On ne va pas écrire qu’il est « le boxeur de la littérature ». Il déteste la formule. On dira juste que Pierre Jourde maîtrise à la perfection l’uppercut littéraire, sait taper là où ça fait mal et a envoyé pas mal d’auteurs dans les cordes (Ok, on l’a écrit. Désolé…). En 2002, avec La Littérature sans estomac, pamphlet jubilatoire soulignant l’importance vitale de la littérature et l’exigence qui devrait l’accompagner, l’écrivain alignait pour le compte Marie Darrieussecq, Frédéric Beigbeder, Camille Laurens ou Christine Angot. Tous knock-out, comptés par l’arbitre pour leur prose insignifiante et leurs récits sans intérêt.

D’un même élan, l’auteur s’en prenait au manque d’exigence d’une partie de la critique, si préoccupée de copinages et de renvois d’ascenseur qu’elle en avait oublié son métier. Pour illustration, Pierre Jourde expédiait le cas du Monde des Livres, publication phagocytée par un couple infernal et tout puissant, Philippe Sollers et Josyane Savigneau. Et montrait combien leurs amitiés ou inimitiés pouvaient faire ou défaire le succès d’un ouvrage, en dehors de toute considération artistique.

Des écrivains ramenés à leur médiocrité et une critique moquée pour sa vacuité : avec La Littérature sans estomac, Pierre Jourde ne s’était pas fait que des amis. Ce fut pire après Petit Déjeuner chez tyrannie, ouvrage publié en 2003 et co-écrit avec l’éditeur Eric Naulleau. Tous deux y revenaient sur Le Monde des Livres, démontrant la vulgarité et l’absence de déontologie de Sollers et Savigneau, et se mettaient définitivement à dos le milieu littéraire. A tel point qu’il fallut une pétition de soutien pour ramener à la raison les victimes de leur prose.

L’ensemble, La Littérature sans estomac et Petit Déjeuner chez Tyrannie, restera comme un des plus beaux KO littéraire de l’histoire. Œuvre d’un puncheur qui sait aussi se faire tendre cisailleur des mots et romancier de talent ; à preuve Le Pays perdu, Festins secrets ou La cantatrice avariée, trois des huit romans publiés par Pierre Jourde.

Pour Article 11, l’écrivain a accepté de revenir sur le sombre tableau dressé dans ses essais, toujours d’actualité. Et de re-détailler la collusion du milieu, le pouvoir du marketing littéraire et la médiocrité des têtes de gondole. Interview [1].

Quand j’ai évoqué le sujet de l’interview, vous avez répondu : « J’ai l’impression d’avoir répondu cent fois à ces questions à chaque rentrée littéraire. » Est-ce une façon de dire que le retentissement de La Littérature sans estomac vous a enfermé dans un rôle ?

Tout retentissement médiatique nous enferme dans un rôle. Pire, dans une caricature. La complexité est étrangère aux journalistes. Je suis donc désormais le démolisseur de service, même si la satire représente 10 % de ma production littéraire et de mes préoccupations intellectuelles. C’est ce qu’on me demande de faire. Dès que je publie un roman, même si cela n’a rien à voir, l’article qui en rend compte commence toujours par quelque chose comme « le boxeur de la littérature a encore frappé ». Après quoi on me reproche de me cantonner dans ce rôle. Les médias décident une fois pour toutes qui vous êtes. A partir de là, tout élément qui n’entre pas dans ce schéma est rejeté, n’existe pas.
Par ailleurs, au-delà de mon cas personnel, la corruption des prix devient un « marronnier ». C’est le rite de la rentrée. On parle prix trafiqués comme on parle pinard ou fromage : c’est français, c’est rituel, et on finit par trouver ça pas bien grave, amusant, et finalement normal. Ça ne l’est pas. Je ne sais donc plus comment évoquer ces questions, sans tomber dans le folklore de l’agitation littéraire. Et puis, ce qui m’intéresse, c’est le texte, pas la sociologie de la littérature.

Vous poursuiviez votre réponse en notant qu’il « y a des banalités qu’il n’est peut-être pas inutile de redire, puisque rien ne change ». Aujourd’hui, le constat dressé dans La Littérature sans estomac et dans Petit-déjeuner chez tyrannie serait le même ? Pire ?

