Talal ad-Din et Muhammad Darbakh. (NDL&I: à la demande dune agence de e-réputation affirmant agir au nom de Imad B (ou K), son nom a été supprimé de l’article original – et donc de celui-ci. « En effet, notre client, ainsi que son entourage souffrent de la présence de son nom et prénom au sein de cet article, faisant référence à des activités révolues . Correction d’erreur ou « whitewashing », à vous de juger, chers lecteurs )

Il a recours au premier surtout, qui avait des contacts avec le Président du Zaire (Mobutu Sese Seko) et le chef des rebelles de l’Unita en Angola, Jonas Savimbi. Un circuit très particulier se met en place dans les années 90 qui va devenir la norme dans le milieu : les armes vendues en Angola le sont contre des diamants, qui partent à Anvers, chez des commerçants Libanais, sous la férûle de Aziz Naser, autre dirigeant du MJI . On tombe dans un deuxième film cette fois : « Le diamant de sang » avec Leonardo Di Caprio.

Les bénéfices réalisés sont convertis en armes à leur tour direction le Liban du Hezbollah, via deux routes : la plus courte par l’Arménie, et les avions de Bout, la plus longue par conteneur au départ des pays de l’est puis des ports européens dont Anvers, et vers les côtes du Soudan, enfin vers la Syrie sur de bien plus petits cargos porteurs, voir parfois de simples bateaux de pêche.

Ali Akhbar Mohtashemi, ex- ambassadeur d’ Iran à Damas et Khartoum joue un rôle prépondérant dans ce trafic. En Roumanie, c’est Mahmud Hamoud, un commerçant libanais d’origine qui va effectuer la jonction entre le Hezbollah et les dirigeants du pays. Arrivé en 1992, puis devenu consul libanais à Bucarest, il est assez vite promu citoyen Moldave d’honneur… et épouse même la fille de l’ancien chef du parlement moldave, Olesya Diakova.

Efficace : à son apogée, l’université moldave regorge d’islamistes : sur 2245 étudiants, la moitié sont des étrangers du Moyen Orient (427 de Jordanie, 569 de Syrie, 107 du Soudan et 31 de Palestine), et plus de 600 d’entre eux font partie d’organisations islamiques, dont la plupart du Hezbollah !

Hélas, quelque temps après son mariage il se retrouve expulsé de Moldavie : il a concu des accords d’armement avec les dirigeants de…Transnistrie (retour au cargo N°4) ! En Octobre 2000, l’Iran achète près de 700 missiles Igla. Une partie part directement en direction du Liban et non de l’Iran… Les armes ont transité cette fois via les ports de la Mer Noire. Mais d’autres chemins sont possibles.

La Roumanie mais aussi la Hongrie. Vous vous êtes peut-être demandé pourquoi, dans les épisodes précédents, on citait aussi souvent l’aéroport de Budapest comme vecteur de transfert avion-conteneur dans le chargement des armes en partance des ports de la Mer Noire. La réponse nous vient de Dellia Costantinescu, la responsable du port de Constantza : « Le fait que nous soyons reliés à la mer du Nord n’est pas si important pour nous. D’abord, il faut savoir qu’il n’y a pas moins de 64 écluses entre Budapest et Rotterdam, et 4 seulement entre Budapest et Constantza. Du coup, pour un exportateur d’Europe centrale, la partie ouest de la liaison mer du Nord / Mer Noire est bien moins attrayante que la partie est. Si Rotterdam est bien présent à 3 500 km du port roumain, c’est en effet plus pratique de débarquer à Constantza, port gigantesque puisqu’il occupe 3 600 hectares » et possède des installations rénovées..

Constantza veut aussi jouer un rôle aussi important qu’Odessa, y compris semble-t-il pour ce qui est des trafics illicites, qui n’ont pas tous comme point de chute le Liban ou la Palestine… En 2004, le 20 avril, en effet, les autorités italiennes interceptent un cargo aux couleurs turques en provenance de Constantza et le forcent à débarquer son chargement à Gioia Tauro. Ce port italien occupe une position de plaque tournante en Méditerranée et constitue une proie idéale pour la mafia calabraise. Sur les quais s’accumulent rapidement plus de 7000 kalachnikovs, extraites de trois containers.

L’enquête démontre très vite que le commanditaire est une société américaine de Floride, Century International Arms… via sa filiale Georgienne, et que les armes sont …roumaines, achetées officiellement au ministère de la défense du pays ! Elles démontrent aussi qu’un transfert vers un bateau anglais devait avoir lieu avant d’atterrir à New-York même !

