Si vous n’avez pas encore lu le dernier livre de Thierry Meyssan, voici de quoi vous mettre l’eau à la bouche… une excellente enquête et synthèse… tout le reste du livre est à l’avenant.

[Thierry Meyssan – L’Effroyable Imposture n°2 – Manipulations et Désinformations]

Pendant les trente premières années de l’État d’Israël, les circonstances historiques ont distendu les liens que l’État juif entretenait avec ses créateurs, les chrétiens sionistes. Mais aucun ne pouvant vivre sans l’autre, ils ont noué de nouvelles collaborations, d’abord par le biais du régime d’apartheid d’Afrique du Sud, puis par la filière russe, jusqu’à aboutir à une synthèse : la théopolitique.

Durant la Guerre froide, les services de communication de Washington interprètent l’opposition Est/Ouest comme un combat eschatologique entre le pays de la liberté religieuse et celui du communisme athée. Un vaste effort de ré-évangélisation des institutions est entrepris. Le général George Marshall, successivement secrétaire d’État puis secrétaire à la Défense, supervise ce développement dans le corps diplomatique et les forces armées. Pour consolider le camp atlantique, il imagine une opération œcuménique où les sectes évangéliques cotoient les Églises anglicane et catholique.  Cela lui permet aussi de mettre en sourdine les revendications pro-israéliennes des extrémistes religieux auxquelles il est fermement opposé.

Marshall installe avec la CIA le Plan de réhabilitation de l’Europe qui porte son nom et qui lui vaudra le Prix Nobel de la paix. Il emmène avec lui dans ses déplacements les pasteurs Abraham Vereide et Harald Bredesen qui mettent en place un vaste réseau de dirigeants chrétiens anti-communistes . Ce dispositif est approuvé par le président Truman des États-Unis, le roi George VI d’Angleterre, la reine Wilhelmina des Pays-Bas et le général Tchang Kai-Chek de Taiwan. En 1952, un rassemblement international de parlementaires chrétiens est convoqué aux Pays-Bas autour du général Alfred Gruenther, qui dirige alors les travaux de préfiguration de l’OTAN. Cette structure, dénommée aujourd’hui Fellowship Foundation, organisera pendant quarante ans des réunions de prière et des congrès pour renforcer l’identité chrétienne du camp atlantique face au bloc soviétique .

(NdL&I : Hillary Clinton, qui avait attaqué Obama pour ses amitiés « radicales » via le pasteur Wright, a toujours été très discrète sur son appartenance de longue date à la Fellowship Foundation, qui a pourtant eu un accès direct au président Clinton pendant 8 ans, à travers l’organisation HEBDOMADAIRE de « petits-déjeuners de prière » à la Maison Blanche. Hillary Clinton est aujourd’hui Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Obama.)

En 1954, le serment d’allégeance, que tout enfant récite le matin à l’école et que tout citoyen états-unien professe dans les occasions solennelles, est modifié comme suit : « Je jure fidélité au drapeau des États Unis d’Amérique et à la République qu’il incarne : une nation unie sous le commandement de Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous » . En 1956, une résolution commune des deux chambres du Congrès choisit « En Dieu nous plaçons notre confiance » comme devise des États-Unis à la place de « Un pour tous ». Celle-ci est inscrite dès l’année suivante sur les billets de banque. L’identité chrétienne ne s’applique plus seulement à l’Alliance atlantique, mais aussi au système économique capitaliste .

La Fellowship Foundation installe son quartier général à proximité du Pentagone. Un bureau d’Information et d’Éducation des troupes est créé au département de la Défense et confié à la Fondation. Il édite des manuels et dispense des formations assimilant le service dans les forces armées états-uniennes à une croisade pour la liberté religieuse dans le monde.

Malgré le caractère œcuménique de ses débuts, la Fellowship Foundation se recentre progressivement autour des seules sectes évangéliques dont elle prend le contrôle en sous-main. Elle les enflamme dans un soutien exalté à l’impérialisme états-unien. Elle se heurte bientôt au Conseil œcuménique des Églises qui fédère à Genève les principales confessions protestantes classiques. La tension interne à la culture religieuse anglo-saxonne se réveille une fois de plus. Ce Conseil dénonce les discriminations en Israël et condamne la guerre du Vietnam. C’est pourquoi le Pentagone créé, en 1974, une structure rivale, le Comité de Lausanne. 4 000 pasteurs évangéliques se réunissent tous frais payés par le département de la Défense autour de leur nouvelle figure de proue, le révérend Billy Graham. Ce dernier sillone le monde comme une rock star, organisant des prédications-spectacles qui trouvent des auditoires toujours plus nombreux.