Le même. Ces livres ont six ans, les choses ne changent pas en six ans. Et, de toutes façons, je doute qu’elles changent vraiment. Mais on peut toujours essayer. Il y avait deux ou trois idées qu’il me semblait indispensable d’exprimer. Notamment en ce qui concerne l’écart entre le discours critique et la réalité des textes. Dans ce domaine, on n’a guère avancé. Lorsque je lis certaines critiques dans les journaux qui comptent, je reste assez ahuri. J’hésite toujours entre les effets du copinage et la pure et simple incapacité à lire et évaluer un texte.
Quoi qu’il en soit, ça continue joyeusement. Grands prix littéraires à des journalistes, à des gens influents, allons-y. Le prix Décembre décerné à Yannick Haenel, alors qu’il est publié dans la collection de Sollers qui est aussi membre du jury du prix Décembre. Et Haenel publie à la gloire de Sollers un livre dans une collection dirigée par Sollers. Membre du jury du prix Décembre également, Pierre Bergé, ami de Sollers et Savigneau, qui a fait interdire dans Têtu, journal dont il est propriétaire, un article qui s’interrogeait sur certains propos de cette dame sur les homosexuels. Et allez donc. Tout cela ne scandalise même plus. Et bien entendu, dithyrambes sur Haenel dans Le Monde. Mais aussi dans le Figaro. On lit Haenel, on tombe sur du lyrisme de comices agricoles, une emphase insupportable, des conceptions littéraires adolescentes.

Mais en dehors de la corruption qui lui fait attribuer un prix, il reste que la littérature à l’épate fonctionne. Le constat de Gracq il y a 60 ans demeure valable. Tout est à l’avenant. Naulleau et moi continuons à nous faire traiter de réactionnaires dans Télérama, comme il y a six ans, comme Domecq il y a quinze ans. Tous nos arguments, et ceux de quelques autres, contre ce terrorisme intellectuel ne pèsent guère face au pouvoir de matraquage et de répétition. Même si l’on n’est pas du tout réactionnaire et qu’on l’a prouvé, il suffit que cela soit répété cent fois pour qu’on le devienne aux yeux de tous. Il n’existe pas, ou très peu, d’argumentation et de jugement proprement littéraire dans ce pays. Il y a quelques personnes qui disposent de tribunes, qui s’estiment pour cela détentrices de la légitimité et garantes de la modernité littéraire. Elles défendent leurs positions par des condamnations d’allure politique. D’autre part, lorsque vous évoquez ces problèmes, comme cela m’arrive, certains rétorquent que tout cela, ce sont des intrigues parisiennes, que cela n’intéresse personne. En quelque sorte, je ne veux pas le savoir. Je ne veux pas savoir comment la littérature est confisquée au profit de quelques médiocrités.
Bref, la critique est de plus en plus difficile. Le critique doit désormais s’attendre à se voir traité d’aigri, de fasciste ou de parisianiste, au choix. Mais, d’un autre côté, j’ai été entendu. Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui sont prêts à entendre un discours critique un peu étayé, parce qu’ils attendent autre chose de la littérature que ce qu’on leur propose aujourd’hui. Il ne faut pas renoncer.

Angot, Sollers, Beigbeder, Camille Laurens… tous sont encore là, en tête de gondole. Seule Josyane Savigneau, pierre d’achoppement du Monde des Livres, n’a plus son rôle. Cela change quelque chose ?

L’individualité Savigneau ne pèse pas si lourd. Elle n’est qu’un symptôme, même si elle a fait beaucoup, avec quelques autres, pour détruire la crédibilité du Monde dans les milieux intellectuels. Disons qu’elle est intéressante parce que particulièrement caricaturale de l’état de la critique littéraire. On constate que quelqu’un d’aussi absolument dépourvu de talent, qui ne parvient à penser la littérature qu’en fonction de sa propre sexualité, de son sexe et de ses amitiés, peut occuper très longtemps un poste aussi stratégique que la direction du Monde des livres.
De toutes manières, il ne s’agissait pas de faire disparaître quelques écrivains médiocres du champ littéraire, mais de montrer que d’autres évaluations sur eux étaient possibles. Cela peut jouer un rôle de rassemblement des esprits, hors de la sphère purement médiatique. Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui se croyaient idiots ne pas aimer les auteurs encensés par la critique, et qui m’ont dit s’être sentis libérés d’entendre un autre discours.

