Nous avons reçu pas mal de réactions suite à la publication de la dépèche sur l’arrestation des frères Al-Jarrah au Liban, proches parents de Ziad Al-Jarrah, un des « pilotes du 11 Septembre », arrêtés par la police libanaise alors qu’ils faisaient entrer du matériel d’espionnage ultra-sophistiqué fourni par le Mossad et qui ont avoué être commandités pour espionner les partis politiques libanais.

La presse francophone ayant été très discrète sur cette affaire et n’ayant, à l’époque, fourni aucun compte-rendu sur le démantèlement en 2006, de cellules terroristes israéliennes opérant sur le territoire libanais, nous publions ici un extrait de l’enquête réalisée par Thierry Meyssan et Jürgen Cain Külbel sur ce réseau terroriste israélien… réseau qui pourrait fort bien être le vrai responsable de l’attentat ayant coûté la vie au Premier Ministre Hariri. Cela faisait longtemps que, dans la stratégie Néo-con et Grand-Israélienne, le Liban faisait partie des dominos à faire tomber. George W. Bush lui-même avait donné la liste en 2001 : Irak d’abord, puis le Liban, la Syrie et enfin l’Iran.

[Thierry Meyssan – L’Effroyable Imposture n°2 – détruire et contrôler le Moyen-Orient  ]

Le 14 juin 2006, le nouveau chef de la commission d’enquête onusienne sur l’assassinat du Premier Ministre libanais Rafic Hariri, Serge Brammertz, présente son rapport au Conseil de sécurité. Au vu du compte-rendu de séance, son intervention très factuelle et prudente contraste avec les scoops spectaculaires de son prédécesseur.

« La Commission est parvenue à un certain nombre de conclusions préliminaires, a indiqué M. Brammertz.  L’explosion qui s’est produite le 14 février 2005, à 12 heures 55 minutes 5 secondes, était une explosion en surface et non pas souterraine. Un explosif improvisé de taille importante placé dans un véhicule Mitsubishi a explosé alors que le convoi de Rafik Hariri passait à proximité.  L’explosif improvisé contenait au moins l’équivalent de 1 200 kilogrammes de TNT, et la détonation a été déclenchée, dans le cas le plus plausible, par quelqu’un qui se trouvait soit à l’intérieur, soit devant la camionnette de marque Mitsubishi.

La Commission ne pense pas que la responsabilité de l’attaque, qui a été revendiquée au moyen d’enregistrement vidéo transmis à l’agence Reuters et à la télévision Al Jazeera juste après l’attentat, soit vraie.  En fait, l’ADN résultant des restes humains recueillis sur les lieux de l’explosion, et qui a été analysée, montre que Ahmed Abou Adass, qui a revendiqué la responsabilité de l’attentat, ne peut être la personne qui a déclenché l’explosion qui a coûté la vie à Rafik Hariri et les 22 autres personnes, a dit M. Brammertz.

Le crime commis contre Rafik Hariri est un assassinat ciblé, a poursuivi M. Brammertz en indiquant que la quantité d’explosifs utilisée et l’amplitude de la détonation visaient à tuer l’ex-Premier ministre libanais même si son véhicule n’était pas atteint de plein fouet par l’explosion.

La Commission travaille sur deux hypothèses en ce qui concerne la manière dont l’attentat a été orchestré.  En premier, elle considère la possibilité que l’attaque ait été organisée et perpétrée de manière compartimentée.  Dans cette hypothèse, plusieurs personnes auraient été impliquées dans la planification, la reconnaissance du terrain, la préparation de la charge explosive, l’achat de la camionnette, le choix de l’individu chargé de faire exploser la charge et la fabrication de la vidéo revendiquant l’attentat.  Chacune de ces étapes de l’attentat aurait été confiée à des gens qui n’avaient aucun contact entre eux et qui ne se connaissaient sans doute pas.

La deuxième hypothèse, quant à elle, amène la Commission à envisager que tout le processus ayant abouti à la mort de Rafik Hariri ait été confié à un noyau dur, un seul petit groupe.

Concernant les commanditaires de l’attentat, la Commission a développé un certain nombre d’hypothèses et de scénarios, a dit M. Brammertz. (…) À cet égard, la Commission poursuit les interrogatoires qu’elle conduit avec des personnes qui pourraient l’aider à clarifier les cadres et structures formels et informels qui prévalaient au Liban et dans sa région au moment de l’assassinat.  La Commission interroge à cet effet des officiels libanais et syriens provenant de différentes organisations et agences.