Par ailleurs, l’opinion publique internationale prend lentement conscience de l’anachronisme du régime sioniste. Alors que l’État d’Israël avait été présenté à la communauté internationale comme le fruit de la décolonisation britannique, il s’avère être un État colonial juif, conformément au projet formulé au XIXe siècle par Theodor Herzl. Ce particularisme le rapproche des deux autres États coloniaux.

En Afrique australe, les puritains néerlandais se sont affranchis de la tutelle britannique au XIXe siècle. Ils se sont enfoncés dans l’intérieur des terres lors du « Grand Trek » qu’ils ont comparé à l’Exode biblique. Ils sont sortis victorieux de l’affrontement avec les zoulous à la bataille de Blood River, après avoir invoqué leur Dieu et ont créé ce qui est devenu l’Afrique du Sud et qu’ils appellent eux aussi « le nouvel Israël ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils soutiennent les nazis contre les Anglais, puis instaurent le régime d’apartheid. De leur côté, les Britanniques de Rhodésie, effrayés par la perspective de la décolonisation, se sont révoltés contre la Couronne et se sont constitués en État indépendant, en 1965.

Bien que les systèmes juridiques israélien, sud-africain et rhodésien soient assez différents, ils poursuivent tous trois les mêmes objectifs discriminatoires : réserver la terre et le pouvoir à une minorité ethnique. C’est donc bien logiquement que ces États, écartant les sujets qui fâchent comme le nazisme et l’antisémitisme, multiplient les contacts.

En 1953, l’Assemblée générale de l’ONU dénonce « l’alliance entre le racisme sud-africain et le sionisme » . Puis, en 1975, elle qualifie le sionisme de « forme de racisme et de discrimination raciale » .

Mis ensemble au ban des nations, l’Afrique du Sud, la Rhodésie et Israël resserrent leur liens . En 1976, le Premier ministre sud-africain, John Voster, entreprend une visite officielle d’une semaine en Israël à l’invitation de son homologue, le travailliste Yitzhak Rabin. Pour déjeuner avec les survivants de la « solution finale », les Afrikaaners retirent leurs brassards à croix gammée. Les deux pays mettent en place un réseau commun de lobbying dans le monde occidental  et développent ensemble des programmes d’armement dont la bombe atomique .

Les Afrikaaners tentent de maintenir la domination blanche en créant les bantoustans. L’idée est de parquer les noirs dans des réserves (de préférence les zones les plus pauvres) et de feindre de considérer ces réserves comme des États indépendants. De la sorte, l’Afrique du Sud deviendra un pays à 100 % blanc tout en continuant à exploiter la main d’œuvre noire. Ce modèle, l’apartheid, s’avérera difficile à mettre en œuvre. En définitive, les noirs seront administrativement domiciliés dans une réserve, mais seront physiquement installés sur leur lieu de travail en territoire blanc, c’est le néo-apartheid.

Le laboratoire sud-africain inspire Israël. Yitzhak Rabin, qui avait conclu l’alliance avec John Voster, est le maître d’œuvre du projet de bantoustan au Sud du Liban qu’il supervise pendant une dizaine d’années d’occupation militaire en qualité de ministre de la Défense (1984-90 et 1992-95).

En 1982, alors que le Liban est en proie à la guerre civile, Israël s’allie avec les milices fascistes pour éliminer la résistance des réfugiés palestiniens. C’est l’opération « Paix en Galilée ». Les chars d’Ariel Sharon franchissent les lignes de la FINUL et assiègent Beyrouth. À la suite d’un accord international, l’OLP est évacuée. Sous la menace, le leader fasciste Bachir Gemayel est élu président de la République, mais trois semaines plus tard, il meurt avec ses principaux conseillers dans l’explosion de son quartier général. En represailles, les chars israéliens encerclent les camps palestiniens de Sabra et Chatila pendant que les milices fascistes y massacrent hommes, femmes et enfants.