Gardez-vous espoir que cette lourde machine à produire des mauvais livres puisse un jour être vaincue ?

N’exagérons pas. L’objectif est un peu trop ambitieux. Ce qu’il faut viser, modestement, c’est dégager un peu plus d’espace pour les écrivains intéressants, ne pas laisser les mêmes accaparer la parole et le jugement, ne pas abandonner le terrain aux industriels de la bêtise. Et puis surtout, s’amuser, rire des pompeux, des marchands de clichés. ça fait beaucoup de bien.

Ces mêmes têtes d’affiche médiocres toujours à l’affiche, ce n’est pas le signe d’une France un brin moisie et rance, en littérature comme en toutes choses ?

Je n’emploierais pas ces termes un peu trop chargés de connotations. D’ailleurs la création littéraire est en France, aujourd’hui, très vivante et très riche. Méfions-nous de ne pas tomber dans le « il n’y a plus rien », qui est une autre forme du renoncement.
Cela dit, il existe sans doute un problème français : faible déontologie journalistique, prééminence des a priori idéologiques et esthétiques par rapport au jugement libre et pragmatique. Il y a en France une bonne vieille tradition de la terreur intellectuelle. Elle ne repose plus sur aucun soubassement idéologique sérieux, mais elle sert de caution et d’alibi à une caste jalouse de ses privilèges. Donc, surtout pas d’attaque contre certains artistes ou certains intellectuels, sinon vous êtes fasciste. Nous en sommes encore là.
Enfin, Gracq le disait déjà en 1950, le monde culturel fonctionne à la valeur acquise. Vous pouvez entasser les cochonneries, dès lors que vous êtes célèbre, ça n’a plus d’importance, on ne regardera pas à ça, il faut en parler. La lecture, quand il y a lecture, n’est pas faite en fonction du texte, mais de l’image qui le précède et vient s’interposer entre le regard et les mots.

De Christine Angot, vous écriviez en 2002 : elle fait « glisser la littérature vers la presse à scandale ou la variété télévisée ». Ce que la dame illustre parfaitement avec Le Marché des amants, mettant en scène sa relation avec Doc Gyneco. Vous l’avez lu ?

Je l’ai lu, en effet, et sans a priori, prêt à le trouver bon. Je me suis ennuyé atrocement. C’est ce qui me frappe dans les livres de Christine Angot, le fait que c’est mal fichu, ennuyeux, quasiment illisible. J’admets le succès de Marc Lévy, c’est fabriqué, ça se lit. Angot, c’est du vrac, du tas. Du tas de quoi ? On ne sait pas trop, conversations téléphoniques sans fin et sans sujet, détails dépourvus de sens, confidences sexuelles, etc. C’est un peu l’esthétique du Loft. Et ça obtient le prix France Culture (il y a quelques années) ce qui en dit long sur la haine de certains intellectuels envers l’esprit. En réalité, ça n’intéresse plus personne, elle est soutenue à bout de bras par quelques journalistes influents, dont Savigneau, qui ne rate pas une occasion de soutenir un mauvais écrivain, Sollers, Libération, Les Inrockuptibles. Elle n’est pas lue, mais elle confisque les rentrées littéraires de manière scandaleuse, quand il y a tant de vrais écrivains dont on ne dit presque rien. Tout cela parce qu’elle serait un « phénomène de société ». Phénomène de rien : comme d’habitude, les journalistes parlent de ce qu’ils ont décrété être un phénomène. Cela n’apporte rien à personne, ni joie, ni plaisir esthétique, ni réflexion sur le monde ou sur soi. Un peu de voyeurisme, c’est tout. Mais je n’ai encore rencontré personne qui m’avoue aimer ça. François Bégaudeau aime, ce qui peut surprendre de la part d’un théoricien de l’engagement littéraire. Angot est en effet représentative de la pollution des esprits par le people, qui gagne la littérature, pour des raisons purement commerciales. Le romancier est désormais tenu de faire comme à la télé, de l’exhibition.

Vous êtes un critique littéraire acide, peu amène envers la médiocrité. Une exception dans le paysage. Vous vous sentez isolé ? De façon plus large, vous avez le sentiment que la société ne tolère plus une saine méchanceté ?