Passant à la coopération de certains États Membres avec la Commission d’enquête, M. Brammertz a dit que le niveau d’assistance qui lui a été fourni par la Syrie au cours de la période dont parle le rapport a été globalement satisfaisant.  La Syrie a répondu à temps à toutes les requêtes, et sur certains points les réponses qu’elle a fournies étaient détaillées. (…)

Le nombre de requêtes pour assistance soumises à d’autres États Membres a également augmenté.  Depuis le 15 mars 2006, la Commission en a soumis 32 à 13 différents États Membres, ce qui montre le caractère international des procédures liées à l’enquête.  Les interactions avec le gouvernement du Liban sont excellentes à tous les niveaux et l’engagement et le soutien du Procureur général libanais et des juges d’enquêtes ont été cruciaux pour les progrès effectués par la Commission, a dit M. Brammertz. Le Gouvernement libanais, les forces armées, et les Forces de sécurité intérieures assurent à la Commission la sécurité dont elle a besoin pour s’acquitter pleinement de son mandat, a dit M. Brammertz.

Le Chef de la Commission d’enquête a ensuite indiqué que la Commission avait poursuivi l’assistance qu’elle fournit aux autorités libanaises concernant les 14 attaques survenues depuis le 1er octobre 2004.  La Commission s’efforce de faire avancer le statut de chacun de ces cas et de les intégrer de manière à établir des liens potentiels entre eux. (…) du point de vue analytique, les affaires peuvent être liées de manière diverse et sous des perspectives différentes, notamment par les similitudes de leur modus operandi et de leur intention »[Traduction de l’auteur, voir original dans les notes en fin d’article].

Pendant que M. Brammertz enquête sur les crimes passés, l’Histoire continue. Si Rafik Hariri a été assassiné au moment où il nouait le dialogue avec le Hezbollah, Hassan Nasrallah aurait dû être assassiné à son tour, un an plus tard. Mais les services secrets de l’armée libanaise déjouèrent le complot[voir Note 2 en fin d’article].

Au cours du premier week-end d’avril 2006, l’armée arrête neuf « membres bien entraînés d’un réseau », huit Libanais et un Palestinien, qui préparaient l’attentat. Ce « groupe d’individus organisés, tous professionnels et bien entraînés » devait l’exécuter lors de la séance du Dialogue national qui se déroulait alors entre les chefs des fractions politiques libanaises, avec la médiation ostentatoire de l’Égypte et de l’Arabie saoudite, et la discrète et efficace présence russe.

Le général de brigade Saleh Suleiman, porte-parole de l’armée, déclare que l’affaire en était « au stade de la préparation » et n’avait pas encore atteint le « stade de l’exécution ». La bande avait espionné depuis début mars tous les déplacements de Nasrallah et était équipée de roquettes anti-chars qui, le jour de l’attentat, devaient faire sauter le véhicule blindé du secrétaire général du Hezbollah. Les autorités mettent la main sur un important arsenal de lance-roquettes, grenades à main, fusils à pompe, fusils mitrailleurs, pistolets et silencieux ainsi que toute une batterie d’ordinateurs et de CD-ROM.

Selon le quotidien libanais As-Safir, il était prévu qu’un tir de roquettes de fabrication états-unienne fasse sauter Nasrallah et son véhicule blindé, le 28 avril à Beyrouth[iii]. Selon les interrogatoires des prévenus menés par le juge militaire Rashid Mizher, 90 personnes au moins étaient impliquées dans la préparation du crime. Certaines d’entre elles auraient épié le convoi de Nasrallah durant 40 jours, tandis que d’autres auraient transformé un garage en cache d’armes, où elles auraient dissimulé des roquettes états-uniennes, des fusils mitrailleurs russes et des grenades à main chinoises. Les organisateurs avaient aussi essayé de se procurer du C4 et d’autres explosifs, car ils projetaient d’autres assassinats de personnalités ainsi que des attentats à l’explosif, y compris contre des mosquées.