En 1985, Tsahal se retire du Nord du pays, mais continue à occuper le Sud jusqu’en 2000. Cette région est transformée en bantoustan avec une fiction d’indépendance. On cesse d’ailleurs de la désigner comme une région libanaise, « le Sud du Liban », pour la désigner comme une zone autonome, un quasi-État : le « Sud-Liban ». Elle est administrée par un groupe de collaborateurs, l’Armée du Sud-Liban (ALS), dirigée par un chiite converti à l’évangélisme et incorporé dans la Fellowship Foundation, le major Saad Haddad. Celui-ci crée avec le révérend Pat Robertson sa propre station de radio, La Voix de l’Espérance (Voice of Hope) . À sa mort, le général Antoine Lahad lui succède.

D’autre part, en septembre 1980, la Knesset affirme — en violation du droit international — que Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est forment une seule et même ville qui serait la capitale éternelle d’Israël et du peuple juif. Cette déclaration est immédiatement condamnée par l’ONU  et n’est pas suivie d’effet : la partie Est de la ville, occupée depuis 1967, conserve une administration autonome et les organes de gouvernement israéliens restent domiciliés à Tel-Aviv.

Cette déclaration de la Knesset réactive le second volet du projet chrétien sioniste.  En effet, le programme des puritains ne se limite pas à la « restauration d’Israël », il comprend aussi « la reconstruction du Temple du roi Salomon » à Jérusalem.

C’est pourquoi, la Fellowship Foundation, l’Afrique du Sud et Israël créent ensemble l’Ambassade chrétienne internationale de Jérusalem (International Christian Embassy Jerusalem). La structure est dirigée dans la « ville sainte » par un agent sud-africain, Johann Luckhoff, et se consacre à faciliter les pélerinages des chrétiens sionistes en « Terre sainte ».

Avec l’aide du révérend Pat Robertson, elle récolte au passage des fonds auprès des pélerins en faveur de l’immigration juive. Pour cela, elle ouvre un « consulat » dans chaque État des États-Unis. Le colonel Oliver North, qui commande les officiers supérieurs incorporés dans la Fellowship Foundation , ouvre des bureaux de l’Ambassade chrétienne en Amérique centrale.

Des lobbyistes y sont chargés de convaincre quelques États de déplacer leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Incidemment les bureaux de l’Ambassade chrétienne permettent à Israël de renforcer ses relations avec d’autres régimes parias, comme celui du Guatemala. Tsahal déplace des conseillers militaires dans ce pays pour appliquer le modèle des bantoustans aux indiens , sous le commandement du révérend-général-président Efraim Rios Montt, un dictateur militaire membre de la Fellowship Foundation. En outre, les bureaux latino-américains joueront un rôle lors des opérations de soutien aux mouvements contre-révolutionnaires.

En août 1985, l’Ambassade chrétienne internationale de Jérusalem organise le premier Congrès mondial des chrétiens sionistes . Il se tient à Bâle (Suisse) dans la salle où 98 ans plus tôt Theodor Herzl avait réuni le premier Congrès juif sioniste.

En 1991, quelques mois après que l’Afrique du Sud ait abolit l’apartheid, Israël et les puissances arabes se rencontrent à Madrid pour une conférence de paix à l’instigation des USA et de l’URSS. Croyant à une évolution comparable du régime israélien, l’Assemblée générale des Nations Unies abroge sa résolution condamnant le sionisme comme forme de discrimination raciale .

Erreur, Yitzhak Rabin, devenu Premier ministre, joue sur deux tableaux à la fois : d’un côté, il semble céder aux pressions des deux Grands et se résoudre à la « solution à deux États » (c’est-à-dire à la création d’un véritable État palestinien, tel que prévu par la résolution 181 un demi-siècle plus tôt), de l’autre, il tente d’étendre le modèle des bantoustans en parquant les Palestiniens dans des réserves et leur donnant l’impression de l’indépendance.

L’illusion est d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne de propos lénifiants empruntés à la rhétorique sud-africaine du « développement séparé » : le bantoustan palestinien n’est pas encore un vrai État, mais cela ne saurait tarder, lorsque les Palestiniens se seront conformées aux normes qu’on leur impose. C’est le processus d’Oslo (1993).

L’Accord est rédigé dans les termes les plus ambigus possibles. Il ne comprend aucune clause contraignante, de sorte que le sens dans lequel il sera appliqué dépend uniquement de ses parrains : les États-Unis et la Russie. Yasser Arafat, qui n’a rien à perdre et tout à gagner, accepte la main tendue. Mais Rabin sera victime du succès de son double jeu. Des extrémistes, bernés par l’illusion, pensent que l’Accord conduit à renoncer à la souveraineté juive sur une partie de la « Terre promise ». Ils encouragent un fanatique à l’assassiner.