Tout le monde a droit à la médiocrité. Moi aussi, je suis médiocre. Mais dès qu’on s’expose, il faut admettre la critique. Si la mienne a été un peu violente, c’est qu’il y avait un écart surréaliste entre le lyrisme critique et la pauvreté des textes loués. La situation recelait quelques ressources comiques que j’ai exploitées. Et j’ai vu, en effet, que se moquer un peu des écrivains et des journalistes était devenu intolérable. La satire, cette tradition si française, et si vivante encore en politique, n’a plus le droit d’exister dans le domaine culturel. Sans doute, en effet, vivons-nous dans une société qui tend à tout rendre respectable. Respecte ma religion, respecte mes coutumes, respecte tout. Moyennant quoi, le droit de critique est de plus en plus réduit, on le constate chaque jour.
Le paradoxe assez comique, là encore, c’est que les écrivains et les artistes qui supportent mal la critique sont les mêmes qui jouent au rebelle et au « dérangeant ». Ils se rattrapent en prétendant qu’on les critique parce qu’ils « dérangent ». L’idée qu’on en ait le droit, et qu’on le fasse juste pour exercer ce droit, leur est intolérable. Etrangement, dans les conversations, les écrivains et les journalistes sont d’une cruauté invraisemblable sur leurs petits camarades. Mais ils n’oseraient pas écrire ce qu’ils disent. Moi non plus, d’ailleurs. La couardise ne date pas d’aujourd’hui. Reste qu’il y a, ici et là, de petits pôles de résistance. Les développer, les maintenir constitue la véritable tâche. C’est par ces regroupements d’esprits indépendants que se transmettent les valeurs littéraires, ce sont eux qui font vraiment l’histoire littéraire.

Dans LQR, la propagande du quotidien, l’écrivain Eric Hazan dénonçait cette langue qui efface les résistances et travaille à la domestication des esprits. Elle a aussi cours dans la critique littéraire ?

Il est frappant de constater à quel point le style des critiques dans les grands suppléments littéraires est terne, gris, ennuyeux, émaillé des mêmes vieux clichés (« dérangeant », notamment). C’est une sorte d’intermédiaire entre la messe et le congrès du parti. Tout cela agrémenté de termes burlesques comme « chef d’œuvre » pour qualifier des produits sans intérêt. Il y a des chefs d’œuvre chaque semaine. Dans l’ensemble, la médiocrité du discours culturel est représentative de la médiocrité journalistique dans son ensemble. La profession recrute de plus en plus de gens sans envergure, sans culture, sans humour et sans maîtrise de la langue. Ils s’expriment comme des machines. Je songe souvent, en lisant Le Monde, Le Figaro ou Libération, à des copies d’anciens étudiants médiocres. Ils ont dû faire carrière dans le journalisme.

Vos essais ont soulevé de vives réactions ; Pays Perdu aussi, roman qui mettait en partie en scène le village du Cantal dont vous êtes originaire et qui a été très mal pris par ses habitants. Est-ce le destin d’un écrivain que de se retrouver seul contre tous ? De prendre des risques ?

Non, pas nécessairement. D’ailleurs, les écrivains sont aujourd’hui très entourés, très bichonnés. L’affaire que vous évoquez est un malentendu profond. Certains ont pris un livre d’éloge pour une dénonciation. Il faut d’abord lire, ça n’a guère été le cas en l’occurrence, et savoir lire : ce texte a engendré d’énormes contre-sens. Savoir lire devient de moins en moins répandu.

La saison des prix approche, la première sélection du Goncourt a été rendue publique mardi. Vous vous y intéressez ? Vous pensez que les arrangements et compromissions qui ont cours pour les prix sont une fatalité ?

Cela n’a plus d’intérêt, sinon financier. D’ailleurs ces jurys se sont depuis longtemps déconsidérés. Je ne crois pas que cela vaille la peine d’en parler. C’est une farce. La littérature n’est pas là. Dommage : les prix pourraient servir à soutenir de petites maisons et de jeunes auteurs sans moyens.

Votre prochain livre Littérature monstre [3] paraîtra en novembre. Vous y serez plus indulgent que dans La Littérature sans estomac ?

Cet ouvrage recueille diverses réflexions sur certains auteurs, sur la littérature en général, notamment celle de la fin du XIXe siècle. A partir de la notion de singularité, j’étudie ce que nous devons à cette période, et ce que certains ont mal digéré. Il y a donc une partie très critique, mais qui représente seulement 20% du volume

http://www.article11.info/spip/spip.php?article84