Les conjurés – qui avaient été arrêtés à proximité du quartier général du Hezbollah au Sud de Beyrouth, sont d’abord interrogés par des hommes appartenant aux services secrets militaires avant d’être remis aux mains du juge des affaires militaires. Les autorités poursuivent leur recherche d’autres complices et tentent de démasquer les commanditaires, c’est à dire « tout État ou parti qui financerait, entraînerait et équiperait le réseau ».

Commentant ces informations, Hassan Nasrallah met en garde ses concitoyens. Selon lui, ce complot, comme l’assassinat de Rafik Hariri et de plusieurs autres personnalités, participe d’un plan unique de sabotage du dialogue national et de relance de la guerre civile[iv].

Un ancien député, membre du Mouvement du Futur (le parti du clan Hariri) avait procuré aux conjurés des permis de port d’armes de différentes catégories. Cet homme, Salim Diyab, ancien directeur de campagne de Hariri junior, ancien ami intime de Hariri senior est considéré comme étant le « chef offensif de la branche politico-militaire » de son parti. Dès juillet 2005, il avait fait distribuer des armes à ses partisans. Un membre du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt est également arrêté par la police.

L’anéantissement du réseau terroriste préserve le pays des troubles politiques internes. Selon des informations qui filtrent des milieux libanais du renseignement, le groupe terroriste comptait sur l’assassinat de Nasrallah pour provoquer dans le pays – à l’image de ce qui se passe en Irak – des tensions religieuses sectaires entre sunnites, chiites, alaouites, duzes, maronites, coptes, etc.

Le président libanais Émile Lahoud réclame une enquête approfondie et met en garde les ennemis qui s’en prennent à l’unité nationale libanaise. Il rappele que Nasrallah a, selon lui, apporté une contribution essentielle à la libération du Sud du pays et a toujours travaillé pour la paix de la nation. Le Premier ministre Fouad Siniora déclare que « tout projet de ce type constitue une menace pour la paix civile ». Le  président du Parlement, Nabih Berri, pense qu’Israël se cache derrière ce complot afin de ruiner le Dialogue national, un Liban réunifié et en paix représentant un « danger ». Berri ajoute que toutes ces opérations visaient aussi la Syrie, pour la punir de son soutien au Hezbollah[v].

Moins de deux mois après l’arrestation des personnes impliquées dans la tentative d’assassinat d’Hassan Nasrallah, une autre personnalité est victime d’un attentat.

Le 26 mai 2006, un des commandants du Jihad islamique palestinien, Mahmoud Al-Majzoub, est en effet tué dans l’explosion d’une voiture piégée dans la ville de Sidon, au Sud du pays[vi]. Le chef au Liban du Jihad islamique, Abou Imad Rifaï, accuse le Mossad[vii].

À Beyrouth, le gouvernement condamne également l’attentat et affirme qu’il porte « la marque de l’occupation israélienne ». Même le Premier ministre, Fouad Siniora, annonce publiquement « Israël est le suspect principal »[viii].

Le type de bombe télécommandée utilisée à Sidon est particulièrement significatif : 500 g d’explosif hautement comprimé ayant le même effet que 5 kg d’explosif conventionnel. Selon les services de sécurité libanais, ce type de bombe a déjà servi l’année précédente pour assassiner l’ancien chef du parti communiste libanais George Hawi et le journaliste Samir Kassir : « Les éclats et billes d’acier, trouvés en grand nombre sur le site de l’explosion, prouvent que la bombe était une mine spécialement conçue pour assassiner des personnes de manière ciblée, et elles sont identiques à ceux trouvés sur les lieux de l’attentat contre Hawi et Kassir ». L’ONU enquête également sur les attentats contre Hawi et Kassir dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Rafik Hariri[ix]. Ses enquêteurs confirment l’identité du mode opératoire entre ces trois attentats.

Mi-juin 2006, en enquêtant sur cet attentat, les services secrets libanais découvrent un réseau terroriste installé par les services secrets israéliens au Liban, réseau dont faisaient partie ceux qui avaient commis l’attentat de Sidon[x].

Parmi les 7 membres du groupe interpellés se trouve Mahmoud Rafeh, un Libanais de 59 ans originaire du village druze de Hasbaya. C’est un gendarme libanais à la retraite, ancien membre des Forces de sécurité intérieure (FSI). Il avait également fait partie de l’Armée du Liban-Sud, une milice crée et armée par Israël lors de l’occupation du Sud-Liban, de 1982 à 2000.