Le modèle du néo-apartheid est repris en 2003 sous le nom de « Plan de séparation » par Ariel Sharon, devenu à son tour Premier ministre : il trace unilatéralement les nouvelles frontières d’Israël et déplace les populations pour nettoyer tehniquement la région : judaiser Israël et arabiser les territoires palestiniens, qu’il sépare en certains endroits par un Mur.

Yitzhak Rabin a fondé la colonisation du « Sud-Liban » et le processus d’Oslo sur la théorie dite de « la paix et la coopération » , parfaite réplique du discours sud-africain. Il s’agit en fait de contraindre Libanais et Palestiniens de vivre dans des frontières perméables, que Tsahal peut franchir librement pour conduire des opérations de répression, sous l’autorité de pouvoirs faibles tenus de collaborer avec Israël. Comme le fait remarquer l’anthropologue et ancien président du parti laïque libanais Youssef Aschkar, le principe des bantoustans, c’est que l’on installe des pouvoirs faibles et que l’on poursuit la guerre contre les populations .

Outre la filière sud-africaine, les Israéliens ont renoué des contacts avec les chrétiens sionistes par le biais des jacksoniens.

Jusqu’à sa mort, en 1983, le sénateur Henry « Scoop » Jackson a été présenté comme un fervent défenseur des intérêts du complexe militaro-industriel et un partisan de la confrontation avec l’Union soviétique. Il incarnait l’extrême gauche belliciste du parti démocrate et fut candidat malheureux à la présidence des États-Unis en 1976. Cependant, c’est un autre aspect de son action politique qui l’a fait entrer dans l’histoire.

En 1974, il promeut un amendement législatif qui interdit partiellement les relations commerciales entre les États-Unis et les pays communistes qui limitent leur émigration . De la sorte, il contraint l’URSS à renoncer à exiger de ses ressortissants ayant suivi des études supérieures une taxe d’émigration équivalente au remboursement de leur scolarité universitaire. L’objectif est de favoriser la migration des juifs soviétiques. Ils seront en définitive 1 million à faire leur « alliyah », dont 100 000 aux frais de l’Ambassade internationale chrétienne de Jérusalem. Et 573 000 autres juifs (ainsi que des chrétiens évangéliques) à choisir de s’installer aux États-Unis .

Henry Jackson s’entoure de jeunes gens brillants, tous juifs, sélectionnés à l’extrême gauche, souvent dans la mouvance trotskiste, c’est le cas notamment d’Elliott Abrams, Frank Gaffney, Edward Luttwak, Richard Perle et Paul Wolfowitz. Ils rejoindront ultérieurement le courant néo-conservateur et le Parti républicain. Ils jouent aujourd’hui des rôles clef au Conseil de sécurité nationale des États-Unis, au département de la Défense et à la Banque mondiale. S’ils ont abandonné leur engagement de jeunesse, ils ont conservé de cette expérience une ambition de révolution globale, un savoir-faire en matière de manipulation des organisations, et certaines formes rhétoriques. Pour mener à bien leur projet d’émigration juive, ils s’appuient en URSS sur un jeune Ukrainien, Anatoly Sharansky. Ce dernier sera arrêté pour espionnage en 1977, et libéré 9 ans plus tard à la faveur d’un échange d’espions. Il prendra alors le nom de Natan Sharansky.

Chaque membre de ce groupe très homogène poursuit une carrière politique avec l’aide des autres. Ils sont connus pour leur action durant la Guerre froide au sein de « l’Équipe B » qui révisa à la hausse la menace soviètique et relanca la course aux armements, pour les campagnes qu’ils animérent avec le Comité sur le danger présent (Committee on Present Danger), et pour avoir créé la National Endowment for Democracy (NED) et l’US Institute for Peace (USIP).

Lors de l’ébranlement de l’URSS, en 1989, ils utilisent leurs contacts russes pour sélectionner 80 nouveaux leaders autour de Boris Eltsine et organisent pour eux une formation à Moscou. L’année suivante, les six élements les plus brillants reçoivent des visas spéciaux de la Maison-Blanche pour suivre un training supplémentaire aux États-Unis sous la direction de Richard Perle . Ils s’empareront du pouvoir vacant à Moscou à l’issue du coup d’État raté de 1991 qui écarte Mikhail Gorbatchev sans parvenir à restaurer la vielle garde soviétique.