Century International Arms a pignon sur rue aux Etats-Unis et s’apprête même d’ailleurs à organiser le prochain meeting de la NRA avec comme invité (bruyant)...Ted Nugent. Pour 495 dollars, on retrouve sur le site de CIA (ah ah, joli clin d’œil !) nos AK-47 Roumains, des « WASR-10 Underfolder Rifle »

Deux avant avant, le même port italien avait reçu un autre cargo contenant 6 000 autres Kalachnikovs. Les acheteurs sont bien des revendeurs d’armes américains dans les deux cas et non pas le Hezbollah. Le port avait pourtant déjà donné de sérieux signes d’inquiétude : le 18 octobre 2001 les autorités italiennes avaient découvert un passager clandestin égyptien, Rigk Amid Farid, dans un conteneur bien aménagé avec lit, chauffage, toilettes et eau. Un cas d’espèce à la Ian Fleming ! L’homme était équipé, entre autres, d’un téléphone cellulaire, d’un téléphone par satellite, d’un ordinateur portable mais aussi de badges d’accès, d’un passeport canadien et d’un certificat de mécanicien valables pour les aéroports JFK de New York, de Newark, de Los Angeles International et d’O’Hare ! Le conteneur avait été affrété par Maersk Sealand en Egypte et le conteneur chargé à Port Said sur l’Ipex Emperor, un cargo porte conteneur de 209m d’un armateur allemand, battant pavillon des Barbades (devenu depuis le Postdam, et enfin le Kota Pelangi battant pavillon Libérien ) !.Le conteneur devait être transbordé à Gioia Tauro, remonter à Rotterdam avant d’être transbordé au Canada ! Depuis quand les espions voyagent à bord de conteneurs comme dans les films d’espionnage, nul ne le sait… Amid Farid a été relâché au bout de quelques jours et a disparu sans laisser de traces, laissant son cas dans la plus grande expectative : terroriste présumé ou simple espion ? On ne le saura sans doute jamais.

Huit mois plus tard après notre premier cargo palestinien, le 3 janvier 2002, cela recommence cette fois de plus belle par un autre navire, un cargo de plus grande taille cette fois. 97,4 m de long pour 4 000 tonnes de déplacement, construit en 1979. Un bateau qui a changé plein de fois de noms, comme les avions de Viktor Bout jonglent avec leurs numérotations. Un bateau libanais en 2000 encore, appelé RIM K. Vendu en 2001 à un irakien, Ali Mohammed Abbas, pour 400 000 dollars, qui lui donne le nom de Karine A, et l’enregistre sous pavillon de complaisance dans les îles Tonga.

Le bateau revenait du Soudan, où il avait embarqué 20 tonnes de melons d’eau et du sésame. Puis avait quitté le port de Ajiman, aux Emirats Arabes Unis, en face de l’Iran, le 20 décembre 2001, avait ensuite cinglé bers le Yemen, pour quelques réparations et prendre cette fois du riz, des vêtements et même des jouets, disposés dans des tonneaux cette fois bien étanches… pour masquer le chargement réel : des armes, pour 50 tonnes cette fois. 700 000 cartouches, 735 grenades à main, 311 mines anti-personnelles et 211 mines anti-tanks, 345 roquettes Katyusha de 20 km de portée et 10 lanceurs, 29 mortiers et 1 545 obus de mortiers, six lanceurs de missiles Sagger anti-tank (à guidage par fil) et leurs 10 missiles, 51 RPG-7 et 328 roquettes, 30 fusils Dragunov, 212 Kalashnikov, plus de 2 000 kilograms d’explosifs (du C-4 utilisé dans les attaques suicides), et même deux bateaux gonflables rapides à moteur Yamaha ainsi qu’un, nombre important de matériel de plongée. Le tout valant la bagatelle de 15 millions de dollars.

Le 3 janvier 2002, les israëliens bien servis par leurs services de renseignement, l’interceptent en Mer Rouge, à 300 miles au sud d’Eilat grâce à leur vedettes rapides Dvora. L’assaut mené de main de maître ne prend que huit minutes, le bateau est vite cerné. Son capitaine est embarrassant pour le commanditaire : c’est Omar Akawi, lieutenant-colonel des gardes-côtes palestiniens et membre éminent et fondateur du Fatah de Yasser Arrafat ! Qui aussitôt dénie être impliqué dans la livraison, destinée selon lui… au Liban !

Le troisième exemple est encore plus significatif, non pas par la taille de la saisie, mais par le contenu de celle-ci. Le 21 mai 2003, c’est un tout petit bateau de pêche, le Abu Hasan, que les israëliens interceptent à 40 miles à l’ouest d’Haïfa en provenance du Liban, direction l’Egypte. Vu comme ça, il a l’air bien inoffensif avec ces décorations voyantes.