Il indique à la police avoir été recruté en 1994 par le Mossad, avoir suivi une formation en Israël et avoir reçu un équipement high tech, ainsi que des faux passeports, documents et licences. Il était en contact direct avec le Mossad depuis sa maison d’Hasbaya et utilisait des communications codées. Lors de la perquisition, les enquêteurs trouvent également un appareil électronique qui permet de transmettre les coordonnées de « cibles » désignées aux avions israéliens.

Elias Murr, ministre de la Défense libanais, indique, le jeudi 15 juin 2006, qu’un avion israélien avait déclenché à distance l’explosion de la voiture piégée à Sidon : « Les informations obtenues jusqu’ici permettent de déduire de manière très vraisemblable que la détonation de la voiture piégée a été déclenchée par un avion israélien qui suivait les mouvements de la voiture en question par le biais d’une caméra de surveillance, montée sur un camion pisteur. » Le ministre précisa également « c’est la première fois en 30 ans d’interventions militaires israéliennes au Liban, qu’une opération est menée à l’aide de technologies aussi sophistiquées. Face à une telle suprématie dans la technologie terroriste et les explosifs, nul n’est à l’abri nulle part »[xi].

À la télévision, l’armée libanaise présente les pièces à conviction de l’attentat de Sidon parmi lesquelles figurent une caméra israélienne d’un type particulier, des permis de conduire et des papiers d’identité falsifiés ainsi qu’un système d’air conditionnée modifié pour permettre le transport d’explosifs et un haut-parleur piégé. L’armée déclare que l’équipe terroriste avait finalement opté pour l’utilisation d’une portière de voiture bourrée d’explosifs et passée en contrebande au Liban.

L’armée libanaise précise en outre, dans son communiqué : « L’enquête de la sécurité militaire montre que ce réseau terroriste sophistiqué était en contact depuis plusieurs années avec le Mossad israélien et que ses membres ont été formés par lui, en Israël comme à l’extérieur du pays. Le réseau (…) a été équipé, par les services israéliens, des matériel permettant la communication et la surveillance discrète ainsi que l’identification des cibles visées. Figurent également des documents falsifiés et des sacoches à double-fond. » Le Mossad fournissait également les munitions.

Outre le récent attentat de Sidon qui avait fait deux morts, le chef du réseau terroriste Mahmoud Rafeh avoue l’assassinat des cadres du Hezbollah Ali Hassan Dieb, le 6 août 1999 à Arba et Ali Saleh, le 2 août 2003 ainsi que l’assassinat par une voiture piégée, de Jihad Ahmad Jibril, fils d’Ahmad Jibril, le commandant du Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP). Il continue par une tentative d’attentat déjouée par la police le 18 janvier 2005 près de Al-Zahrani et une bombe près de Jissr Al-Nameeh le 22 août 1999, qui visait un cadre du mouvement palestinien.

Selon certaines sources d’information au Liban, Rafeh aurait de plus avoué avoir joué un rôle de soutien logistique dans d’autres opérations. Il aurait ainsi, depuis le printemps 2005, livré des sacoches noires contenant des bombes à divers endroit de Beyrouth Est, du Mont-Liban et du Liban-Sud. Le ministre libanais de l’Intérieur indique de son côté à la presse : « des commandos spéciaux israéliens livraient par voie maritime des sacoches remplies d’explosifs à Rafeh, qui les réceptionnait au nord de Beyrouth ».

Lors de leurs actions au Pays du Cèdre, les services israéliens prenaient grand soin de ne jamais informer leurs collaborateurs libanais de la véritable cible de l’opération. Leur rôle était simplement de déposer des éléments à certains endroits secrets afin qu’ils soient récupérés, le moment venu, par leurs « collègues » israéliens. Ainsi, dans le cas Majzoub, deux agents du Mossad arrivèrent avec de faux passeports via l’aéroport de Beyrouth, trois jours avant l’attentat. À Sidon, ces agents préparèrent la voiture piégée et quittèrent le pays peu de temps après le succès de l’opération. Les collaborateurs libanais obtenaient de l’équipement depuis Israël par voie terrestre entre Kfarkila et Shebaa ainsi que via des liaisons maritimes clandestines.