Piloté par les Jacksoniens, Boris Eltsine démantèle l’URSS. Il favorise l’indépendance de nombreuses républiques et privatise les richesses nationales au profit de quelques amis. Pour défendre « leurs » affaires dans ce pays qu’ils ont eux-mêmes pillé et détruit, ils entrent en conflit les uns avec les autres et, parfois, recourrent à la grande criminalité. La majorité d’entre eux s’expatrient avec leur butin vers des places financières acceuillantes. En 1994, Mikhail Chernoy, le roi de l’aluminim, se réfugie en Israël où il retrouve 1 million de juifs ex-soviétiques. Il finance des partis politiques israéliens russophones, le Yisrael B’Aliya de Natan Sharansky, puis le Yisrael Beytenu d’Avigdor Lieberman. Tous sont laïques et partisans d’un apartheid strict, impliquant le « transfert » des populations palestiniennes, c’est-à-dire leur déportation.

Le 11 octobre 2003 à l’hôtel King David, s’ouvre le Sommet de Jérusalem . Sur l’invitation lancée par le parrain Mikhail Chenoy, on peut lire : « Israël est l’alternative morale au totalitarisme oriental et au relativisme moral occidental. Israël est le « Ground Zero » de la bataille centrale de notre civilisation pour sa survie. Israël peut être sauvé, et le reste de l’Occident avec lui. Il est temps de nous unir à Jérusalem. ». Quatre-vingt personnalités représentatives de la Fellowship Foundation, des jacksoniens états-uniens et russes, et de la droite israélienne se retrouvent autour d’un nouveau concept, la théopolitique.

À l’issue de trois jours de débats, le Prix Henry Scoop Jackson est remis à Richard Perle. Dans son allocution, le récipiendaire se félicite longuement de l’adoption par Israël de la doctrine Bush de frappes préventives et de guerre contre les États qui soutiendraient le terrorisme.

Dans leur déclaration finale, les participants affirment que, après le fascisme et le communisme, le monde libre doit affronter un nouvel ennemi : l’islam radical. Ils reprennent à leur compte les critiques néoconservatrices de l’ONU. Ils exigent que l’on mette fin au principe « un État, une voix », en fait que l’on prive les États rebelles de leur droit de vote. Ils se prononcent de manière définitive contre la création d’un État palestinien. Ils proclament que le jihadisme (c’est-à-dire la résistance au nom de l’islam) doit être assimilé à une forme de racisme et de génocide. Ils posent que tous les moyens juridiques d’exception et militaires sont bons pour lutter contre « le terrorisme ». Ils se prononcent pour la confiscation des revenus pétroliers des États arabes et leur gestion par une autorité internationale. Ils soulignent que les médias doivent établir une hiérarchie morale entre les actions défensives d’Israël et le terrorisme dont il est victime. Ils préconisent la lutte contre l’anti-sionisme dans les milieux universitaires.

Surtout, les hautes personnalités signataires établissent un lien biblique entre la restauration d’Israël dans un espace territorial étendu et la paix dans le monde, c’est la « théopolitique », la politique voulue par Dieu pour le monde et révélée par Ses prophètes :

« Nous appelons toutes les nations à choisir Jérusalem, l’éternelle et indivisible capitale d’Israël, comme centre de la nouvelle unité [humaine] à créer. Nous croyons que l’un des objectifs de la renaissance divinement inspirée d’Israël est d’en faire le centre d’une nouvelle unité des nations, qui conduira à une ère de paix et de prospérité annoncée par les Prophètes.

Malheureusement, la plupart des pays islamiques ont juré de détruire Israël. Nous appelons tous les États du monde libre à comprendre ce qui suit : si le peuple d’Israël peut vivre en paix sur sa Terre promise, la paix aura une chance de régner sur le monde entier. Si l’islam radical triomphe en détruisant Israël, il n’y aura jamais de paix et la civilisation occidentale succombera également au Jihad. Pour le salut du monde entier, la terre d’Israël doit appartenir au peuple d’Israël » .