A bord, à peine quelques cartons et un homme qui n’a rien d’un paisible pêcheur mais est un expert en explosifs caché au milieu des 8 marins à bord. C’est Hamad Masalem Mussa Abu Amra, un égyptien vivant au Liban et un des spécialistes des attentats du Hezbollah. Il devait entrer ensuite en Israël via les tunnels créés à la frontière égyptienne.

Le bateau avait quitté le 16 mai Marshid, près d’Alexandrie, pour accoster près de Beyrouth, où l’homme était monté à bord avec ses 25 détonateurs pour fusées Katyusha de 122 mm et 15 programmeurs d’explosifs pour ceintures de kamikazes ou bombes déclenchées à distance. Avec en plus dans ses sacoches 36 CD-ROMs de formation aux explosifs, l’une des vidéos contenue sur les CDs montrant un mannequin muni d’une ceinture d’explosifs à bord d’un bus ! La pédagogie de l’horreur consistant à expliquer le meilleur endroit pour faire le maximum de dégâts !

Selon la police israëlienne, les commanditaires s’appellent Fathi Razam et Adal Al-Mugrabi, deux proches d’Arafat… dont le premier avait déjà été cité dans l’affaire du Karine A, ce dernier ayant été acheté sous la direction de Fuad Shobaki, qui a pour rang dans l’armée palestinienne de Brigadier Général… mais cette fois encore, dans le cas du Abu Hasan, du côté d’Arafat, on nie totalement être à l’origine du trafic. Le 18 octobre 2004, Omar Muhammad Hassan Akawi, le capitaine du Karine A est jugé par une court militaire israëlienne et écope de 25 ans de prison. Deux autres officiers avec lui en prennent pour 17 ans. Yasser Arrafat ne reconnaîtra jamais avoir été le commanditaire. Il meurt en France le 11 novembre de la la même année. Tout le monde salue l’homme au prix Nobel de la Paix, en ne sachant pas qu’à peine un an avant sa mort il chapeautait encore un trafic d’armes meurtrières.

De l’autre côté, on ’est pas en reste, au demeurant. Au plus fort de l’invasion du Liban, en 2006, on s’arme également, et de tout aussi étrange façon. Pour détruire les bunkers bâtis par le Hezbollah au Sud-Liban, l’armée israëlienne va réaliser une sorte de pont aérien d’un genre assez particulier : elle va se faire envoyer par les américains des bombes à pénétration et les cluster bombs qui lui font défaut via des cargos civils, qui relaieront des avions militaires américains un peu trop voyants.

L’histoire incroyable démarre par un reportage implacable de la BBC, qui, à Glasgow Prestwick découvre avec stupéfaction que des avions en partance pour Tel-Aviv et en provenance des USA sont bourrés de bombes GBU28 bombs de 285kg chacune. En particulier deux 747 Cargos, affrêtés par Kalitta Air, ayant atterri les 22 et 23 juillet en provenance de San Antonio, Texas. A côté d’eux, des C-130 du 166th Airlift Wing (ANG) du New Castle County Airport Air Guard Station (AGS) au Delaware, et un autre 747 du Polar Air Cargo (N920FT), ainsi qu’un 737 de l’USAF (N123AQ) récemment racheté à Ryan Air ainsi qu’ un 747 d’Evergreen, une autre société liée directement à la CIA … Polar Air émanant directement de Southern Air Transport, fondée en 1947… par et pour la CIA. Une firme d’aviation bien connue maintenant de nos assidus lecteurs.

On le constate, d’un côté comme de l’autre, au Proche-Orient, on n’hésite pas à monter des entreprises complexes et des organisations tortueuses pour faire parvenir un flot ininterrompu d’armes, sans que l’on ne le sache officiellement. Faisant de la sorte le bonheur des marchands d’armes de contrebande et nous rappelant de manière crue qu’en face d’un terrorisme, les états ont tendance à répondre par une variante qui est le terrorisme d’état et des manières singulières qui n’ont rien à reprocher à ceux qu’ils combattent : elles sont tout autant hors la loi. Le récent embrasement du Liban confirme l’hégémonie militaire à laquelle le Hezbollah est arrivé en quelques années, faisant plier l’armée du pays qu’il occupe depuis plus de 25 ans. Ce sont les armes qui l’ont emporté sur la politique, dans cette région du monde, et c’est bien cela le plus inquiétant. Le groupe le plus armé l’a emporté.

Pas la sagesse. Le Hezbollah dirige déjà le pays, étant allé jusqu’à imposer son propre réseau de téléphonie sophistiqué au nez et à la barbe des dirigeants du pays. Le futur président a lui aussi obtenu son blanc-seing. On vient de frôler la guerre civile. Elle peut recommencer à tout instant : un stock d’armes conséquent existe et ne demande qu’à être utilisé. Et s’il en manque, on sait où en trouver.

http://cozop.com/agoravox/cargos_de_nuit_vague_n6