Mahmoud Rafeh révéle avoir travaillé avec un Palestinien du nom d’Hussein Khattab. Celui-ci aurait été recruté par le Mossad lors d’un séjour dans les geôles israéliennes, en 1982. Libéré à la faveur d’un échange de prisonnier, il aurait alors infiltré le FPLP. Il aurait participé à l’assassinat du fils du chef du FPLP Commandement général[xii]. Soupçonné de trahison par son organisation, il avait été appréhendé en Syrie et remis aux autorité libanaises qui le replacèrent en liberté, faute de preuves. Dès l’arrestation de Rafeh, Hussein Khattab s’enfuit du Liban et trouve refuge en Israël

Pour le Times de Londres : « Les récentes révélations de réseaux d’espionnage israéliens au Liban pourraient aboutir à des implications surprenantes, dans le cas Hariri comme dans celui des 14 attentats à la bombe, assassinats et tentatives d’assassinat qui l’ont suivi et qui sont inclus dans l’enquête de Serge Brammertz »[xiii].

Pour le président libanais Émile Lahoud ces révélations apportent la preuve qu’« Israel n’a cessé de tenter de saboter le Liban ». Il déclare que les enquêtes se poursuivront et que les résultats seront remis à l’envoyé de l’ONU, Serge Brammertz, qui dirige la commission d’enquête sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre ainsi que sur 14 autres attentats terroristes.

Ainsi, un faisceau d’éléments a fait surface dans le débat public libanais qui tendent à identifier Israël derrière un certain nombre d’attentats contre des personnalités libanaises et remet en doute les accusations portées dans beaucoup d’affaires contre la Syrie. Du côté de Tel-Aviv comme de Washington, les responsables politiques et militaires commencent à s’inquiéter des conséquences sur leurs plans dans la région. L’information suivante met le feu aux poudres.

Le 21 juin, le service d’informations israélien Debka File annonce que Meir Dagan en personne avait recruté Mahmoud Rafeh. L’agent emprisonné confirme, en effet, avoir été recruté par lui en 1989 pour mettre en place un « centre logistique et d’informations qui préparerait le terrain aux opérations israéliennes contre les cibles visées par l’État hébreu »[xiv]. À l’époque Dagan était le commandant en chef des troupes israéliennes occupant le « Sud-Liban ». Il y a laissé le souvenir d’une grande cruauté. Quand son ami Ariel Sharon le nomma chef du Mossad, en 2002, il activa le réseau de Rafeh pour exécuter une série d’assassinats au Liban[xv].

Les Libanais sont excédés par ce déluge d’informations confirmant que les attentats dans leur pays étaient directement commandités par des responsables israéliens du plus haut niveau. Le 24 juin 2006, moins de trois semaines avant le début de la guerre, le ministre libanais des Affaires étrangères, Fawzi Salloukh, déclare que « son pays se réserve le droit d’en appeler au conseil de sécurité de l’ONU afin que celui-ci se penche sur l’espionnage du Mossad israélien, récemment mis à jour au Liban ». Il déclare également vouloir communiquer les informations recueillies sur le réseau d’espionnage israélien et les personnes impliquées au secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Le ministre est en colère car l’ONU n’a pas inclus cette affaire dans son rapport mensuel au Conseil de sécurité. « Cette affaire est très dangereuse, notamment à cause de la violation de l’espace aérien libanais par les Israëliens. »[xvi] ajouta-t-il.

Lorsque les Libanais déposent enfin une plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU contre Israël pour « sabotage continuel et violation de l’intégrité territoriale », le représentant à l’ONU Gere Pederson, l’ambassadeur britannique James Watt et l’ambassadeur états-unien à Beyrouth, Jeffrey Feltman tentent de sortir Israël d’affaire.

Ce dernier a une idée : selon sa manière de voir les choses ce ne sont pas « les services secret libanais, mais le Hezbollah » qui aurait « débusqué » le réseau d’espionnage, ce qui constituerait « une tentative (de la part du Hezbollah) de dépasser les attributions dont il dispose au sein de la coalition gouvernementale ».