Ce texte est notamment signé du côté israélien par Avigdor Lieberman, Benyamin Netanyahu ou encore l’actuel premier ministre Ehud Olmert. Du côté juif, on relève le président de l’Organisation sioniste d’Amérique et le secrétaire général du Congrés juif mondial. Du côté états-unien, on trouve une belle brochette de leaders évangéliques et de conseillers du Pentagone, ainsi que des parlementaires comme Eliott Engels, auteur du Syria Accountability and Lebanse Sovereignty Restauration Act.

Un mois plus tard, Ehud Olmert,  répondant aux questions du quotidien de gauche Haaretz, explique à son opinion publique que le pays est dans une situation comparable à celle de l’Afrique du Sud blanche face aux revendications noires et qu’il va donc falloir prendre des décisions difficiles. « Nous n’avons pas un temps illimité. De plus en plus de Palestiniens ne sont pas intéressés à négocier la solution à deux États parce qu’ils veulent changer l’essence du conflit d’un modèle algérien à un modèle sud-africain. D’une lutte contre l’occupation, selon leurs termes, à une lutte pour un-homme-une-voix. C’est bien sûr un combat plus propre et plus populaire, et en définitive bien plus puissant. Pour nous, cela signifierait la fin de l’État juif. » .

Il s’inquiète dans le quotidien Yediot Ahronot que les décisions à prendre ne soient pas comprises par la diaspora : « Je frémis à l’idée que les organisations juives libérales qui ont porté le fardeau du combat contre l’apartheid en Afrique du Sud ne prennent la tête de la lutte contre nous » .

Aussi ahurrissante que puisse paraître la Déclaration de Jérusalem, elle ne tarde pas à porter ses effets politiques. Le 14 avril 2004, le Premier ministre Ariel Sharon et le président George W. Bush procèdent à un échange de lettres , considéré par les Israéliens comme plus important que la Déclaration Balfour. Les États-Unis approuvent le « Plan de séparation » (c’est-à-dire le principe du néo-apartheid).

L’éditorialiste d’Haaretz, Akiva Eldar commente :

« Les aspects politiques, militaires et économiques du plan pour la bande de Gaza et la Cisjordanie sont incroyablement similaires aux bantoustans, une des dernières inventions de la minorité blanche d’Afrique du Sud pour perpétuer sa domination sur la majorité noire. Les noirs et les métis furent concentrés dans dix encalves séparées avec une autonomie limitée, mais leur bien-être économique dépendait du bon vouloir du gouvernement blanc.

Le plan de désengagement indique qu’il n’y aura plus de base juridique pour la revendication selon laquelle la bande de Gaza est un territoire occupé (article 2.A.3). Ainsi, Israël se dispense lui-même de sa responsabilité politico-légale, morale et économique dans la bande de Gaza qu’elle transforme en une entité indépendante. Pourtant le plan ne retire que la responsabilité, ainsi que quelques citoyens et beaucoup de soldats. Pour le reste, le contrôle de la bande de Gaza reste dans ses mains. Israël continue à contrôler tous les passages internationaux (article 2.A.1 et article 12).

L’entité indépendante ne sera pas autorisée à inviter des forces internationales pour exercer un contrôle sur son territoire sans l’accord d’Israël, qui ne sera pas responsable des 1,3 millions d’habitants de Gaza. Bien qu’Israël ait assuré que les Palestiniens n’ont pas leur mot à dire sur le plan, il exige que Gaza soit démilitarisé, déclarant que la présence d’armes n’est pas conforme aux accords existants (article 3.A.2).

(…) L’article le plus intéressant du plan concerne l’évacuation de la Cisjordanie, pour assurer une continuité de transport (article 2.B.4) pour les Palestiniens. Cette expression est également empruntée au précédent sud-africain. Les blancs d’Afrique du Sud, aussi, pensaient que cela leur permettrait de continuer à dominer la terre, construisant des ponts et des tunnels pour les indigènes » .

Ce n’est pas tout. Par l’échange de lettres entre MM. Sharon et Bush, les États-Unis admettent les exigences du droit international, mais trouvent son application irréaliste. Ils valident le fait accompli. D’où il ressort que, en violation de l’article 49 de la 4e Convention de Genève, les États-Unis dénient à 3,7 millions de réfugiés palestiniens le « droit au retour » (ou à une juste compensation de leur expropriation). De même, en violation des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité, les États-Unis reconnaissent que les territoires occupés sont conquis : Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est, le Sinai égyptien, le Golan syrien et les Fermes de Chebaa libanaises .