De son côté, David Satterfield, le conseiller pour l’Irak de la secrétaire d’État états-unienne Condoleeza Rice, va jusqu’à avertir Damas que « la stabilité de la Syrie risque d’être menacée par l’extrémisme en Irak »[xvii]. Selon lui le Hezbollah ne se contente pas d’agir sur la frontière sud du Liban contre l’ennemi israélien mais il a participé également « activement, aux côtés de l’Iran, à des actions violentes (en Irak) qui ont causé la mort de soldats irakiens, états-uniens, britanniques et d’autres pays de la coalition. La participation iranienne à cette violence est multiforme mais son aspect le plus nocif est probablement la dissémination d’engins explosifs sophistiqués, et il faut mettre fin à cela ». Satterfield refuse de donner des détails, se contentant de brandir la même affirmation déjà proférée par le chef du Mossad, Meir Dagan : c’est l’Iran et son « bâtard » le Hezbollah qui sont directement responsables de la terreur et des attentats à la bombe en Irak.

La panique commence à gagner Tel-Aviv et Washington. Bientôt la solution s’impose : le seul moyen de stopper l’enquête sur les assassins du Mossad et d’empêcher les Libanais de découvrir la vérité, c’est d’hâter la guerre intialement prévue pour l’automne. L’affaire est débattue à haut niveau à l’occasion du Forum mondial que l’American Enterprise Institute organise comme chaque année, les 17 et 18 juin 2006 à Beaver Creek dans le Colorado. L’ancien Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, l’ancien président Gerald Ford, le vice-président des États-Unis, Dick Cheney, et le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld s’en entretiennent longuement en compagnie de Richard Perle et de Natan Sharansky. Incarnant la confusion permanente entre les États-Unis et l’État d’Israël, ce dernier fut simultanément vice-Premier ministre à Tel-Aviv et conseiller à la Maison-Blanche.  Il est par ailleurs, comme nous le verrons plus loin, le maître d’œuvre des campagnes internationales accusant la France et la Belgique d’antisémitisme.

Le 22 juin, lors d’une conférence de presse avec le ministre de la Défense des États-Unis Donald Rumsfeld, le général George Casey, commandant de l’armée US en Irak, enfonce le même clou : « Nous avons quelques indications que le Hezbollah est utilisé pour certaines actions d’entraînement des Iraniens ».

Le but de toute cette agitation et de ces élucubrations états-uniennes est de mettre un frein à l’apparition de questions de plus en plus nombreuses sur une éventuelle responsabilité israélienne, plutôt que syrienne, dans l’assassinat de Rafik Hariri.

Le 7 juillet le Daily Star informe ses lecteurs que, « l’armée israélienne se trouve depuis deux semaines en état d’alerte maximale (le long de la frontière libanaise) et a recommencé ses violations du territoire aérien libanais »[xviii].

Quatre jours plus tard, le mardi 11 juillet 2006, le bulletin d’informations de la chaîne de télévision Al Manar, annonce que le gouvernement libanais exige du Conseil de sécurité de l’ONU à New York une résolution – ou au moins une déclaration – condamnant au nom du droit international les activités terroristes menées par Israël sur le territoire national depuis le début de l’année. Le bulletin d’Al Manar précise que cette exigence « embarrasse les États-Unis et la France ». Le bulletin indique par ailleurs que des sources diplomatiques anonymes au Liban ont indiqué que « des pays occidentaux exercent des pressions sur Beyrouth afin qu’il n’exige pas du Conseil de sécurité la convocation d’une réunion à propos des réseaux du Mossad à l’étranger »[xix].

Le ministère des Affaires étrangères libanais confirme le jour même que parmi ceux qui font pression sur les représentants de son gouvernement pour l’amener à abandonner ses exigences au Conseil de sécurité, se trouve également l’ambassadeur états-unien Jeffrey Feltman. Le ministère poursuit en « regrettant que les puissances occidentales pratiquent une politique du deux poids/deux mesures mais que Beyrouth continuera à exiger une réunion du Conseil de sécurité sur la question »[xx].

Quelques heures plus tard, le Hezbollah capture les deux soldats israéliens, ce que la machine de guerre israélienne choisit comme pretexte pour lancer son offensive planifiée de longue date. Mais malgré les bombardements les services de sécurité libanais continuent leur travail.

Ainsi, le journal arabophone de Beyrouth Liwaa annonce le 27 juillet 2006 que les autorités ont arrêté 53 personnes depuis le début de la guerre, « pour avoir pactisé avec l’ennemi et lui avoir transmis des informations et fait des repérages sur des localités qui ont ensuite été attaqués par des avions de combat et des navires du guerre ennemis ». Le quotidien de Beyrouth Ad Diyyar écrit la veille que plus de 70 agents ont été arrêtés, soupçonnés d’espionnage au profit de l’ennemi, 20 d’entre eux rien que dans les banlieues Sud de Beyrouth.

Le dimanche auparavant, le quotidien libanais réputé As-Safir publie un article relatant qu’un « des hauts cadres de ce réseau d’espionnage » a avoué lors de son interrogatoire que, « quatre jours avant la capture des deux soldats, Israël avait placé tous ses agents en alerte maximale et avait fourni des consignes et des technologies aux agents dormants afin qu’ils surveillent les différents centres ainsi que les bureaux du parti Hezbollah, sur tout le territoire libanais mais avant tout dans la banlieue Sud de Beyrouth ».

Toujours selon ce quotidien, une « personnalité haut placée dans les services secrets israéliens » aurait fourni des informations sur « un réseau étendu sur le territoire libanais, composé de nombreux agents israéliens à Beyrouth et dans le Sud du pays, et actif depuis de nombreuses années ».

Tout se passe comme si en bousculant leur calendrier et en déclenchant de manière anticipée une guerre de conquête qu’ils avaient planifié de longue date, les Israéliens pensent mettre un terme à une enquête dont les résultats auraient pu provoquer un séisme diplomatique. Persuadés qu’ils sortiront victorieux de l’offensive, ils ne tentent pas de détruire les bureaux de la Sécurité générale à Beyrouth. Mais au lendemain de leur défaite, ils commanditent un attentat contre le colonel Samir Shehade, directeur adjoint du contre-espionnage et responsable de l’enquête sur les réseaux du Mossad. Le 5 septembre son convoi est attaqué. Il est grièvement blessé ainsi que quatre autres personnes et l’un de ses gardes du corps est tué.

Notes et références :

[i]  Compte rendu du Conseil de sécurité, 14 juin 2006 (5458e séance – matin). Référence ONU : CS/8747. Citation : « The Commission had reached the following conclusions:  one above-ground explosion had taken place on 14 February at precisely 12:55:05; a large, improvised explosive device, placed in a Mitsubishi truck had been detonated as the Hariri convoy passed by; the improvised explosive device had contained a minimum of 1,200 kilograms of TNT equivalent; and an individual within or immediately in front of the Mitsubishi had most likely initiated the detonation of the device. The Commission did not believe that the claim of responsibility expressed in the videotape delivered to Reuters and Al Jazeera immediately after the attack established the identity of that individual, he said.  In fact, DNA analysis of human remains recovered from the crime scene suggested that there was no evidence that the individual claiming responsibility, Ahmed Abu Adass, had initiated the device’s detonation. “The crime must be considered a targeted assassination. The large amount of explosives used elevated the attack to an almost ‘guaranteed’ level. The magnitude of the explosion was designed to ensure success of the operation even if the Hariri vehicle was not directly hit. ” Overall, the Commission had developed two basic working hypotheses regarding the perpetration of the attack, he said. First, it was considering the possibility that the attack had been planned and executed in a compartmentalized manner -– meaning that different people were responsible or involved in the planning of the attack, reconnaissance and surveillance, preparation of the improvised explosive device, acquisition of the Mitsubishi truck, identification of the individual used as the trigger mechanism, and the claim-of-responsibility video.  Each part would have been carried out by individuals or groups who were not necessarily aware of or involved in other parts of the operation. On the other hand, the Commission had not excluded the possibility of an operation planned and executed by a relatively small, single team. He went on to say that the probe was also developing a working hypothesis regarding those who had commissioned the crime (…) In that context, the Commission was continuing to interview individuals that it believed could assist in clarifying the formal and informal structures prevailing in Lebanon, and the wider region, at the time of the assassination. That included interviews with Syrian and Lebanese officials from a number of different organizations and agencies. Turning to cooperation with the investigation, he said that the level of assistance provided by Syria during the reporting period “has generally been satisfactory”, with that country responding to all requests in a timely manner (…) There had also been a substantial increase in the number of requests submitted to other Member States -– 32 requests to 13 different States -– which underlined the wide reach of the Commission’s investigative activities.  Cooperation with the Lebanese authorities continued to be “excellent” at all levels and in all aspects of the Commission’s work. Highlighting the Commission’s efforts to provide technical assistance to the Lebanese authorities in their investigations of 14 other attacks that had occurred since 1 October 2004, he said the Commission’s focus had been twofold:  advancing the status of each individual case and that of all cases horizontally, so as to establish potential links between the attacks.  At the same time, in terms of evidence, no case had been developed to an extent that would allow identification and linking of the perpetrators. »

[ii]  « Liban – Complot déjoué contre le chef du Hezbollah », Reuters, 10 avril 2006. « Lebanese intelligence said to thwart plan to kill Hezbollah chief » et « Lebanese military court charges 14 suspects in plot to kill Hezbollah leader », BBC, 10 avril 2006. « Lebanese Army Says Foiled Plot To Kill Hezbollah Leader », Dawn Jones Newswire, 10 avril 2006. « Lebanon denies report of Hezbollah assassination plot » et « Nine held amid reports of plot to kill Hezbollah chief », AFP, 10 avril 2006. « Lebanese Army says it has foiled plot to kill Hezbollah leader Hassan Nasrallah » et « Lebanon arrests 9 on terror charges, including possible strike on Shiite Hezbollah leader », AP, 10 et 11 avril 2006.

[iii] Cité par Jürgen Cain Külbel, La Longue route d’Israël vers la guerre de juillet (à paraître).

[iv]  « Le Hezbollah accuse les USA d’avoir un projet de guerre civile au Liban », AFP, 15 avril 2006.

[v]  « Im Terrorsumpf » par Jürgen Cain Külbel, Junge Welt, 19 avril 2006.

[vi]  « Palestinian Islamic Jihad confirms official killed in Lebanon attack » et « Lebanese MP blames Israel for attack on Palestinian Islamic Jihad official », BBC monitoring, 26 mai 2006.

[vii]  « Islamic Jihad Accuses Israeli Intelligence Over Car Bomb », AP, 26 mai 2006. « Islamic Jihad leader killed in Lebanon blast », AFP, 26 mai 2006.

[viii]  « Islamic Jihad member, brother die in Sidon car bomb » par Leila Hatoum et « Cabinet points finger at Israel in Sidon bombing » parNafez Qawas, Daily Star, 27 mai 2006.

[ix]  « Israelischer Bombenterror » par Jürgen Cain Külbel, Junge Welt, 31 mai 2006.

[x]  « Beirut steps up search for head of terror group tied to Mossad » par Karine Raad ; « Judiciary starts work on case of Mossad-linked terror group », Daily Star, 20 et 27 juin 2006.

[xi]  « Israeli Plane Detonated Bomb That Killed Two Islamic Djihad Officials, Defense Minister Says », An Nahar, 16 juin 2006.

[xii]  « Beirut steps up search for head of terror group tied to Mossad » par Karine Raad, Daily Star, 20 juin 2006.

[xiii]  « Death squad spy ring is captured » par Nicholas Blanford, The Times, 16 juin 2006.

[xiv]  « An exploding car door detonated by an Israeli plane over Lebanon is suspected of killing the brothers Mahmoud and Nidal Mahjub in Sidon  May 26 », Debka.com, 21 juin 2006

[xv]  « Mossad’s new chief revives Israel’s death squads » par Ed. Blanche, Daily News (Beyrouth), 24 mai 2006.

[xvi]  « Lebanon Condemns U.N. for Ignoring “Israeli Spy Network” », Israel National News, 25 juin 2006.

[xvii]  « US accuses Hizbullah of attacks in Iraq », Daily Star, 22 juin 2006. « Lebanese Hezbollah denies involvement in Iraqi insurgency », Xinhua, 22 juin 2006.

[xviii]  « Beirut expects Security Council to grant full airing of complaint over Mossad hits » par Raed El Rafei ; « Jewish state maintains ‘high alert’ on Lebanese border » par Nada Bakri, The Daily Star, 21 juin et 7 juillet 2006. « Lebanese Complain of Israeli Assassinations » par Benny Avni, New York Sun, 20 juin 2006.

[xix]  « Western countries urge Beirut not to call for a UN Security Council meeting over the captured Israeli network » Al-Manar, 11 juillet 2006.

[xx]  « USA und Frankreich schützen Mossad » par Jürgen Cain Külbel, Junge Welt, 14 juillet 2006.